L’aveugle mépris de Denise Bombardier

J’ai été renversé par l’invraisemblable chronique que Denise Bombardier signe aujourd’hui dans Le Devoir — et par son prétentieux mépris à l’égard d’une importante partie de la population québécoise.

Elle y répète avec désolation, comme un refrain, que « la rue a gagné ». A gagné quoi? Elle ne le dit pas.

Elle regrette la futilité des revendications de la rue. Quelles revendications? Elle ne le dit pas.

Elle déplore l’irresponsabilité des gens qui sont engagés dans le mouvement parce que leur solidarité momentanée serait « dégagée de toute contrainte, de toute obligation, de toute responsabilité à long terme. » Pourquoi ce jugement? Elle ne le dit pas.

Elle dénonce le fait que les manifestants ont noyauté les réseaux sociaux, et intimidé leurs adversaires en usant de violence. Sur quoi s’appuie-t-elle pour affirmer cela? Elle ne le dit pas.

Elle ajoute, à l’instar du ministre Bachand, que la rue a été noyautée par une extrême gauche passée maître dans l’art du noyautage, de l’infiltration et de l’intoxication « selon les meilleures références soviétiques d’avant la chute du mur de Berlin ». À quoi fait-elle référence? Elle ne le dit pas.

Elle affirme que la seule manière de défendre ses idées, c’est de les faire triompher par les canaux institutionnels. Que faudrait-il faire quand ces canaux officiels semblent corrompus? Elle ne le dit pas.

Elle plaide même que l’esthétisme a détourné l’essentiel de la démocratie, que les foules, « d’une beauté incontestable » ont eu un effet de contagion illégitime parce qu’y prendre part « n’engage à rien d’autre ». En quoi l’esthétisme est contradictoire avec l’exigence? Elle ne le dit pas.

Elle serine que les jeunes leaders sont « grisés par leur omnipotence médiatique » et « qu’ils n’ont pas l’âge de comprendre qu’il y a plus difficile que de savoir perdre, et c’est de gagner sans triomphalisme » — comme si la sagesse était uniquement une question d’âge.

Elle s’inquiète parce qu’en plus d’avoir gagné contre le gouvernement Charest, la rue aurait même gagné contre les futurs gouvernements, parce que ceux-ci pourront dorénavant « être mis en échec par des groupes d’opposants ». Et pour bien souligner la peur qui devrait nous envahir devant le déferlement de la rue, elle demande même « comment un futur gouvernement, vraisemblablement minoritaire, en arrivera-t-il à exercer le pouvoir sous la menace »?

En d’autres termes, les cent derniers jours auraient marqué la fin définitive de la démocratie au Québec.

On comprend alors qu’elle puisse se demander comment nous pourrons « retrouver nos esprits après tant d’excitation, de fébrilité, de haine aussi, une haine sans retenue, violente, collante [et] épeurante ».

Une haine sans retenue — rien de moins, ça elle le dit.

Qui, demande-t-elle, « parmi le peuple québécois perturbé, inquiet, espérant et raisonnable » — et dont elle ferait indéniablement partie, au contraire de ceux qui manifestent — « [qui] émergera pour imposer leur autorité morale sans laquelle le chaos, la désorganisation sociale, la déstabilisation institutionnelle nous guettent ? ».

Ouf!

Si je me suis à peu près contenté jusqu’à présent de citer ses propos, je ne peux cette fois que l’inviter à nuancer: on reconnaît l’autorité morale de quelqu’un ou d’un gouvernement, on ne se la fait pas imposer. Et, au fond, c’est même beaucoup plus qu’une simple nuance, c’est au cœur du problème. C’est au coeur de ce qui se passe actuellement dans la rue.

Plus ça va, plus les gens qui manifestent le font parce qu’ils ont l’impression de pouvoir enfin exprimer leur exaspération devant ceux et celles qui leur ont progressivement imposé leur autorité, jusqu’à leur confisquer les rouages de la démocratie. Ils veulent dénoncer ceux qui ont perdu de vue que l’État n’appartient pas qu’aux puissants.

C’est en cela que Madame Bombardier se trompe lorsqu’elle prétend que la rue a internationalisé un conflit mineur. Qu’on ne s’y trompe pas: c’est l’intransigeance du gouvernement qui a transformé les revendications étudiantes au sujet des droits de scolarité en une illustration exemplaire de la confiscation de la démocratie par quelques-uns. Et c’est éclairé par cette éloquente démonstration de l’arrogance du pouvoir que les gens se sont mis à marcher derrière les étudiants. Parce qu’au Québec, s’il y a toujours moyen de moyenner, il y a aussi un boute à toute.

Assez, c’est assez! C’est ça que les gens crient, chacun à leur façon. C’est pour ça qu’ils tapent sur leurs casseroles. Ils le font pour une multitude de raisons, parfois contradictoires, mais ils le font dans une dénonciation unanime de la manière dont on a progressivement détourné l’esprit de la démocratie au bénéfice de quelques privilégiés.

Le plus invraisemblable, c’est de constater que Madame Bombardier est aux abois alors que la rue n’a encore rien gagné — ou si peu.

Parce que pour le moment, la seule chose que la rue a, peut-être, gagnée, c’est d’avoir enfin pu crier haut et fort qu’en démocratie, la légitimité ne peut pas être réservée aux hommes en complet-cravate et aux femmes en tailleurs cintrés. C’est comme cela qu’il faut comprendre, il me semble, l’esthétisme absurde d’Anarchopanda.

Je pense qu’il est impossible de comprendre ce qui est en train de se passer au Québec si, comme Madame Bombardier, on refuse de voir le prof de philo qui se cache dans le costume du panda et l’étudiant en création littéraire qui incarne Banane rebelle.

Faut-il rappeler qu’en dépit du mépris et des cris d’orfraie de la chroniqueuse qui laisse entendre que la rue est essentiellement composée de casseurs et de révolutionnaires, ceux et celles qui occupent la rue le font précisément pour défendre la démocratie — et que, pour cette raison, c’est évidemment lors de la prochaine élection qu’il faudra trouver moyen de concrétiser les effets de cet imprévisible printemps québécois.

J’ai hâte.