Premières réflexions (pré)campagne

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Je ne suis pas naïf, je sais bien que dans l’environnement ultamédiatique dans lequel nous baignons, la politique c’est aussi un espace où les vedettes jouent un grand rôle — où la notoriété est un atout. Mais ce n’est pas tout.

Je pense que les électeurs savent aussi reconnaître l’intérêt des candidats de terrain, issus de leur milieu, qui ont fait la démonstration de leur capacité à faire travailler les gens en ensemble sur des projets complexes. Des gens qui seront présents dans la circonscription, proches des gens, engagés.

Je fais l’hypothèse qu’ils verront l’intérêt d’élire un entrepreneur, ancré dans sa circonscription, impliqué dans le développement de la région depuis de nombreuses années.

Et je souris en lisant les textes qui déplorent depuis quelques jours la vedettisation de la politique en jouant eux-mêmes le jeu, ne nommant que des vedettes — au lieu de mettre de l’avant d’autres candidatures, peut-être un peu moins connues, mais certainement pas moins légitimes dans leur milieu et dans leur secteur d’activités.

Je n’en suis ni surpris ni victime, au contraire: ça me conforte plutôt dans la décision de faire le saut.

À suivre, la campagne sera très intéressante. J’ai vraiment hâte de commencer.

Expertise économique, vraiment?

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Note: je reprends ici un court texte écrit sur Facebook un peu plus tôt ce matin — dans le but de favoriser des échanges plus ouverts.

* * *

On peut être en accord ou en désaccord avec l’idée d’une réglementation du prix des livres. Il existe évidemment des raisons valables pour s’opposer à certaines des mesures qui sont proposées par le ministre Kotto… comme il y a aussi de très bonnes raisons pour les appuyer.

Mais les propos pontifiants que je lis de certains opposants depuis deux jours — sous un couvert d’expertise en économie autoproclamée — sont parfois tout simplement consternants.

Il ne s’agit pas de savoir parler « de l’offre et de demande » ou d’évoquer le droit d’acheter au prix le plus bas pour être un expert en économie.

La science économique ne s’intéresse pas qu’aux prix de vente au détail, mais aussi au cadre dans lequel sont créés et distribués les produits et les services — à court, et à plus long terme. Ce serait bien de ne pas le perdre de vue.

Le développement international

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La lecture du Soleil de jeudi dernier avait une résonance particulière pour moi, et pour l’équipe de De Marque. En effet, la section spéciale Zone, l’option internationale correspondait particulièrement bien aux défis qui nous occupaient cette semaine… et au cours des derniers mois!

Après avoir mis en place en 2009 l’Entrepôt numérique, avec la collaboration de l’Association nationale des éditeurs de livres (ANEL), pour offrir des services de distribution de livres numériques aux éditeurs québécois et canadiens-français, nous avons entrepris d’étendre le service à l’international.

D’abord à la France en 2010, avec Eden Livres, puis en Italie, en 2011, avec Edigita. C’est encore méconnu, mais aujourd’hui, plusieurs des prix littéraires français, et certains des plus grands succès littéraires italiens sont commercialisés en version numérique grâce à la plateforme de distribution que De Marque développe à Québec.

Depuis 2011, donc, on travaille, d’arrache-pied pour poursuivre le développement de l’entreprise, ailleurs en Europe et sur d’autres continents. Nous avons pu signer plusieurs accords de partenariats, en Europe et en Asie, et suivre des pistes, nombreuses… mais beaucoup de choses restaient à conclure.

On a poursuivi nos efforts, tous les jours, pour suivre la croissance du marché du livre numérique (qui double pratiquement chaque année dans tous les marchés où nous sommes présents) et continué à investir dans le développement international — avec persévérance, en doutant parfois, mais jamais assez pour abandonner. Et ces jours-ci après plus d’une centaine de voyages et beaucoup d’investissement… on dirait bien que le vent se prépare à tourner, et que nous aurons bientôt quelques belles annonces à faire. Ça va faire du bien de voir les efforts porter fruits! Mais gardons les doigts croisés, il ne faut pas vendre la peau de l’ours avant de l’avoir tué…

Alors des dix conseils pour favoriser l’exportation préparés par Québec International et rapportés sous la plume de Marie-Pierre Cayer, je me permets de retenir surtout le huitième:

8) «Fais des efforts et persévère» 

Investissez les efforts nécessaires à la réussite du projet. Les entreprises désirant se lancer dans l’aventure de l’internationalisation devront y mettre les efforts, le temps et l’argent nécessaires pour voir les résultats. Aucune relation d’affaires à l’international ne se crée rapidement, confirme Québec International.

Et des observations d’Alain Kirouac, président de la Chambre de commerce de Québec, au sujet des défis majeurs liés à l’exportation, je retiens particulièrement ce passage:

« Malgré tout, la santé des entreprises québécoises et en particulier celles de la région métropolitaine de Québec est bonne, mais « c’est le désir de l’international qui est moindre », insiste le président.

« Quand on leur demande leur intention d’aller vers l’international, les entreprises répondent qu’elles sont bien sur les marchés locaux et régionaux », mentionne M. Kirouac, ajoutant que le manque d’audace est évident. »

C’est vrai qu’on peut faire encore beaucoup plus d’exportation dans la région (et pas que dans le secteur manufacturier d’ailleurs: dans les services, aussi! — et en particulier dans le secteur culturel) — mais je ne suis pas certain que ce soit seulement (ni même essentiellement) le manque d’audace qui explique la situation actuelle.

Il n’y a pas que les entrepreneurs qui doivent apprendre oser un peu plus, il y a probablement aussi des conditions à réunir pour permettre à l’audace de s’exprimer plus facilement — et pour accompagner la nécessaire (et importante) prise de risque qui accompagne une démarche de développement à l’étranger.

On a déployé beaucoup de ressources dans les vingt dernières années pour apprendre et réussir à « attirer des entreprises » dans la région. Il faudra sans doute un chantier semblable pour qu’on obtienne autant de succès avec l’exportation.

Il faut qu’on y arrive, parce que c’est vraiment un très beau défi pour une entreprise — et pour toutes les personnes qui y travaillent!

Une réalité!

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« L’édition numérique est maintenant devenue une réalité » — c’est le sous-titre d’un article de Frédérique Doyon, publié dans Le Devoir de ce matin. Avec même une belle visibilité à la une du journal: « Papier ou numérique? Lire, mais comment? ». Je me réjouis évidemment de lire ça!

C’est un article qui prend pour point de départ « l’indignation qu’a suscitée le virage numérique de Marie Laberge et d’Arlette Cousture ». J’ai déjà exprimé plus tôt cette semaine que je trouvais cette indignation disproportionnée. J’ajoute qu’elle est contreproductive, parce qu’en donnant une portée symbolique aux décisions de ces deux auteures, on risque de perdre la vision d’ensemble.

L’indéniable réalité est que le monde du livre est en profonde transformation, partout dans le monde — sous plusieurs influences, dont l’intérêt des grandes chaînes pour les bestsellers, mais aussi le développement du commerce électronique, le développement du livre numérique et les nouvelles formes de médiations culturelles qui se développent autour des réseaux sociaux. Avec tous les effets associés à ces forces de transformation : accès facilité à des livres en langues étrangères, modification des rôles des acteurs de la « chaîne traditionnelle du livre », changements aux équilibres économiques associés, etc.

On ne peut pas plaider l’ignorance : on le constate partout, sous des formes diverses, et avec une très grande brutalité dans certains marchés (et en particulier aux États-Unis), et avec des effets plus lents, insidieux, dans d’autres marchés — en particulier dans des endroits, comme le Québec, où le marché est fragile en permanence et où tout déséquilibre économique se fait cruellement sentir par les acteurs les plus vulnérables.

Dans ce contexte, je me réjouis évidemment que les libraires indépendants serrent les rangs et qu’ils manifestent pour démontrer leur importance dans la culture et dans l’économie québécoise — et, plus encore peut-être, dans le développement de l’identité québécoise. J’ai envie d’ajouter que la librairie est essentielle à la démocratie — pour permettre la circulation des idées et la qualité des débats.

Mais on ne peut pas nier que ça fait des années qu’on sait qu’on va passer par où on est aujourd’hui! Ça fait l’objet de je ne sais combien de milliers d’heures de discussion, de colloques, de tables de concertation, de documents plus-ou-moins-tablettés, et quoi encore? Je ne compte plus les tribunes où j’ai eu l’occasion de le dire, le nombre d’aller retour Québec-Montréal que j’ai pu faire pour aborder ces questions.

Une réglementation du prix des livres neufs fait certainement partie des moyens qu’il faut mettre en place pour nous aider à passer à travers les prochains bouleversements (j’ai déjà pris position là-dessus), mais on sait tous que ne sera certainement pas suffisant. Il est de plus en plus urgent de redoubler d’efforts pour aborder ces changements avec une attitude plus ouverte à l’innovation — en particulier pour ce qui concerne le livre numérique.

Il va falloir accepter de prendre plus des risques. Il va falloir oser travailler ensemble autrement, accepter de revoir les frontières des rôles traditionnels de chacun, sortir davantage des sentiers battus. On l’a fait un peu dans les dernières années, on n’a pas tout mal, mais faudra faire bien plus. Et investir davantage évidemment. Rejeter certains réflexes protectionnistes aussi — parce qu’il y a de ça aussi, et pas que chez les petits acteurs (faut quand même pas le nier!).

Il faut urgemment réaffirmer que le numérique n’amène pas avec lui que des menaces. Qu’il représente aussi une extraordinaire opportunité pour la culture québécoise en général et pour le livre, en particulier. « Sauvons les livres», certes! Mais pas en le protégeant du numérique. Pour « sauver les livres », il faut le/se projeter dans ce nouvel espace avec davantage d’enthousiasme (ce qui n’est pas contradictoire pas une certaine prudence).

« L’édition numérique est maintenant devenue une réalité ». Il aura fallu cinq ans entre la mise en place de l’Entrepôt numérique par De Marque, en partenariat avec l’Association nationale des Éditeurs de livres (ANEL), pour avoir le plaisir de lire ça dans un grand quotidien québécois… c’est très long, trop long… Il va décidément falloir que les prochaines étapes se franchissent plus rapidement.

L’innovation et le livre

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Je me rends à Montréal en train ce matin pour une rencontre qui vise à faire avancer le dossier du livre numérique en milieu scolaire. Encore un salmigondis à démêler…

Entre deux gorgées de café je lis les réactions des uns et des autres aux décisions de Marie Laberge et d’Arlette Cousture de ne rendre disponibles les versions numériques de certaines de leurs œuvres exclusivement dans certains canaux de ventes — essentiellement leurs sites Web personnels et le iBookstore de Apple, dans le cas de Marie Laberge. Le Devoir, La Presse, blogues, réseaux sociaux… Il fallait bien s’en douter: c’est à travers le star system que le livre numérique finit par faire parler de lui…

Plusieurs s’étonnent de la violence du vocabulaire utilisé par certains (trahison, vraiment?). Personnellement, je suis moins surpris par la virulence des commentaires et des mots choisis que par la nature de certains des reproches qui sont formulés aux deux auteures.

On peut certes reprocher aux auteurs de manquer de vision pour la mise en marché des versions numériques de leurs œuvres (je le crois) ou d’être malhabiles au plan des communications (ça me semble indéniable). On peut aussi déplorer une forme de négligence à l’égard des bibliothèques, voire des librairies, mais est-ce que la « chaîne du livre » en est rendue à se sentir menacée par les maladresses de deux auteures, aussi populaires puissent elles être? Deux auteurs: une, deux. Pensons-y bien! Est-ce qu’on en est vraiment rendu là? J’espère que non!

Et je n’ai certainement pas envie de reprocher à Arlette Cousture et Marie Laberge d’oser quelque chose de nouveau… d’innover, même maladroitement… pas dans un milieu qui manque très souvent de goût pour l’innovation! Je n’ai pas envie de leur reprocher cela, même si je suis absolument certain qu’elles font toutes les deux une erreur dans les cas qui nous intéressent. Je suis d’ailleurs convaincu qu’elles le réaliseront bien assez vite. C’est inutile d’en faire tout un plat. J’ose même ajouter que nous pourrons éventuellement les remercier pour avoir fait la démonstration que ces approches ne sont pas les bonnes.

Le monde du livre est en profonde (et de plus en plus rapide) transformation. Il faut certes que ses différents acteurs « se serrent les coudes » et appeler chacun d’eux à adopter une vision « systémique » du marché — mais certainement pas au prix de condamner ceux et celles qui prennent le risque d’innover… même maladroitement.

Déplorer, peut-être. Dénoncer, à la limite. Mais condamner? Certainement pas! Ce n’est pas la bonne voie.

Ceux qui crient le plus fort devraient peut-être s’interroger sur les rapports qu’ils entretiennent avec l’innovation.

Innover dans un contexte comme celui-ci ce n’est pas un luxe, c’est une nécessité.

Au risque de se tromper, évidemment. Parce que ça fait inévitablement partie de la game.

Vivre ensemble

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C’était la rencontre de parents ce soir à l’école primaire d’une de mes filles. Elle située dans un quartier de Sainte-Foy qui est de plus en plus multiethnique. Le gymnase était bondé. Les directrices, les enseignantes, quelques enseignants, et surtout des pères et des mères — dont certaines portaient un voile. C’était beau. La rentrée scolaire m’émeut toujours.

Quelques heures plus tôt, le gouvernement du Québec avait soumis au débat cinq propositions devant mener à la rédaction d’une Charte dans laquelle serait affirmé la laïcité de l’État et réaffirmé le caractère fondamental de l’égalité homme-femme. L’espace public s’était aussitôt embrasé, les médias (et les médias sociaux) privilégiant très souvent l’expression des opinions les plus extrêmes, en dépit de toutes les nuances qui s’imposent lorsqu’on aborde un sujet aussi sensible.

J’observais ces immigrants, plus ou moins facilement identifiables, portant ou pas de signes religieux visibles, et ce n’est pas les propositions de Bernard Drainville qui me rendaient inconfortable. Pas du tout! C’était plutôt l’immaturité dont nous avions collectivement fait preuve au cours des heures et des jours précédents. À croire que nous avions abandonné toute raison pour tomber dans le simplisme, les insultes et le jeu des bons et des méchants. Jusqu’à oublier que si pour bien vivre ensemble il faut, bien sûr, des règles claires, il faut aussi (surtout!) de l’écoute, du respect et du temps pour considérer le point de vue de l’autre. C’est d’ailleurs ce qu’on enseigne aux enfants à l’école: « la curiosité intellectuelle, les connaissances et la sensibilité nécessaires pour contribuer à bâtir un monde meilleur et plus paisible, dans un esprit d’entente mutuelle et de respect interculturel ».

Ce soir, j’ai eu le goût de dire aux parents immigrants, et en particulier à ceux qui portaient des signes religieux visibles, qu’ils sont bienvenus dans notre quartier et que j’apprécie leur participation à la vie de cette école où nos enfants inventent, ensemble, le Québec de demain.

J’ai eu envie de leur dire de ne pas accorder d’importance aux réactions excessives dont les médias se sont fait l’écho depuis quelques jours. J’ai eu envie de leur dire que les polémistes allaient bien finir par s’épuiser, que la raison allait bientôt reprendre ses droits et que nous pourrions commencer à discuter sereinement des règles qui nous permettront de bien vivre ensemble, à long terme, dans le respect des valeurs de chacun.

J’ai eu envie de leur citer les paroles de Rachida Azdouz qui mentionnait un peu plus tôt à la télévision qu’il ne faut pas s’inquiéter du débat qui s’amorce: « parce que c’est tout à fait normal dans une société pluraliste de se poser la question du vivre ensemble sur une base régulière [et qu'une] démocratie qui ne se questionne plus est une démocratie qui n’est pas vivante ».

J’ai aussi eu le goût de remercier les enseignantes et tout le personnel de l’école, parce que pendant qu’on débat, c’est grâce à leur engagement quotidien que l’école réussit à accueillir des enfants aussi différents — certains qui ont de la facilité, plusieurs qui ont beaucoup de difficultés, de comportement ou d’apprentissages, des enfants nés ici et d’autres, venus d’ailleurs — et que ça marche! C’est grâce à eux que tout le monde dans ce gymnase, ce soir, était fier de son école.

J’ai eu envie de dire tout ça, mais je ne l’ai malheureusement pas fait. C’est pour ça que, de retour à la maison, j’ai pris le temps d’écrire ce texte.

En souhaitant qu’il trouve son chemin jusqu’à eux.

Des repères pour un débat tumultueux

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Je lis et j’écoute beaucoup autour du projet de Charte des valeurs québécoises. J’essaie aussi d’interpréter les excès verbaux de certains — en particulier chez les opposants — dont le zèle me laisse pantois. Je pose également des questions autour de moi, en quête de bons repères intellectuels pour me situer (et participer) dans un débat qui s’annonce tumultueux.

Parmi toutes ces lectures, les trois textes publiés en éditorial par Le Devoir cette semaine sont dans une classe à part. J’en suggère vivement la lecture.

Laïcité 1 — Questionnement légitime
Par Antoine Robitaille

Laïcité 2 — De quoi agir
Par Josée Boileau

Laïcité 3 — Ce crucifix
Par Bernard Descôteaux

Je trouve ce dernier texte particulièrement important. Jusqu’à sa conclusion.

C’est l’État qui a payé, ça devrait être gratuit! (vraiment?)

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Hum…

Article intéressant dans Le Devoir de ce matin pour présenter Usito, « le premier dictionnaire du français au Québec entièrement dématérialisé».

Clin d’oeil: j’ai bien rit en lisant la juxtaposition de la photo et de la citation de la directrice de publication, Hélène Cajolet-Laganière. Une photo prise entre deux rayonnages de dossiers plein de papiers et cette phrase: « c’est la première fois dans la francophonie qu’un dictionnaire est produit dans un environnement entièrement numérique ». Mieux, plus loin dans le texte: « Nous travaillons dans un univers sans papier ». Mais bon, je comprends ce qu’on voulait dire, et ce sont des choses qui arrivent… ;-)

Cela dit, ce n’est pas ça qui a attiré mon attention. C’est plutôt le passage dans lequel le journaliste formule un commentaire de nature économique:

« Au plus fort, une trentaine de personnes ont travaillé sur l’ouvrage, qui a nécessité environ 10 millions de dollars, que de l’argent public. Alors, pourquoi faire payer les abonnements (jusqu’à 60 $ pas année), d’autant plus qu’Usito utilise des logiciels libres ? »

Parce que le dictionnaire a été payé par de l’argent public, il faudrait qu’il soit gratuitement accessible… et à plus forte raison parce qu’il utilise des logiciels libres.

L’État paie pour concevoir le dictionnaire. On le met en ligne. Et hop: comme par magie, ça ne coûterait plus rien pour le faire connaître, pour continuer à le faire évoluer, pour maintenir son infrastructure, pour assurer le support aux utilisateurs. Et c’est bien connu, les développeurs informatiques qui travaillent à partir de logiciels libres le font toujours bénévolement… De la magie, je vous dis!

Je ne dis pas ça pour me moquer, j’utilise seulement cet extrait comme un exemple des raisonnements étriqués qu’on nous sert parfois quand il s’agit de l’économie de l’immatériel — en particulier dans le monde de l’édition, mais pas seulement. J’aime beaucoup Stéphane Baillargeon… mais sur ce coup… disons que…

Je n’ai pas encore utilisé ce dictionnaire. Je n’en sais pas plus à son sujet que ce que l’article nous en apprend. Mais je sais que cela ne coûtera pas rien d’en assurer l’existence dans les prochaines années. Et je ne vois pas pourquoi il faudrait déplorer que ceux et celles qui choisiront de l’utiliser aient à contribuer à ces coûts.

Rappelons-nous toujours qu’il n’y a rien de vraiment gratuit. Et ce n’est pas parce que l’État initie un projet (cela fait d’ailleurs partie de son rôle) qu’il faut qu’il en assume éternellement l’ensemble des coûts.

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Photo: extrait d’une œuvre de Mark Bradford.

Réglementer le prix des livres? Pourquoi.

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« Ta réflexion est intéressante… je n’ai [maintenant] rien contre la réglementation, mais je n’ai rien pour non plus… »

Ok — apparemment je n’ai pas trop mal expliqué pourquoi la réglementation du prix des livres numériques ne serait pas la fin du monde (en tout cas certainement pas celle de la concurrence, ni celle de l’innovation — comme certains l’avancent), mais je n’ai pas encore assez bien expliqué qu’est-ce que ça pourrait apporter de positif et pourquoi ça me semble nécessaire. Je vais donc essayer de préciser…

Et je commence pour ça en rappelant de quoi est fait le processus d’édition d’un livre.

C’est un processus qui commence avec la sélection d’un texte par un éditeur, parmi l’ensemble de tous ceux qu’il reçoit. Un choix qui se fait généralement sur la base de sa qualité. Il se poursuit avec l’accompagnement de l’auteur pour perfectionner son texte. Il se continue avec la mise en forme du livre pour donner envie aux lecteurs potentiels de le lire et qui pourra, selon le cas, être imprimé ou numérique (ou, de plus en plus souvent, les deux). L’éditeur est aussi parfois un incubateur d’idées: il élabore des projets d’édition pour lequel il trouve par la suite des auteurs. Le processus repose aussi sur l’existence d’un réseau de diffusion organisé, capable de porter à l’attention de ces lecteurs l’existence d’un nouveau livre— ce qui suppose une connaissance des livres, des lecteurs, des dynamiques de marché et de l’environnement culturel. Ce sont ces savoirs faire qu’il me semble nécessaire de préserver — et de valoriser — à travers tous les bouleversements qui sont actuellement en cours dans le monde du livre. Sans pour autant nier qu’il existe aussi des façons alternatives de publier un livre sans devoir passer par un éditeur, sachant que le monde du livre est même, à cet égard, en avance sur bien d’autres marchés — notamment celui de la musique.

Il s’agit d’un ensemble de savoirs faire qui a évidemment un coût, dont il est nécessaire de tenir compte lorsqu’on veut assurer la diffusion des œuvres qui auront bénéficié de ce processus. Il est important d’être conscient qu’on trouve parmi ces œuvres la majorité de celles dont la qualité — après édition — donnera forme à notre littérature nationale. C’est aussi parmi ces œuvres que l’école puisera le plus souvent les textes grâce auxquels on pourra développer le goût de la lecture chez les enfants (et c’est évidemment ça qui reste la clé de l’affaire: le goût de la lecture!). Le processus d’édition contribue aussi largement à la circulation des idées — qui demeure, encore aujourd’hui (et peut-être plus que jamais!) une pierre d’assise de la démocratie.

Parce qu’ils sont aussi essentiels, il nous appartient collectivement de voir à ce que ce soit économiquement viable de mobiliser ces savoirs faire — même (et peut-être encore plus) dans un environnement où le numérique occupe une place croissante. Il faut que les éditeurs puissent toujours compter sur un réseau de diffusion vigoureux, dont l’efficacité leur permettra d’assumer les risques financiers associés à leurs projets de publications. Sans cette conviction, ils ne prendront évidemment pas le risque de les publier — et de nombreux auteurs qui auraient autrement pu bénéficier de l’aide d’un éditeurs seront laissés à eux mêmes. Et si le réseau de diffusion ne devient efficace que pour certains types de livres, alors la tentation sera grande de ne publier que ce types de livres — avec pour effet une diminution progressive dans la diversité éditoriale.

Cela peut sembler théorique, mais c’est bel et bien cela qu’on peut déjà observer à mesure que le marché se concentre, tant pour les livres imprimés que pour les livres numériques. Plus les ventes sont le fait d’un petit nombre de points de vente — et qui sont de plus en plus gigantesques — plus la pression est forte pour que les éditeurs ne produisent que des livres du type de ceux qui se vendent très bien à ces endroits. Les éditeurs qui publient d’autres type de livres voient alors leur santé économique se dégrader à mesure que s’amenuise leur capacité à entrer en contact avec les acheteurs de livres et les lecteurs. Il y bien sûr de nouvelles approches à développer pour rejoindre les lecteurs — je ne nie pas que tous les acteurs ont la responsabilité de s’adapter à ces nouvelles réalités — mais il ne faut pas croire qu’Internet est, en lui-même, automatiquement un moyen de diffusion de masse. Même Fifty Shades of Grey a dû profiter des savoirs faire éditoriaux pour obtenir le succès commercial qu’on lui connaît.

On pourrait bien sûr croire que le fait que les géants se spécialisent de facto dans ce qui correspond aux bestsellers ouvre la possibilité pour de plus petits acteurs de se consacrer aux marchés de niche. En théorie, c’est vrai. Mais dans la réalité, c’est rendu extrêmement difficile — en particulier pour le livre numérique — compte tenu de l’enfermement technique sur laquelle repose la stratégie des géants. En attirant les clients avec de fortes promotions sur un nombre très restreint de publications, et en s’assurant que l’appareil de lecture qu’ils auront initialement choisi ne leur permettra pas, en pratique, d’acheter chez les concurrents, les géants font, dans les faits, tout ce qui est possible pour empêcher les marchés de niche de voir le jour. Peut-on d’ailleurs leur reprocher, puisque les règles du jeu leur permettent de le faire?

Les géants sont d’autant plus forts dans leur position dominante qu’advenant qu’un indépendant s’avise de vouloir leur ravir des clients en pratiquant des prix inférieurs, ils pourront de toute façon les écraser en vendant à un prix encore plus bas. Aussi longtemps qu’il le faudrait. Quitte à perdre de l’argent sur ces livres qui, de toute façon, ne représenteront toujours qu’une toute petite partie de leurs revenus. La concurrence est, dans ce contexte, pour le moins inégale, voire injuste.

C’est aux effet de cette concurrence inéquitable que devrait d’abord et avant tout tenter de répondre un projet de réglementation. Et réglementer le prix des livres pour empêcher une trop vive concurrence sur cette seule base, est probablement le moyen le plus efficace de contribuer à rééquilibrer les choses à l’avantage des plus petits acteurs — dont l’existence est nécessaire pour assurer à la diversité et à la vigueur du réseau de diffusion et la diversité de la production éditoriale. Et franchement, une réglementation bien conçue ne devrait pas empêcher les consommateurs de mettre de la pression sur les éditeurs, afin qu’ils pratiquent des prix plus bas s’ils le peuvent. Pas plus qu’elle ne devrait empêcher les éditeurs d’avoir une stratégie de prix dynamique— qui pourrait aller jusqu’à le faire varier au fil des jours ou des semaines — dans la mesure où c’est fait de façon équitable pour tous les points de vente : une chose difficile pour l’imprimé, mais tout à fait réaliste pour les livres numériques.

De ce point de vue, la réglementation du prix des livres n’a pas pour but de protéger coûte que coûte les acteurs actuels du monde du livre. Au contraire, la réglementation doit avoir essentiellement pour objectif de stimuler l’apparition d’un plus grand nombre et d’une plus grande variété de points de vente — qui pourront de mieux en mieux répondre à la diversité des besoins et mieux rendre compte de la diversité de l’offre éditoriale. Il s’agit en réalité de permettre à la concurrence de s’exprimer convenablement — et de diminuer le risque pour les entrepreneurs qui souhaitent entrer dans ce marché — comme éditeur ou comme libraire. Sans compter que cela pourra aussi consolider un ensemble de savoir faire qu’il nous a fallu, collectivement, plusieurs décennies à bâtir. C’est d’ailleurs ce que j’exprimais dans le texte que j’ai écrit pour la campagne Nos livres à juste prix: il faut créer des conditions économiques qui favorisent l’investissement plutôt que la spéculation.

C’est donc parce que je pense que la réglementation des prix va contribuer à créer un contexte plus dynamique pour la commercialisation des livres numériques (et imprimés) que j’y suis favorable. Parce que cela me semble une condition nécessaire pour assurer une saine diversité éditoriale.

C’est parce que je crois que la concurrence entre les petits et les géants sera plus équitable — et parce que cela favorisera une concurrence basée sur la qualité du service plutôt que sur les prix.

Parce qu’on forcera ainsi les géants à être ingénieux (à innover) pour aller chercher de nouveaux clients plutôt que de simplement offrir des baisses de prix ponctuelles sur les bestsellers afin les convaincre d’acheter leur appareil de lecture — un Kindle, un iPad, etc. — ce qui aura pour effet d’isoler ces consommateurs du marché, et donc de la concurrence, pendant des mois, voire des années, et permettra de vendre éventuellement les prochains livres un peu plus cher.

C’est donc, paradoxalement, parce que je crois vraiment dans l’économie de marché et dans la concurrence que je pense qu’il faut réglementer le prix des livres numériques. Parce que pour qu’un marché offre des conditions favorables à l’innovation et qu’il puisse se développer dans l’intérêt des consommateurs, il faut éviter qu’il soit indûment dominé par un oligopole. C’est la base de l’économie de marché. Et c’est d’ailleurs ce qui fait que j’ai de la difficulté à comprendre la détermination d’une certaine droite économique à s’opposer à l’idée d’une réglementation du prix des livres… et, cela, avant même d’en discuter les éventuelles modalités.

Alors, qu’est-ce qu’on a donc à perdre en réglementant le prix des livres? Et celui des livres numériques, en particulier? Quels sont les risques? Je n’y vois que des avantages potentiels — qui, dans le pire des cas, ne se matérialiseront pas.

Il me semble que si on veut éviter les conséquences déjà observées ailleurs en l’absence de réglementation, on a tout à gagner en expérimentant cette façon de réguler un marché qui est aussi essentiel pour l’économie et pour la culture québécoise.

D’autant plus que chaque fois que les nouveaux géants du monde du livre ont été confrontés à l’obligation de respecter des prix déterminés par les éditeurs, ils ont démontré qu’ils étaient prêts à s’y conformer… et sans compter qu’ils s’engagent déjà, volontairement, à respecter les prix de vente déterminés par les auteurs qui optent pour s’autoéditer par leurs bons soins (vrai, vrai, aussi incroyable que cela puisse paraître).

Alors, qu’est-ce qu’on a à craindre? C’est à votre tour de m’expliquer.

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Texte précédent: Réglementer le prix des livres? Une spécificité du numérique. (prenez aussi le temps de lire les réactions sous le texte)

Réglementer le prix des livres? Une spécificité du numérique.

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On ne peut pas réfléchir à la réglementation du prix des livres numériques comme à celle des livres imprimés. La dématérialisation a des effets dont il est essentiel de tenir compte.

Parmi ces effets: le passage de la fidélisation à la captivité des consommateurs.

En effet, si le fait d’acheter un livre imprimé chez Costco ne m’empêche pas d’acheter le prochain à la Librairie Pantoute sur la rue Saint-Joseph, ou chez Archambault à la Place Sainte-Foy et la semaine suivante chez Renaud Bray à la Place Laurier… ce n’est pas aussi simple dans l’univers numérique.

Pour garder un client, ceux qui vendent des livres imprimés doivent offrir continuellement des avantages: de meilleurs prix en permanence, des événements en magasin, des cartes de fidélisation, etc. Autrement, ce client peut aisément changer de commerce. C’est l’essence même de la concurrence — et c’est très bien ainsi.

C’est une concurrence qui coûte cher aux commerçants et qui ne peut sans doute pas être menée simultanément sur tous les fronts (prix, nature et qualité du service, etc.) — ce qui peut plaider en faveur d’une réglementation du prix — mais ce n’est pas ce qui est au cœur de ma réflexion ici. C’est le cas du livre numérique qui m’intéresse.

Dans le cas du livre numérique, il faut tenir compte du fait que la stratégie des géants consiste à vendre dans un premier temps un appareil de lecture — un Kindle, un iPad, un Kobo Reader, par exemple — à partir duquel le consommateur devra ensuite faire l’ensemble de ses achats de livres numériques. Parce que ce sera plus simple, mais aussi parce que les achats faits ailleurs, ne se retrouveraient pas (ou pas facilement) dans leur appareil de lecture.

De cette façon, une fois la première vente faite (celle de l’appareil — dans un marché d’équipements électroniques), l’ensemble de toutes les autres ventes (de livres numériques) devraient normalement suivre, et, ce, pour toute la durée de vie de l’appareil… et même bien au-delà, parce que dans la majorité des cas, le compte client et l’ensemble des achats réalisés resteront de facto liés à l’utilisation de cet appareil ou d’un appareil semblable — de la même entreprise.

Ainsi, plus besoin de fidéliser les consommateurs — et il n’y a pas plus du tout la même pression pour offrir les meilleurs prix — puisque ceux-ci sont captifs d’un environnement commercial quasiment fermé.

Il existe dans certains cas des façons — parfois très complexes — pour libérer les livres numériques de l’appareil qu’on a initialement acheté, cela reste pratiquement impossible pour la très large majorité des consommateurs.

Je ne reproche certainement pas cette stratégie — très efficace! — aux géants qui ont les moyens de commercialiser des appareils de lectures — d’autant que ceux-ci sont généralement très bien faits et répondent très bien aux besoins d’un grand nombre de lecteurs. Mais il faut être conscients que parce qu’il est aussi dépendant d’appareils de lecture essentiellement fermés, le marché du livre numérique est un marché fondamentalement différent de celui du livre imprimé.

Il faut donc faire attention aux raisonnements qui semblent s’appuyer sur « le gros bon sens » pour affirmer que les prix des livres numériques seront plus bas s’ils n’y a pas de réglementation du prix du livre. Le moins que l’on puisse dire, c’est que cela ne va pas de soi.

Pour que cela soit vrai, il faudrait aussi que l’ensemble des appareils de lectures soient interopérables — pour que les consommateurs puissent acheter les livres qu’ils désirent dans le commerce de leur choix et, cela quel que soit l’appareil qu’ils ont choisi — ce qui est généralement loin d’être le cas!

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Réglementer le prix des livres? Le gros mot.

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Il y a des mots qui suscitent des réactions spontanées. Des mots épouvantails. De gros mots. Réglementation en est un. Les premières réactions à mes textes des derniers jours l’illustrent bien.

Textes précédents:
- Réglementer le prix des livres? Le contexte.
- Réglementer le prix des livres? L’édition.

Or, s’il est un mot qui peut faire référence à des réalités bien différentes, c’est bien celui-là! Il peut y avoir toutes sortes de réglementations: des drastiques et des plus souples, des générales et des spécifiques, des permanentes et des transitoires, des protectionnistes et des sécuritaires, des bien conçues et des mal foutues. Sauf pour des idéologues, la réglementation n’est pas un mal en elle-même — c’est plutôt de la nature d’une éventuelle réglementation dont il convient de débattre.

Or, de quoi parle-t-on dans le cas présent?

« Cette mesure [réglementer le prix de vente au public des livres neufs] consiste à fixer, pendant une période déterminée, le prix de vente au public des nouveautés afin que le même livre soit obligatoirement vendu au prix établi par l’éditeur ou l’importateur par tous les détaillants, y compris ceux pratiquant la vente en ligne, avec la possibilité d’un escompte autorisé. »

Il ne s’agit donc pas de déterminer un seul prix pour tous les livres, ni d’assurer un prix minimal pour tous les livres, ni même d’empêcher certains rabais sur les livres.

Il ne s’agit pas non plus d’empêcher la compétition entre les détaillants, le prix n’étant pas la seule dimension dans la compétition que peuvent se livrer des commerces — loin de là! La nature et la qualité du service, notamment, sont aussi des variables déterminantes.

À titre d’exemple, la loi française — dite « du prix unique » — prévoit que pendant les deux années qui suivent la parution d’un livre imprimé, celui-ci aura le même prix, déterminé par l’éditeur, dans tous les points de vente, sous réserve du droit que conservent les détaillants de consentir à leur client un rabais de 5%. Quelles seraient ces variables (deux ans, cinq pour cent) — cela reste à voir.

Si pour les livres imprimés il est difficile d’envisager autre chose qu’un prix fixe pour une période de temps prédéterminée, je crois personnellement que dans le cas du livre numérique, le principe fondamental sur lequel devrait s’appuyer la réglementation est que le prix doit être fixé par l’éditeur et être identique dans tous les points de vente — tout en gardant plus de souplesse pour d’éventuelles variations du prix.

Ce type de réglementation a essentiellement pour but d’empêcher les détaillants d’utiliser certains livres — les bestsellers — comme produits d’appel, une stratégie qui peut aller jusqu’à vendre des livres « à perte » afin d’attirer des clients en magasin, ce qui n’est généralement pas possible pour les plus petits détaillants. Et comme les bestsellers représentent une part de plus en plus importante des ventes de livres, cette pratique draine la valeur du marché vers des détaillants qui misent très fortement sur les bestsellers mettant en péril l’existence de ceux qui répondent bien à d’autres besoins.

Le type de réglementation dont on parle incite les détaillants à déplacer la concurrence sur la nature et la qualité de leurs services plutôt que de favoriser une simple course au prix le plus bas. Rien là pour nuire aux futures innovations. Rien non plus pour empêcher « quelqu’un de partir son propre site avec une campagne marketing brillante », pas plus que pour nuire à l’apparition de détaillants « qui pourraient répondre à des marchés de niches » — à plus forte raison pour le cas du livre numérique.

La réglementation dont on parle devrait, au contraire, favoriser l’apparition de ces nouveaux acteurs — en leur évitant la concurrence déloyale de joueurs dont la plus grande force serait d’avoir la capacité de perdre de l’argent plus longtemps qu’eux.

Alors, réglementation, un gros mot?

Certainement pas une idée qui s’oppose à l’existence de la concurrence, à la stimulation de l’innovation et à l’émergence de nouveaux acteurs en tout cas!

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Réglementer le prix des livres? L’édition.

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Je reprends ma réflexion aujourd’hui en répondant à une question qui m’a été adressée hier après-midi par Mario Asselin:

Une de tes prémisses Clément : « Il faut d’abord que celui-ci [le livre numérique ] soit écrit, édité et diffusé… ». Je comprends pour “écrit” et “diffusé”, mais pour “édité” ? Pourquoi faut-il absolument qu’un livre numérique soit édité ? »

Cela soulève la question, fondamentale, du rôle de l’éditeur.

Il existe bien sûr de plus en plus de moyens pour l’auteur d’un texte d’en faire lui-même la diffusion — particulièrement sous forme numérique. Il y a de plus en plus de plateformes d’auto-édition ou d’édition à compte d’auteur (des termes qui sont souvent utilisés pour décrire des réalités assez différentes). Et c’est très bien ainsi. C’est une excellente chose que les idées puissent circuler librement, de plus en plus facilement.

Ce n’est toutefois pas cela qui requiert mon attention dans la présente réflexion.

Ce qui m’intéresse ici c’est le processus, généralement plus exigeant, dans le cadre duquel un auteur soumet un manuscrit à un éditeur — qui le sélectionne pour sa qualité parmi l’ensemble de ceux qu’il reçoit, qui accompagnera l’auteur pour perfectionner l’oeuvre, lui donner une forme (titre, couverture, esthétisme, matériaux, formats, etc.), planifier sa diffusion, prendre la responsabilité du respect des droits de l’auteur et de la rémunération qui y sera associée. Dans un tel contexte, c’est l’éditeur qui assume les risques financiers associés à la publication de l’oeuvre, pas l’auteur. C’est un processus qui n’est pas lié au support imprimé. Il existe déjà des éditeurs qui diffusent seulement en format numérique (qui devront éventuellement être mieux reconnus).

Je crois que ce processus est important — même nécessaire — pour assurer la qualité de la production éditoriale. Le regard que portent les éditeurs sur le travail des auteurs, les choix éditoriaux et les investissements qu’ils font dans le but d’assurer la production et une diffusion adéquate des oeuvres contribuent activement à donner forme à une production éditoriale nationale riche et diversifiée.

Je ne nie pas qu’il puisse y avoir de plus en plus d’oeuvres diffusées sans édition préalable — et je me réjouis que les auteurs qui souhaitent adopter ce circuit puissent le faire de plus en plus facilement, avec des outils et des plateformes de diffusion de plus en plus simples et plus puissantes.

Il n’est donc pas absolument nécessaire qu’un livre numérique soit édité (un livre imprimé non plus d’ailleurs!) — mais il m’apparaît indispensable de préserver (mieux : d’investir!) pour s’assurer de préserver la capacité des auteurs, des éditeurs et des diffuseurs (parmi lesquels les libraires) à collaborer dans un contexte qui demeure économiquement viable pour les uns et les autres.

Cela dit, je pense qu’il faut reconnaître que les revendications du milieu du livre en faveur d’une réglementation du prix des livres neufs — et les travaux de la commission parlementaire qui doit les étudier — ne concernent pas tous les textes et tous livres. Elles visent à maintenir au Québec des conditions favorables à la production des livres pour lesquels un éditeur se porte garant de l’oeuvre qu’il choisit de publier. D’autres forums devront éventuellement s’intéresser aux enjeux associés à l’auto-édition et à l’édition à compte d’auteurs.

J’espère que la commission prendra le temps de bien définir son champ d’études — pour le limiter aux livres édités — parce que nous courrons autrement le risque de voir ses travaux se perdre dans des considérations qui ne nous permettraient pas de répondre adéquatement aux enjeux qui sont à l’origine de ses travaux.

Je poursuivrai ma réflexion plus tard aujourd’hui ou demain en répondant aux questions de Gilles Herman et de Youri Chassin sur mon texte d’hier.

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L’art de réglementer

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Dans Le Devoir d’hier, on peut lire une double page de publicité de Bell sous forme d’une lettre ouverte à tous les Canadiens. Le géant des télécommunications s’inquiète de voir le géant étasunien Verizon faire son entrée sur le marché canadien de la téléphonie cellulaire.

Dans cette publicité, Bell évoque le rôle du gouvernement fédéral dans le développement de cette industrie :

« Le gouvernement fédéral a récemment joué un rôle actif dans la réglementation de l’industrie des services sans fil au pays, notamment en offrant divers avantages à de nouvelles petites entreprises. »

L’entreprise souligne d’ailleurs l’efficacité de l’intervention gouvernementale :

« Grâce au soutien d’Ottawa, ces nouvelles entreprises se sont taillé une place sur un marché canadien des services sans fil soumis à une forte concurrence. »

Elle évoque toutefois certaines failles dans la réglementation qui pourraient maintenant avoir pour effet de procurer des avantages fortuits à Verizon.

Parmi ces avantages, l’entreprise étrangère qui a « quatre fois la taille de l’ensemble de l’industrie canadienne des services sans fil » serait apparemment dispensée de devoir financer et construire un réseau répondant aux besoins de tous les Canadiens :

« … une entreprise comme Verizon n’aurait pas besoin de construire son propre réseau à travers le Canada, d’investir dans les collectivités rurales canadiennes ou de soutenir le marché canadien de l’emploi, comme le font les entreprises canadiennes de services sans fil. Au lieu de cela, elle pourrait se concentrer sur quelques grands centres urbains, ce qui forcerait les télécommunicateurs canadiens à faire pareil s’ils veulent demeurer concurrentiels… »

* * *

Au moment où je dois préparer mon intervention pour la commission parlementaire sur une éventuelle réglementation du prix des livres neufs, cela m’amuse de constater jusqu’à quel point il peut être de bon ton de plaider les bons côtés — voire la nécessité — de la réglementation de certains marchés alors qu’on s’offusque si facilement à l’idée d’en réglementer d’autres, comme celui du livre.

Pourtant, de la même façon qu’on a réglementé les télécommunications pour s’assurer que tous les citoyens puissent en profiter où qu’ils soient sur le territoire, il me semble tout à fait raisonnable de réglementer le marché du livre afin que tous les Québécois puissent avoir accès à une offre diversifiée de livres de qualité qui soit représentative de la culture québécoise (en particulier, mais pas seulement) tant par l’entremise de librairies locales que bibliothèques publiques et tant sous formes imprimées que numériques.

En ce qui me concerne, la question est moins de savoir s’il faut le faire que de savoir comment le faire efficacement.

J’utiliserai mon blogue pour réfléchir à tout cela, publiquement, au cours des prochains jours.

D’Istanbul à Québec (en passant par New York)

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Revolution will not be televised, it will be tweeted.

C’est écrit sur un mur à Istanbul. (source)

Le geste d’une amie l’a placé sur mon mur Facebook.

C’est sur l’écran de mon ordinateur ce matin.

* * *

Je plonge dans mon iPhone et j’en ressors cette photo d’un graffiti vu sur un mur, à New York, il y a quelques jours.

Même message.

Une main tendue. Un appel au réseau. À la solidarité.

« Le réseau va trop vite pour intervenir efficacement dans la vie politique »

Le réseau en fait trop, il aborde trop de choses, il cite trop de points de vue, il se met trop vite à jour pour intervenir dans la vie politique de façon apaisée et aboutie. [...]

Le jeu démocratique a tout d’un jeu vidéo dans les moments d’emballement du réseau. Tweets, retweets et bataille de hashtags. Les réactions immédiates des internautes croyant relever des écarts et des excès des responsables politiques s’inscrivent dans un flux qui tient autant de l’électricité que du débat. La participation à un mouvement d’opinion est si facile – il suffit le plus souvent de taper sur un bouton – que le niveau de motivation demandé est très faible, mais l’impact reste d’une portée relative : les mouvements collectifs ne durent pas assez pour se structurer. Le réseau est un territoire propre à l’expression de la révolte, pas à la construction de la révolution.

Pour une foule, le pire mal, c’est le trop grand nombre. C’est le cas sur le réseau, où la révolution numérique mobilise trop d’internautes, trop vite pour bâtir un processus politique influent et durable [...]

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Extrait de: La Condition numérique, de Jean-François Fogel et Bruno Patino, Grasset.

Source: La Condition numérique, dans Le Monde, vendredi le 5 avril 2013.

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