Les rendez-vous stratégiques de la culture

J’ai eu le privilège d’intervenir ce soir (par vidéoconférence) dans une rencontre organisée par l’Institut du Nouveau Monde, au musée de la civilisation (et simultanément dans plusieurs autres villes). Le thème de la soirée (et de la journée de demain): Que devient la culture québécoise à l’heure d’Internet et de la planète?

« Les nouvelles technologies numériques, le iPod, le cellulaire et l’Internet : comment tout cela influence-t-il la culture québécoise et quelles sont nos voies d’avenir? La mondialisation menace-t-elle notre culture? »

Je reprends ici l’essentiel de mon intervention.

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Juste avant de débuter, je me permets de saluer mes parents et plusieurs amis qui sont présents au musée, ce soir, et qui participeront sans doute aux échanges demain. Je ne vous vois malheureusement pas, mais c’est un grand plaisir de vous savoir avec moi.

Et j’enchaîne en remerciant les organisateurs pour l’occasion qu’ils m’ont offert de porter un regard la manière dont les technologies — et notamment le iPod, et toutes les applications associées à Internet — ont pu jouer — et continuer de jouer dans ce que j’appellerai ce soir « mon aventure française ».

J’ai accepté l’invitation parce que pour moi aujourd’hui, c’est un sujet de réflexion très concret que de m’interroger sur comment les nouvelles technologies, Internet et la globalisation influencent la culture québécoise, notre culture, ma culture — celle de mes trois enfants.

Parce que cela fera bientôt un an et demi que nous avons quitté Québec pour réaliser le rêve familial de vivre quelques années à l’étranger, à Paris — où j’ai eu la chance d’être choisi pour occuper un emploi dans le domaine de l’édition, des technologies et de l’éducation, qui reste ma toute première passion.

Et quand on vit temporairement éloigné du foyer de sa culture maternelle, forcément, on en redécouvre bien des aspects, bien des forces, bien des nuances;

Quand on découvre d’autres cultures — Paris en regorge — on est amené à s’interroger sur la nôtre, et sur ce qui la distingue de la culture de ceux qui nous accueillent;

Quand on entend nos enfants, à table, au souper, par exemple, discuter librement de ce qui les amuse dans les habitudes, les goûts et les manières de vivres de leur copains et s’interroger sur « si c’est mieux ici » ou « si c’est mieux au Québec » on est bien forcé de réfléchir… de se demander qui on est.

Et il y a Internet.

Parce qu’Internet joue un rôle essentiel dans notre aventure — c’est un maillon absolument essentiel de la chaîne qui nous relie aujourd’hui au Québec.

C’est ce qui nous permet de parler tous les jours, pratiquement sans frais, avec nos parents et amis;

C’est ce qui permet à Ana, ma conjointe, de continuer à travailler dans le domaine culture avec des clients québécois — et notamment le musée de la civilisation, qui vous accueille ce soir;

C’est ce qui a permis aux enfants de garder un contact privilégié avec leurs grands-parents, leurs cousins et cousines et leurs amis — il faut les voir jouer à des jeux de société, ensemble, chacun d’un côté de l’Atlantique, s’expliquer ce qu’ils ont fait à l’école, se décrire les émissions de télévisions qu’ils regardent ou constater les titres et les noms des personnages des films qu’ils ont vu récemment ne sont pas les mêmes au Québec et en France.

C’est aussi Internet et notre iPod qui nous permet de garder le contact avec l’actualité québécoise — d’écouter Radio-Canada, de lire Le Soleil et Le Devoir — et de constater qu’il n’a pratiquement pas été question de culture lors du débat des chefs la semaine dernière.

Alors avant même de me demander si les nouvelles technologies influencent la culture québécoise, si elles la menace ou si au contraire elle peut la renforcer, j’ai le goût de dire qu’elles ont été et qu’elles sont pour moi aujourd’hui essentielles, sans quoi je me sentirais vraiment très très loin de chez moi.

J’ai d’ailleurs déjà écrit à Daniel Boucher pour le remercier de m’avoir aussi bien accueilli à Paris, l’an dernier (alors qu’il était au Québec!), parce que dans les quelques semaines où j’étais seul à Paris, sans appartement, et que la famille était à Québec; dans ces moments de doute où je me suis demandé dans quelle folie je m’étais embarqué… ce sont les extraordinaires paroles de ses Dix milles matins qui m’accompagnaient dans le métro. Et quand on entend des gens à l’accent français partout autour de soi et qu’on appuie sur « play » pour entendre Daniel Boucher chanter « Deviens-tu c’que t’as voulu? » on reprend directement contact avec la culture québécoise.

Et alors, quel rapport avec Internet? Et comment Internet influence la culture québécoise, dans un contexte de globalisation de la culture?

Est-ce que la culture québécoise est particulièrement vulnérable à la mondialisation et au pluralisme? ou au contraire plus forte et plus résistante que d’autres?

J’ai d’abord le goût de vous dire que la culture, pour moi, c’est d’abord quelque chose qu’on partage — c’est quelque chose qui nous relie aux autres — c’est quelque chose qui nous permet de rêver dans la même direction.

Et j’ai le goût de proposer pour les fins de la discussion que vous aurez dans les prochaines heures que c’est sous cet angle que les nouvelles technologies sont les plus intéressantes à analyser d’un point de vue culturel.

Parce qu’en permettant aux citoyens de s’exprimer — en publiant des blogues, en réagissant à l’actualité dans des forums de discussion, et en déposant des photos et des vidéos ou des oeuvres musicales dont ils sont les créateurs sur Internet — les technologies permettent aux gens d’exprimer directement ou indirectement leurs rêves, de formuler des souhaits, de témoigner de leur façon de voir le monde et que c’est à travers tout cela que peut prendre forme une culture nationale.

C’est aussi comme cela que d’autres peuples pourront entrer en contact avec nous et nous avec eux. Sauf que…

Sauf que pour cela, il faudrait nous assurer que l’image que nous donnons de nous et de notre culture sur Internet est fidèle à ce que nous sommes. Or, rien n’est moins sûr.

Parce qu’ici, il est encore difficile d’acheter de la littérature québécoise — il faudrait me la faire livrer par Archambault ou Renaud Bray; et il est aussi difficile d’acheter de la musique québécoise — ou encore il faut la pirater, parce que l’essentiel des catalogues des compagnies de disques ne peuvent pas facilement être acheté en téléchargement.

Or, à force de vouloir protéger le marché, en voulant éviter de voir baisser les ventes de disques des artistes qui sont au coeur de la culture québécoise, on se trouve dans un cas où il est beaucoup plus facile d’être en contact avec la culture marginale qu’avec la culture commune — parce que les artistes indépendants, eux, ne se gênent pas pour tout mettre sur Internet, librement accessible: en sons et en images.

Conséquence, la culture québécoise vue de Paris, ce sont de courts extraits d’émissions de télévision placés sur YouTube, des pièces musicale d’artistes dit « de la relève », mais très peu de ce qu’on sait être au coeur de la culture québécoise quand on y vit ou quand on y a vécu.

En ce sens, Internet ne menace pas la culture québécoise, mais il en présente certainement une image déformée — il agit comme un miroir déformant, parce que tous ne s’en sont pas encore suffisamment emparé.

Or il n’y a aucune raison pour qu’il en soit ainsi aujourd’hui. On peut facilement aujourd’hui vendre de la musique partout dans le monde — en téléchargement. On peut rendre accessible des oeuvres vidéos, bientôt on pourra aussi avec les films. On pourrait aussi vendre des livres en téléchargement partout dans le monde — je ne dis pas que nous en vendrions des tonnes, mais nous ferions certainement oeuvre utile, d’un point de vue humain parce que nous témoignerions de notre manière de vivre et du regard particulier que nous portons sur le monde — et ce serait un moyen de contribuer à la compréhension des peuples et à une mondialisation qui soit plus culturelle qu’économique. Cela nous aiderait aussi à mieux comprendre, en retour, le monde qui se bâtit autour de nous et dans lequel nous aimerions bien voir naître de nouveaux Cirque du Soleil, par exemple.

Pour cette raison, ce devrait être un chantier absolument prioritaire que de multiplier le nombre de Québécois qui s’expriment sur le Web, et d’inciter les maisons d’édition et les producteurs de disques et tous les artistes à rendre leurs ouvrage accessibles par le Web — c’est d’ailleurs seulement cela, il me semble, qui pourra donner tout son sens à la convention sur la diversité culturelle qui a récemment été ratifiée à l’UNESCO, à l’initiative du Québec.

En terminant, j’ai le goût de vous dire que ce que j’ai constaté en venant travailler à Paris, dans le domaine de l’édition, c’est que la culture québécoise, notre façon d’aborder les problèmes, notre simplicité dans les rapports humains, nos origines à la fois française et anglo-saxonne (et l’importance que nous accordons à notre langue!) sont de précieux atouts quand vient le temps de faire face à tous les défis qui nous sont posés par les nouvelles technologies et par la globalisation.

Pour ma part, quand il est question de culture, je n’ai pas envie de m’inscrire dans une logique de protection ou de préservation, mais plutôt dans une perspective de développement, de mise en valeur et de partage.

Ma dernière année à Paris m’a donné une très grand fierté d’être québécois. Je comprends mieux que le fait d’appartenir à la nation québécoise me permet d’apporter quelque chose d’unique aux gens que je côtoie à Paris et je sais que les technologies m’aident très concrètement dans ce partage et qu’elles me permettent aussi de m’imprégner — à mon tour — de la culture des gens que je côtoie.

Est-ce que la mondialisation menace la culture québécoise? Franchement, je ne crois pas. Au contraire! tout le monde me dit ici que nous avons un regard qui nous facilite beaucoup la compréhension des défis auxquels les sociétés occidentales sont confrontées.

Je pense que c’est bien plus l’isolement qui la menace — et que les technologies numériques sont un extraordinaire moyen pour combattre cet isolement… et pour que la culture québécoise s’enrichisse au contact des autres.

Mais pour cela, il faut y aller, il faut y croire, il faut en avoir envie… C’est en tous cas ce dont j’avais le goût de témoigner ce soir, après 18 mois passés « en marge de la culture québécoise », mais très bien rattachée à elle grâce aux technologies.