Coïncidences

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J’ai toujours aimé les coïncidences. Je les interprète comme un signe d’éveil.

Percevoir une coïncidence, c’est établir subitement un lien entre deux choses qui coexistent évidemment indépendamment de l’attention qu’on y porte, mais qui se révèlent, grâce à la vigilance intellectuelle de quelqu’un. C’est le regard qui transforme la coexistence en coïncidence. Une coïncidence c’est  la pointe de l’iceberg de tous ce qui nous lie en permanence les uns aux autres  — jusqu’à l’invraisemblable, parfois.

Un peu plus tôt cette semaine, juste avant de monter dans l’avion à destination de Paris, j’ai téléchargé sur mon iPhone le plus récent album de Coeur de Pirate: Trauma. Je l’écoute plusieurs fois pendant le vol. J’aime beaucoup. Arrivé à Charles-de-Gaulle, les bagages se font attendre au carrousel. Je remets mes écouteurs. Play. La voix de Coeur de Pirate m’accompagne pendant l’attente. J’aperçois finalement ma valise, au loin sur la courroie, précédée d’une valise de guitare. Au moment où celle-ci passe devant moi je peux lire une inscription, bien en vue: Fragile — Coeur de Pirate — Tournée européenne. En me retournant, je vous effectivement que ses musiciens sont là, juste un peu plus loin. Et la voix de Coeur de Pirate dans mes oreilles. Eh ben…

Dans le RER qui m’amène à Paris, je jette un oeil rapide sur Facebook. Marie-Andrée Lamontage mentionne le plus récent livre de Carl Leblanc, Fruits, publié par les Éditions XYZ. Un recueil de textes qui s’articule autour d’une série de coïncidences tirées de la vie de l’auteur. « Dans certains cas les faits sont  particulièrement troublantes et forcent la réflexion », précise-t-elle comme une invitation à la lecture. Décidément… coïncidence parmi les coïncidences… 

Arrivé à l’hôtel, je me suis donc évidemment dirigé sur leslibraires.ca et j’ai acheté Fruits — avant de prendre une douche et repartir aussitôt pour une première réunion. 

Je n’ai commencé la lecture que le lendemain matin. Dans l’ascenseur, en quittant l’hôtel, à partir de mon iPhone

Le premier texte raconte l’histoire d’un homme qui, entrant dans un ascenseur, met des écouteurs et démarre la musique en mode aléatoire, à partir d’une bibliothèque musicale de plus de 12000 pièces.

« Une fois dans la rue, je presse sur play. L’onguent musical se dépose sur la plaie du jour. Oui, ça va déjà mieux. (…) Les premières mesures de guitare promettent une mélodie agréable. Les premières paroles: «S’il fallait qu’un de ces quatre, mon âme se disperse…» Le Québécois Daniel Bélanger. Ça fera l’affaire. Je veux bien qu’on me parle de l’âme, cette belle chose surannée. Je veux bien, pendant trois minutes, croire qu’elle existe, et que peut-être même un mécréant comme moi, qui sait, en ai une. La chanson prend son envol. Je traverse l’avenue du Mont-Royal. Je me bats avec le cordon des écouteurs. Sur le trottoir, je heurte un homme. Il se retourne vers moi: Daniel Bélanger! Est-ce bien lui? Oui. Je m’excuse. Mon rire peut être confondu avec l’ébahissement du groupie. Je reste là, un peu sonné. Il poursuit sa route. Je cherche un témoin. Dans la surprise, je ne songe même pas à interpeller le chanteur, qui pourrait apprécier la coïncidence autant que moi et qui pourrait plus tard l’attester. Statufié sur le trottoir, tel un accidenté de la probabilité »

Deux histoires qui s’entremêlent. Deux histoires de iPhone, d’ascenseur, de musique, et de rencontres improbables avec leurs créateurs — tout cela à travers un voyage et une suggestion de lecture glanée au hasard d’un rapide passage sur Facebook. Décidément… coïncidences dans les coïncidences.

«  Je reprends ma route et me dis, avec la ferveur minutieuse du secrétaire : il faudrait bien, un jour, rédiger les procès-verbaux de ces «réunions insensées». »

Et c’est autour de cette idée qu’a pris forme le livre de Carl Leblanc. Ce court texte est guidé par la même idée. Je le dépose ici en me disant qu’il sera peut-être un jour, à son tour, l’objet d’une autre coïncidence.

« Parmi les coïncidences, il y a une échelle de l’improbabilité au sommet de laquelle, même les esprits les plus transcendantalifuges sont ébranlés. Il faut alors garder la tête froide devant la convergence des improbables et le complot des variables. Car il arrive que les choses semblent vraiment se mettre en place, venir vers vous poussées par une immense main et vous vous écriez: «Mais enfin, ce n’est pas possible!» Et pourtant oui, c’est là, c’est arrivé. »

P.S. je n’ai pas encore terminé la lecture de l’ensemble des textes, mais je souligne au passage le texte Quatre temps, dont les réflexions (qu’une coïncidence sert de prétexte à partager) m’ont semblé particulièrement pertinentes dans le contexte de tous les débats qui ont cours actuellement autour des idées de valeurs, de multiculturalisme, et de nation.

Le Colosse de New York

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Première lecture préparatoire à une prochaine semaine à New York. Suggérée par un ami.

Le Colosse de New York, de Colson Whitehead.

Treize courts textes sur la ville dans lesquels l’auteur adopte un regard contemplatif pour nous présenter les lieux et les moments particuliers qui composent la métropole, ce qui fait son rythme, le battement de son cœur.

J’ai d’ailleurs été surpris par ce rythme qui ne correspond pas du tout à l’expérience que j’ai de cette ville dans laquelle je n’ai connu que la précipitation — la fuite, le 11 septembre 2001, et de courts séjours professionnels, toujours très chargés. Je découvrirai probablement cet autre rythme la prochaine fois.

J’ai particulièrement aimé les textes intitulés Les portes de la ville, Métro et Pluie — de loin mon préféré, dont voici quelques phrases:

« La première goutte, c’est le pistolet du starter, et en entendant la première détonation les gens courent… »

« Soupçonnant une telle éventualité, les vendeurs de parapluies surgissent pour faire des affaires. Ils ont attendu toute la semaine faisant provision de billets de un dollar. Les vertus de leur marchandise se passent de commentaire. »

« Les pointes argentées fusent et visent les orbites. Le risque statistique de perdre un œil est essentiellement imputable aux pointes de parapluie, et vous êtes sûrement la prochaine victime. »

« Au coin de la rue, il dispute à un fantôme l’âme de son parapluie. C’est la rafale qui l’emporte : alors qu’il attend que le feu passe au rouge, le parapluie se retourne et se déchire. On déplore de lourdes pertes. Les blessés, les victimes de ce combat, dépassent des poubelles, abandonnés, leur tissu noir froissé sur un thorax de chrome éclaté. Tel est leur destin. Ils finissent soit à la poubelle, soit oubliés au restaurant, au cinéma, dans le vestibule d’un ami, répandant au sol une large flaque. Dans cette ville, s’attacher à un parapluie, c’est le plus court chemin vers le chagrin d’amour. Une étude objective révélerait qu’il n’y a dans tout New York que vingt parapluies, qui ne cessent de passer de main en main. Bande de Casanovas. Ce sont les parapluies qui nous enseignent la douleur de la perte. »

Le livre numérique [à] Tout le monde s’en fout

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J’admire le travail de Matthieu Dugal depuis longtemps — pour son éclectique érudition, sa marginalité-qui-tire-vers-le-haut et son talent pour nous faire découvrir du nouveau: des personnes, des idées, des œuvres.  C’est donc avec beaucoup de plaisir que j’avais accepté de participer ce soir au tournage de Tout le Monde s’en fout (qui sera diffusé dans deux semaines).

Apprenant la semaine dernière que je partagerais le micro avec Gilles Archambault, j’ai pris le temps dans les derniers jours de lire son plus récent livre (son trente-deuxième!). Une façon — très agréable — de contribuer à favoriser la rencontre orchestrée par Matthieu et son équipe.

J’ai beaucoup aimé Lorsque le coeur est sombre, tant sur la forme que sur le fond.

Pour les courts chapitres qui rendent compte tour à tour des réflexions de cinq amis réunis à l’invitation du plus vieux d’entre eux — les réflexions d’une seule journée qui témoignent pourtant de la vie entière des personnages et des liens qui les unissent.

Pour la mélancolie, omniprésente sans jamais être empesée — une mélancolie qui invite à vivre empreint de souvenirs plutôt qu’à s’oublier à leur profit.

C’est un roman sur les valeurs, sur les pourquoi qui hantent notre quotidien, sur l’amitié, et sur l’amour: sur ce qui nous unit les uns aux autres.

Un roman sur l’écriture aussi, dont je retiens notamment ce leitmotiv:

Pourquoi écrire?

Pour avoir l’impression de retarder la marche du temps.

* * *

J’étais invité pour parler de livres numériques. J’ai dit que l’essentiel était de ne pas y voir une lutte entre le papier et l’électronique, mais plutôt un ensemble de nouveaux moyens pour faire en sorte que les textes trouvent leurs lecteurs; qui qu’ils soient, où qu’ils soient et quel que soit le temps dont ils disposent.

Cela nous a amené a parler d’écriture, sur papier, à la machine à écrire, à l’écran, sur un iPad — et de comment cela peut changer la nature de ce qu’on écrit.

J’ai lu dans un journal la fin de semaine dernière que Gilles Archambault était un des derniers auteurs québécois à écrire ses romans sur une machine à écrire.

Mais j’ai aussi entendu ce soir qu’il serait un des premiers à écrire un roman directement sur un iPad.

À presque 80 ans, c’est un admirable mélancolique.

Une histoire du Québec racontée par Jacques Lacoursière

J’ai terminé ma lecture de Une histoire du Québec racontée par Jacques Lacoursière — premier livre qui a été choisi pour notre Club de lecture. Je l’ai lu essentiellement pendant des déplacements, sur mon iPhone.

J’ai beaucoup apprécié relire notre histoire de cette façon, sous forme d’un récit — racontée par, c’était très bien choisi comme titre.

Sans faire une analyse exhaustive de mes notes, disons que ce qui m’a le plus frappé au cours de la lecture, c’est jusqu’à quel point notre histoire semble s’être écrite « en réaction » à des décisions ou des gestes posés par d’autres — le plus souvent les Anglais, puis les Canadiens anglophones. Cela ne m’avait jamais autant frappé que dans cette version de notre histoire. Est-ce essentiellement dû à la perspective adoptée par Jacques Lacoursière? ou cela correspond-il à quelque chose de plus fondamental? Je ne sais pas — il faudrait en parler.

Quoi qu’il en soit, j’ai vraiment eu l’impression tout au long de la lecture que, pendant des siècles, nous n’avons essentiellement fait que réagir, et que, progressivement, au XXe siècle, nous avons peu à peu appris à prendre les devants, à proposer, à initier des choses — à prendre le leadership de notre histoire. Et que c’est peut-être dans ces moments là — trop rares — que nous avons réalisé les seules véritables avancées déterminantes pour le développement de la société québécoise.

Devant ces constats/impressions, je me suis donc demandé ce qu’il en était aujourd’hui. Le livre se termine en 2000, alors que s’est-il passé depuis?

Je pense qu’on vient de traverser une décennie où nous avons aussi été essentiellement en réaction — où nous avons moins travaillé à définir un projet de société qu’à adapter ce que nous sommes en réaction à diverses influences, essentiellement fondées sur les thèses du néolibéralisme. On a transformé certains de nos programmes sociaux parce que… on a réduit les impôts parce que… on a augmenté des tarifs parce queparce qu’il le fallaitparce que sinonparce que les marchés…  Nous avons très rarement réalisé quelque chose en fonction d’un projet, ou d’une aspiration. Nous avons rarement fait preuve d’une attitude progressiste.

Je veux croire qu’on se prépare à entrer dans une nouvelle phase de notre histoire, où nous retrouverons le goût de faire autre chose que de simplement réagir. Je croise les doigts (et un peu plus, quand même — parce qu’il faut y travailler! — et n’est-ce pas d’ailleurs là un des objectifs poursuivit en mettant en place ce club de lecture? je le crois).

J’ai évidemment aussi été frappé au cours de la lecture par la continuité des revendications pour plus de droits, plus de pouvoirs et plus d’autonomie pour le Québec — jusqu’à l’indépendance, parfois — comme on le sait. Et à cet égard, il me semble plus que jamais, au terme de cette lecture, que le moratoire proposé par la Coalition Avenir Québec sur les revendications du Québec est, en ce sens, en complète rupture avec notre histoire.

* * *

Quelques extraits choisis:

Une citation de William Pitt: « Les sujets français, déclare-t-il, se convaincront ainsi que le gouvernement britannique n’a aucune intention de leur imposer les lois anglaises. Et alors ils considéreront d’un esprit plus libre l’opération et les effets des leurs. Ainsi, avec le temps, ils adopteront peut-être les nôtres par conviction. Cela arrivera beaucoup plus probablement que si le gouvernement entreprenait soudain de soumettre tous les habitants du Canada à la constitution et aux lois de ce pays. Ce sera l’expérience qui devra leur enseigner que les lois anglaises sont les meilleures. Mais ce qu’il faut admettre, c’est qu’ils doivent être gouvernés à leur satisfaction ».

Remplacez le gouvernement britannique par les défenseurs du néolibéralisme économique, et on se retrouve assez aisément projeté dans l’actualité récente, non? J’ai eu cette impression en tout cas.

* * *

Le premier ministre Laurier, répondant à Henri Bourassa, fondateur du quotidien Le Devoir, et petit fils de Louis-Joseph Papineau: « Mon cher Henri, la province de Québec n’a pas d’opinions, elle n’a que des sentiments ».

N’a-t-on pas eu, parfois, cette impression au cours des derniers mois?

* * *

« L’emprise de Louis-Joseph Papineau est de plus en plus forte. Il est le leader, parfois contesté, il est vrai, des membres du Parti canadien. Une certaine opposition vient de personnes de la région de Québec qui trouvent que Papineau commence à être trop radical. »

Les premières manifestations du « mystère Québec »? (concept que je rejette par ailleurs).

* * *

EN CONCLUSION — Les questions que j’aimerais approfondir:

1. Est-ce que l’importance de la réaction est bien réelle dans notre histoire?

2. Si tel est le cas, quelles sont les conditions qui ont permis l’avènement de phases plus progressistes?

3. Comment peut-on décrire le contexte actuel par rapport aux deux questions précédentes?

* * *

Un point de détail en terminant: je dois dire que j’ai constaté quelques césures erronées dans le texte (version epub)… elles seront sans doute corrigées dans une prochaine mise à jour. Gilles?

Et une suggestion pour l’éditeur aussi: pourquoi ne pas faire une version numérique enrichie d’une décennie de plus? Ce ne serait sans doute pas très compliqué, ni très coûteux, et ça pourrait susciter un nouvel intérêt pour la diffusion du livre.

* * *

Je réunirai ci-dessous, dans les prochains jours, l’ensemble des liens vers les autres textes publiés par les participants du Club de lecture pour réfléchir à notre société (auquel il faudrait trouver un nom d’ailleurs — n’hésitez surtout pas si vous avez des idées!).

Speed & Sport

Il y a des lieux qui ont une saveur particulière dans un quartier. Surtout quand on y circule depuis 30 ans.

J’ai déjà évoqué la station service abandonnée.

Il y a aussi l’ancien Speed & Sport, qui a fermé il y a quelques années. C’était un commerce d’articles pour automobiles, pour les amateurs de moteurs, de chrome et de soins esthétiques pour carrosserie. À sa fermeture, c’est brièvement devenu un Docteur Pare-Brise. Cet entrepôt a toujours fait partie de mon environnement. Son architecture le rendait unique.

J’en parle au passé parce que des hommes vêtus de blancs et portant des masques ont commencé à le démonter il y a quelques jours. Pièce par pièce. Sur la clôture, c’est bien écrit: « attention: amiante ».

Un immeuble résidentiel devrait bientôt prendre sa place dans le quartier. Pour le mieux.

* * *

Dans Le chemin des brumes (Alire, 2008), Jacques Côté, fait référence au Speed & Sport, sans le nommer explicitement. C’est à la page 106:

« Sur le comptoir, le lieutenant aperçut une note avec les lettres CAA et un numéro de téléphone. Il appela le répartiteur pour qu’il demande cette fois à Francis d’aller au Club Automobile vérifier l’information. Hébert avait peut-être fait appel au CAA pour qu’on lui suggère un itinéraire ou des campings. Pour Duval, ces informations permettraient de délimiter une zone de recherche et de les localiser plus vite

Sur une tablette, Louis trouva une série de reçus d’un garagiste. Duval nota l’adresse dans son carnet : Sunoco Ouellet, 3241, chemin Sainte-Foy. Hébert avait sans doute fait le plein à cette station-service en prévision de son voyage.

(…)

Louis sortit de la pharmacie du Buffet de la Colline avec un pot de Noxzema. Sans attendre, il dévissa le couvercle, qu’il déposa sur le capot. Il se pencha devant le rétroviseur, enfonça deux doigts dans le contenant. Devant le regard incrédule d’une passante, il s’appliqua une épaisse couche de crème sur le visage et sur le crâne. Il essuya ses gros doigts boudinés en les glissant sur le bord du pot et referma le couvercle, qui avait laissé un cerne graisseux sur la tôle.

— Ça fait du bien. C’est frais comme la bouche de Leslie-Ann.

Une minute plus tard, ils étaient à destination. La station-service était juste à côté, coincée entre les paroisses Saint-Mathieu et Sainte-Geneviève, près d’un entrepôt de type aérogare. »

* * *

Le Buffet de la Colline est vraisemblablement situé dans le petit centre commercial Centre de la colline (toujours là).

Le Sunoco Ouellet est toujours à la même adresse — sous une enseigne Uni Pro. On y vend plus d’essence, seulement de la mécanique automobile.

L’entrepôt de type aérogare, c’est évidemment mon Speed & Sport.

* * *

Le roman de Jacques Côté commence le 23 juillet, en 1981.

J’écris ce texte le 22 juillet. Par hasard.

J’adore ce type de coïncidences.

Le terrier

En réaction à Fenêtre d’angle, François Bon me signalait une parenté avec Le terrier, de Kafka, que je ne connaissais pas (le texte, pas l’auteur, évidemment!). Lacune rapidement comblée (merci Ana pour la visite à la librairie — et vive la semaine de relâche!).

J’ai eu beaucoup de plaisir à lire ce texte (incomplet) d’une cinquantaine de pages dans lequel un bruit incessant vient progressivement prendre toute la place, jusqu’à tout remettre en question.

« J’écoute maintenant aux murs, et partout où j’épie, en haut, en bas, le long des parois, sur le sol, aux entrées et à l’intérieur, partout, partout le même bruit. »

« Qu’est-ce donc? Un petit sifflement qu’on entend par intermittences, un rien auquel on pourrait, je ne dis pas s’habituer — on ne peut pas s’y habituer — mais qu’on pourrait observer quelque temps sans entreprendre encore rien pour l’étouffer (…) »

« Pourquoi suis-je resté si longtemps à l’abri pour me trouver soudain réveillé par l’effroi? Qu’étaient-ce, auprès de celui-ci, que tous les petits périls auxquels j’ai passé mon temps à réfléchir? Espérais-je que ma qualité de propriétaire du terrier allait me donner pouvoir contre cette intrusion? Hélas! C’est justement parce que je suis propriétaire de ce grand ouvrage si fragile que je me trouve sans défense contre toute attaque un peu sérieuse: le bonheur de le posséder m’a gâté; la fragilité du terrier m’a rendu sensible et fragile, ses blessures me font mal comme si c’étaient les miennes. C’est là que j’aurais dû prévoir; je n’aurais pas dû penser à ma seule défense — encore l’aie-je fait bien légèrement, bien vainement — mais à la défense du terrier. (…) Or, je n’ai rien fait en ce sens; rien, rien de rien n’a été entrepris qui puisse servir à cette fin, j’ai été étourdi comme un enfant, j’ai passé mon âge mûr en jeux puérils, mon esprit n’a fait que jouer avec l’idée du danger, j’ai négligé de penser vraiment au vrai danger. Pourtant, que d’avertissements!

« Cette place près du toit de mousse est peut-être maintenant la seule de mon terrier où je puisse passer des heures à écouter vainement. C’est un complexe revirement des circonstances: l’endroit dangereux jusqu’ici est devenu un asile de paix, alors que la place forte a été envahie par le bruit du monde et de ses périls. »

J’ai trouvé amusant de réaliser que j’ai placé mon histoire de bruit obsédant au sommet d’un gratte-ciel alors que Kafka a placé la sienne dans le sous-sol (et que c’est de l’autre côté de l’Atlantique qu’est venu le trait d’union entre les deux textes!).

Il y a plusieurs autres récits intéressants dans le recueil La muraille de Chine, publié par Folio — dont certains, très courts, m’ont semblé particulièrement efficaces. Je retiens spécialement pour ce soir L’examen, et Petite fable.

L’hélice

29 février. Date irréelle par excellence.

Je vole au-dessus du Saint-Laurent. À bord d’un bon vieux Dash 8.

Je lis sur mon iPhone. Comment parler des lieux où l’on n’a pas été?

Pierre Bayard cite Jules Verne, Marco Polo et Chateaubriand.

Je regarde par le hublot, le soleil s’apprête à se coucher.

Vol de nuit. Je pense à Saint-Exupéry.

J’appuie sur l’unique bouton de mon iPhone. Mon livre se transforme en appareil photo.

Clic.

Recadrage, ajout d’un filtre. En quelques instants, me voilà avec ce qui a tout l’air d’une photo ancienne (facile à bord d’un Dash 8!). Et me voilà avec Saint-Exupéry!

Mais la mystification a ses limites… et mon appareil, très contemporain, brise le charme. Le iPhone n’arrive pas à saisir correctement les mouvements rapides de l’hélice qui nous amène à Québec.

On s’y serait pourtant presque cru.

Dernier amour

C’est l’histoire d’un compositeur. Il assiste à un concert au cours duquel son oeuvre est huée. Il sait qu’il va mourir. Il est serein. Il s’isole dans une villa, loin de celle qu’il aime, pour lui éviter sa mort. C’est un récit d’impasses, de rencontres et de révélations — de soi.

C’est l’histoire de ma fin de semaine. C’est Dernier amour, de Christian Gailly — un auteur que je découvre avec un immense plaisir depuis quelques semaines.

* * *

The Lion’s Roar, de First Aid Kit, c’est la bande sonore de ma fin de semaine. Magnifiques voix découvertes grâce à la magie de Rdio et du réseau qui l’accompagne — c’est Nicolas Langelier qui écoutait ça dans les derniers jours, j’ai été curieux et j’ai adoré. Merci Nicolas.

Sur rendez-vous

« Je reçois sur rendez-vous le lundi, le mercredi, et le vendredi, ainsi que le mardi, le jeudi, et le samedi, également sur rendez-vous, dimanches et jours de fête et, qu’on se le dise, je ne prends jamais de vacances. »
 *

« Il est extrêmement rare que quelqu’un vienne sonner à la porte de mon cabinet quand je suis occupé avec un client, tant mieux d’ailleurs, car n’étant pas assisté, je veux dire n’utilisant ni assistante ni secrétaire, si cela se produisait, je serais obligé de me déranger et les clients détestent ça, tant mieux d’ailleurs, car ça les oblige à tenir  compte de ma vie privée, soudain pour eux j’existe, ils s’aperçoivent soudain qu’il se pourrait que je sois quelqu’un comme eux et ils détestent ça, et de fait ça déclenche toujours quelque chose d’hostile, je dis toujours mais c’est extrêmement rare, qu’on vienne sonner quand je suis occupé, alors inutile d’en parler. C’est cependant ce qui se produisit alors que j’étais au travail avec mon client de quatre heures de l’après-midi du mercredi… »

* * *

C’est tiré de la nouvelle Mon client de quatre heures,

qu’on peut lire dans La roue et autres nouvelles,

de Christian Gailly, aux Éditions de Minuit.

C’est un livre magnifique.

Le monde des livres

C’est l’histoire d’un homme qui lisait Le Monde avec délectation presque tous les soirs au retour du boulot. Plonger les doigts dans la poche pour en ressortir 1€30, tendre la main à l’homme du kiosque à journaux, repartir avec l’exemplaire daté du lendemain. Un rituel.

Trois années plus tard, à plus de cinq mille kilomètres de Paris, il lui arrive encore d’acheter Le Monde — des exemplaires qui portent généralement une date pourtant déjà oubliée par son agenda. Pour 4,25$. Pour le plaisir. Pour le souvenir. Pour lire.

Cet homme affectionne particulièrement les éditions du vendredi parce qu’on y trouve Le Monde des livres. Et cette semaine, coup de chance, il avait pu l’acheter dès le samedi en fin de journée, malgré la distance.

Première section lue dans le canapé, samedi soir, avec un verre de vin. Actualité française et internationale. Deuxième section le dimanche matin, avec une tasse de café. Le Monde des livres. En page 5 :

Les histoires de peu de Christian Gailly

Six nouvelles qui se révèlent plus étonnantes les unes que les autres, malgré une redoutable économie de moyen. Ou grâce à celle-ci. ()

Il est question de La roue et autres nouvelles, un livre tout juste publié par les Éditions de Minuit.

L’homme pensa qu’il était bien dommage qu’il ne soit plus à Paris. Cela aurait été si simple de rendre visite à son libraire et de commencer à lire ce livre qui avait attiré son attention. Dès aujourd’hui, puisqu’il en avait le temps. Cela aurait été une lecture parfaite pour cette journée de grand froid (il aurait bien sûr fait beaucoup moins froid à Paris, se dit-il, esquissant un sourire).

C’est alors que l’idée lui passa par l’esprit — mais bien sûr!

Il ouvrit ordinateur sur le monde des livresEurêka!

Le téléchargement débuta peu après et quelques minutes plus tard il découvrait l’univers étonnant des nouvelles de Christian Gailly; avec ses mariés-qui-ne-le-sont-pas, son perroquet rouge (ou vert), ses officiers de la police criminelle, son gâteau-pour-les-enfants et ses merveilleuses fleurs coupées.

Cet homme ne vous en dira pas plus, sinon vous confirmer que c’était effectivement une lecture parfaite pour une journée de grand froid.

Nocturne

C’est une merveille.

Un roman graphique — rien à voir avec la bande dessinée.

C’est Nocturne, le plus récent livre de Pascal Blanchet.

L’objet est beau. Chaque page est une oeuvre d’art.

Peu de mots, et pourtant, il y a dans ce livre trois histoires complètes, liées par le jazz, le temps d’une nuit caniculaire.

C’est magnifique.

Ça se lit. Ça se regarde. Ça s’écoute.

C’est un cadeau à se faire — quand on a pas eu la chance, comme moi, de le recevoir pour Noël. Merci Julie!

* * *

La bande annonce est ici.

L’information sur le livre sur le site des (extraordinaires) Éditions de la Pastèque est ici.

Le site de l’auteur est ici.

On peut lire des entrevues avec Pascal Blanchet ici et . On peut en écouter une autre ici.

Sous béton

Cela fait une très étrange impression de lire Sous béton, de Karoline Georges, le matin du 11 septembre.

C’est l’histoire d’un enfant qui vit depuis sa naissance enfermé dans un minuscule appartement au 5969e étage d’une immense tour de béton: l’Édifice. Toute sa vie est strictement régulée: de l’absorption quotidienne des nutriments aux périodes de sommeil en passant par les périodes où son cerveau est enserré au distributeur du Savoir. Toutes ses réflexions sont aussi contrôlées. Jusqu’à ce que.

C’est un roman dur. Un récit pessimiste. Une histoire qui force à s’interroger sur le monde dans lequel on vit et sur la liberté.  Un livre que je classe spontanément avec 1984 et Le meilleur des mondes.

Dès les premières pages, j’ai été happé par l’efficacité de l’écriture de Karoline Georges qui nous plonge instantanément dans une univers étouffant. J’ai beaucoup aimé Sous béton… à l’exception des quinze dernières pages qui m’ont donné l’impression de conclure cette oppressante allégorie par une homélie aussi absconse qu’inutile.

J’aurai nettement préféré que le livre termine à la fin de la sixième section, avec ce retentissant « Enfin, presque. » qui, à mon sens, marque de toute façon la véritable fin de l’histoire et qui aurait forcé le lecteur à forger lui-même un sens à cet extraordinaire récit.

À lire, vraiment.

La culture à la carte: de Drapeau à Bono

Pour préparer la réunion de mon conseil d’administration virtuel, j’ai entrepris de relire Les années qui viennent, un livre qui a été publié par les Éditions du Boréal en 1987 et qui regroupe des chroniques que Jean-Paul L’Allier avait écrites pour Le Devoir au cours des années précédentes.

Plusieurs des chroniques sont d’une étonnante actualité.

Je reprends ci-dessous de larges extraits d’une de ces chroniques, parce qu’elle me semble apporter une réponse intéressante à la question que Stéphane Baillargeon pose à la une du Devoir de ce matin dans Pro bono publico:

À l’ère des mégaspectacles, des festivals et des superproductions, la culture est-elle condamnée à se justifier par le discours économique?

Elle me semble ajouter aussi une perspective historique importante au texte que Marie-Andrée Chouinard consacrait hier à la place de la langue française dans le Festival d’été de Québec.

* * *

Culture à la carte

Durant toutes ses années de vie politique, l’ex-maire de Montréal aura été, avant tout, un homme fasciné par les grands événements, les super-spectacles, les projets ayant un commencement, une apothéose et, pour la plupart, qu’il le veuille ou non, une fin. (…)

Les coûts de touts ordres n’ont que peu d’importance pourvu que le spectacle soit eau, si les gens l’aiment et si, de jeux en événements, on crée des images, des présomptions que l’on prend ensuite pour des certitudes.

Précurseur et intuitif, il se voit aujourd’hui confirmé dans ses choix par les élus de beaucoup de villes de tous les pays qui réagissent ainsi aux réflexes télévisuels des citoyens-spectateurs-consommateurs. D’autant plus que s’ils sont bien organisés et bien montés, on peut toujours prétendre que ces événements s’autofinancent par le décompte de toutes les retombées économiques et de toutes les taxes qu’ils génèrent et qu’ils apportent.

C’est la culture à la carte, un magazine vivant et, toutes dimensions de la culture déjà faite, une sorte de fantastique « Reader’s Digest » de l’Art.

Pour avoir l’impact souhaité et ne pas devenir le gouffre financier dont tous ceux qui se pressent pour l’inaugurer s’éloignent comme la peste au fur et à mesure de l’impression d’échec, l’événement doit être spectaculaire, original, grandiose et, à priori, populaire. (…)

Il ne s’agit pas, bien sûr, d’opposer d’une part la culture mondiale dans ses pointes d’excellence et dans ce qu’elle peut avoir produit de mieux, et d’autre part, les prétentions que l’on pourrait avoir ici, à partir de faibles ressources, de nos petites institutions et d’une population aussi restreinte, d’atteindre les mêmes sommets.

Ce qu’il faut retenir de cette culture à la carte, que l’on cherche de plus en plus à offrir puisqu’elle correspond à une formule gagnante, aux habitudes et aux goûts de la population, c’est que seule l’excellence des contenus, de la programmation, de la présentation, du marketing et de l’accueil sont des gages du succès.

Le Québécois consommateur de culture s’habituera vite à avoir accès à ce qui se fait de mieux et il est prévoir que les exigences monteront de plusieurs crans au cours des années à venir.

(…) la masse des consommateurs tendra plutôt à s’accroître, l’éducation culturelle n’en sera certes pas la cause puisqu’elle est virtuellement inexistante. C’est l’événement lui-même qui prime.

Dans ce contexte, il est à craindre que les gouvernements, toujours sensibles aux mouvements de l’opinion publique et aux modes autant qu’aux tendances nouvelles, cherchent maintenant à concentrer leurs interventions et les orientations de leur planification, lorsqu’elles existent, autour de l’événement. Quelle aubaine: il a des retombées positives sur le plan culturel, il en met plein la vue et peut même ne coûter à peu près rien à ceux qui, plastron en avant, l’inaugurent en propriétaire en notre nom à tous.

Leurs interlocuteurs ne seront donc plus d’abord les créateurs, les artistes et ceux que l’on a traditionnellement appelés « gens de culture » mais les promoteurs, concepteurs et vendeurs d’événements. (…)

Comment faire en sorte que ces « happenings » de la culture soient autre chose que des feux d’artifice et contribuent à consolider chez noues bases de toute première qualité en matière d’innovation et de création culturelle? Comment en assurer le suivi autrement que de fête en fête?

Comment faire pour que ces blocs de culture qui nous viendront presque toujours d’ailleurs, à de rares exceptions près (…) soient une formidable occasion d’éveil, de recherche d’excellence et de dépassement non seulement pour le monde de la culture, mais pour ceux qui ont la responsabilité de l’éducation à la culture, de l’organisation de la vie ou de la gestion des ressources gouvernementales?

Ne gâchons pas la fête. (…) Tant mieux si cela ne doit pas se faire au détriment de nos propres foyers de création et de nos institutions déjà souvent en retard.

Montréal a déjà fait la preuve qu’elle pouvait être un foyer original d’accueil et de diffusion extrêmement séduisante pour toute l’Amérique du Nord. À moins qu’il ne réussisse parallèlement et rapidement à démontrer qu’il peut aussi être un foyer de création et d’excellence tout aussi important pour les gens d’ici dans leur recherche de création et de dépassement, avec tous les coûts que cela suppose, toute la patience, toute la compréhension et toute la tolérance des femmes et des hommes publics, nous n’aurons fait que bouger sur place sans avancer, bien au contraire.

Pour un peuple comme pour les individus, c’est là toute la différence que de pouvoir écrire « la culture » en deux mots ou « l’aculture » en un seul ot. Le mot n’est peut-être pas encore au dictionnaire, mais la réalité l’emporte maintenant sur l’imaginaire.

Le goût du pouvoir public

Je lis depuis quelques jours (sur mon iPhone, lors de mes déplacements et dans les transports en commun) Guy Coulombe, le goût du pouvoir public — un livre de Jacqueline Cardinal et Laurent Lapierre, publié par les Presses de l’Université du Québec.

Je connaissais le nom ce grand commis de l’État, mais pas beaucoup plus. C’est en lisant quelques textes publiés à l’occasion de son décès, la semaine dernière, que j’ai eu envie d’en apprendre davantage à son sujet — et que j’ai découvert ce livre publié tout récemment par les PUQ.

Les auteurs rendent d’ailleurs hommage à Guy Coulombe dans Le Devoir d’hier matin — en présentant notamment ce qu’étaient pour lui les quatre grandes qualités que tout haut dirigeant doit posséder. Une synthèse à lire.

Je n’en suis encore qu’au tiers du livre, mais déjà, je découvre un personnage très inspirant, tant par son parcours professionnel atypique que par le regard qu’il porte sur l’évolution de la société québécoise.

Où j’en suis dans la lecture, je retiens particulièrement l’importance que Guy Coulombe accordait au choix des gestes qu’on pose — parce qu’il faut « choisir ses batailles ».

« …[il faut] savoir distinguer entre l’essentiel et l’accessoire à chaque niveau de responsabilité. Ce qui est essentiel pour un cadre intermédiaire ne l’est pas pour un cadre supérieur. (Le Devoir)

« Il y avait tellement de données détaillées que s’il avait fallu que je commence à lire tout, j’aurais perdu mon temps. Je me suis rendu compte que non seulement c’était pratique d’aller toujours à l’essentiel, mais c’était essentiel de le faire ». (PUQ)

Je retiens aussi l’approche systémique, et l’importance de la planification — pour éviter les conséquences de l’arbitraire.

« …[c'est sous la direction de Michel Bélanger et de Guy Coulombe] que toutes les structures financières d’un État moderne ont été mises en place par l’application du système budgétaire de « planification, programmation et préparation du budget. » (PUQ)

Je trouve habilement formulé le constat qu’il fait sur le Québec des années soixante:

« … il faut dire qu’au Québec, à l’époque, […] il y avait de la place pour ceux qui avaient des ambitions ». (PUQ)

(et me dit qu’on gagnerait à affirmer plus clairement notre volonté de réunir des conditions semblables aujourd’hui).

J’ai aussi surligné à plusieurs endroits dans le texte des passages qui, d’une façon ou d’une autre, mettre en relief la place du pragmatisme dans l’utopie.

« … [parce que] c’est bien beau d’avoir des rêves, mais il faut que ce soit concret, que ce soit appuyé sur une réalité ». (PUQ)

C’est une lecture qui fait le plus grand bien dans cette période où les décisions arbitraires et l’improvisation semble régner dans une multitude de dossiers où on attendrait un fort leadership politique; où les champs d’action (de responsabilités) des fonctionnaires et des élus sont remis en question et où on a parfois l’impression d’avoir perdu tout « point de repère dans le temps » (des objectifs et des projets qui donnent de la perspective aux actions — qui les inscrivent dans le cours de l’histoire et qui nous évitent de succomber aux charmes de la dernière idée à la mode).

C’est un livre qui nous rappelle que  la politique ce n’est pas seulement le vaudeville  que nous en présentent parfois les médias — c’est aussi des hommes et des femmes qui, chacun à leur manière, orientent le développement du Québec, en donnant forme à des idées grâce à des budgets, des programmes — des actions planifiées guidées par des valeurs fortes.

« Quelles valeurs vous guident ? » — voilà une question qu’on devrait plus que jamais oser poser aux gens qui aspirent à nous représenter.

Et s’il vous plaît, ne nous dites pas seulement ce que vous comptez faire… — dites-nous aussi pourquoi vous souhaitez le faire, et sur quoi se fonde votre décision de le faire de cette façon.

* * *

C’est un livre qui peut à première vue paraître aride, mais qui ne l’est pas — c’est tout le contraire! J’en suggère particulièrement  la lecture à tous ceux et celles qui s’intéressent à la tournure politique que le Québec semble être en train de prendre.

Livres, marché et politique

Le monde du livre est en effervescence. Rien de neuf là. Cela fait des mois qu’on le dit

Sauf que les débats sont plus vifs que jamais, dans les médias, sur les blogues, sur Twitter. Parce que les enjeux sont plus clairs, sans doute, et parce que les approches adoptées par les  uns et des autres se distinguent de plus en plus, jusqu’à s’opposer parfois. Parce qu’il y a de plus en plus de commentateurs de toute cette activité aussi, alors ça jase — beaucoup.

Les enjeux techniques ont jusqu’à récemment occupé l’essentiel des esprits. Il fallait apprendre à produire adéquatement les fichiers et à les distribuer de façon satisfaisante vers les librairies en ligne et autres types de points de vente. C’est une étape qui est, pour l’essentiel, derrière nous, il me semble.

Une nouvelle étape s’ouvre depuis quelques semaines, et c’est la diffusion qui (re)devient au centre des réflexions de tout le monde. Les éditeurs (et les libraires) doivent (ré)apprendre à faire connaître les livres publiés en versions numériques — ils doivent réapprendre comment les porter à l’attention d’autres (de nouveaux?) lecteurs, par de nouveaux canaux. Et là, tout est à faire.

Les méthodes et les outils de distribution vont évidemment encore devoir s’améliorer, mais dorénavant, ce sont les métadonnées qui accompagnent les fichiers et le savoir-faire marketing qui seront les plus déterminants. Voyons ça comme un premier signe de maturité du marché du livre numérique (déjà!).

On remarque aussi une politisation accrue du marché du livre, en général, et du livre numérique, en particulier — où deux visions s’opposent, avec parfois quelques nuances.

La première affirme que le livre un produit commercial comme les autres, et qu’il faut laisser les détaillants en fixer librement le prix.

La seconde affirme que le livre n’est pas un produit comme les autres, qu’il ne devrait pas être soumis au libre marché et que, par conséquent, son commerce doit faire l’objet d’une réglementation — notamment à l’égard du prix de vente, qui devrait être fixé par l’éditeur.

Ce sont deux visions du marché du livre qui s’affrontent, mais aussi deux façons de voir le rôle de l’État dans le développement de la culture, de façon générale, et des industries culturelles, en particulier.

Résultat: c’est souvent du dialogue — jugé plus ou moins nécessaire — entre le monde politique et le monde des affaires dont il est indirectement question dans nos échanges — gazouillis, blogues, etc. De la place de la solidarité et du chacun-pour-soi dans le développement d’un marché, aussi, très souvent. De ce qui relève du discours de l’action aussi, forcément.

Au début des années quatre-vingt, la France et le Québec (notamment) se sont dotés de lois fondamentales pour encadrer le marché du livre. Trente ans plus tard, on se trouve dans l’obligation d’imaginer des façons pour les mettre à jour, pour les réinventer de façon ingénieuse. C’est fondamental. Abandonner le livre aux lois du marché devant la difficulté de le faire n’aurait aucun sens — c’est mon avis.

* * *

 

Avec quelle énergie faut-il se battre pour défendre nos convictions au regard de pareils enjeux? Comment prennent formes les positions de chacun dans ce type de débat? Comment concilier les besoins immédiats et la poursuite d’objectifs à plus long terme dans le domaine de la culture?

C’est pour répondre à ces questions que j’ai lu cet après-midi Passion et désenchantement du ministre Lapalme, une pièce de Claude Corbo, publiée par les Éditions du Septentrion.

C’est une lecture qui m’a fait beaucoup de bien et qui a renforcé ma conviction qu’il n’est pas possible de voir le développement du livre numérique comme une opportunité d’affaires sans y voir aussi un sujet politique, un projet de société — un projet qui doit forcément être porté par une vision à long terme et qui doit faire appel à notre détermination.

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