Touiller

Un peu de sucre, peut-être un peu de lait (mais vraiment très peu) — et touiller. Bien touiller. Avant de boire, sans tarder.

C’est vrai pour le thé et pour le café. C’est aussi vrai pour la vie, de façon générale.

C’est important de pouvoir touiller, d’oser brasser doucement, de mélanger, de remixer — et, pour cela, de se laisser entraîner hors de sa zone de confort.

C’est généralement que l’aventure commence vraiment.

Et le plaisir aussi.

Alors touillons!

Bâtir

Un étage à la fois. Lentement, mais sûrement. Là où était les quais d’un ancien chantier maritime, face à la gare — espace de construction, d’aventures, de rêves, de départ et d’arrivées — où se côtoie constamment la fiction et le réel.

Et enfin les poutres, où naissent portes et les fenêtres; où l’horizon prendra finalement forme dans la vie des résidents.

J’y reviendrai bientôt. Il aura changé d’allure.

Imparfait, certes. Mais habité.

Enfin.

 

E

Drummondville. En train. Tôt le matin. Direction Montréal. À droite, la gare. À gauche, l’entrepôt de fruits et légumes. Je le vois presque toutes les semaines. Un peu après 7h. Ou alors le soir, vers 19h, au retour, selon le siège qui m’a été assigné.

Je n’avais pourtant jamais remarqué ce qui m’a sauté aux yeux ce matin. Le E.

Sur l’affiche, en lettres géantes: E. Larocque & Fils Inc.

Sur les camions, seulement: Larocque & Fils Inc.

Le E a disparu.

Internet. Il  y aurait une vingtaine de Larocque à Drummundville. Aucun dont le prénom commence par E.

Il y a aussi un Larocque-Poisson et une Larocques, avec un S. Et une foule de doublons dans Canada 411.

Selon L’Express du 20 mai 2008, le président de Larocque et Fils Inc. s’appellerait Gilles Larocque.

Apparemment pas de Gilles Larocque à Dummondville — mais quatre G. Larocque.

Un de ces G est probablement le fils du E disparu.

On peut présumer qu’il a aussi un fils. Puisque le & n’a pas disparu en même temps que le E. C’est généalogique.

Le train a repris sa route.

J’ai repris ma lecture.

Perec. La disparition.

Aventure

Paris, Francfort, New York, Montréal, Québec, Ottawa, Drummondville. Par avion, par train, par autocar et en voiture de location. Par toutes les températures, à toutes les heures. Seul et accompagné. Les yeux ouverts et les yeux fermés. En écoutant les voisins discuter ou Martin Léon chanter.

Ce sont les cailloux du petit Poucet restés dans ma poche.

Ils racontent une aventure dont la fin reste à écrire.

S’il doit y avoir une fin à pareille aventure.

Je n’en suis pas si sûr.

La mort

Reçu d’un ami:

Tu devrais parler de la mort… J’ai perdu un employé aujourd’hui. Il me semble que la mort rôde dans notre entourage…

Pas de doute, la mort rôde. Elle a envahi notre espace toute la semaine, elle s’est immiscée dans nos conversations. La mort sale, celle qui est guidée par le ressentiment. Nous lui avons fait une place. Une trop grande place. Ça m’attriste.

Pas le goût de parler de la mort. Pas de cette mort-là. Pas envie de me prêter à la banalisation de la détresse. Le courage de dire tout haut ce que bien des gens pensent tout bas mon cul. Quel courage? On ne banalise pas la mort, ni haut ni bas. On la respecte. Parce qu’on respecte la vie.

Parlons d’amour, d’amitié, de souvenir et de compassion. Parlons de la mort à l’occasion de laquelle on témoigne. De celle qui inspire. De celle qui fait aimer. De la mort qui donne le courage de vivre.

Parlons de l’envie. De la vie. Et de l’aide qu’on se doit les uns les autres pour l’aimer, pour s’aimer, tous les jours, autant que possible.

Cher ami, je ne sais pas comment tu as perdu ce collègue, et je ne sais pas si c’est sous cet angle que tu souhaitais que je parle de la mort — mais c’est ça qui est ça, j’ai préféré parler de la vie. J’espère que ça t’ira ainsi.

Gris (et lent)

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Il faisait gris ce jour-là. Un gris d’hiver. Un gris d’après la pluie. Le gris de la gadoue. Le gris qui fait plouch plouch et qui laisse les pieds mouillés juste d’y penser.

Regard au nord, sous cette lumière, l’illusion d’un vieux Montréal. Regard au sud, la réalité du Vieux-Montréal.

En haut de la côte, le feu est rouge. Au bas de la côte, il est vert. On pourra monter, un peu, mais pas trop.

À Montréal tout est lent. C’est l’hiver.

Verrou

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Jaune. Visible. Très visible. Pour être bien certain d’attirer l’attention.

Tenir cette porte barrée

C’était ouvert.

Il aurait sans doute fallu lire ouvrez cette porte — nous le faisions tour à tour.

Rien là qui méritait qu’on l’y enferme.

Je n’y ai trouvé qu’un texte qui attendait qu’on le lise.

L’ascenseur

Je ne l’avais jamais vu dans le lobby. Il était jeune, je pense. Il avait un lourd passé, j’en étais certain. Ses cheveux étaient en broussailles, ses vêtements étaient abimés, mais ils étaient propres. Il avait le regard vif. Les poches de son pantalon aux motifs militaires étaient chargées de documents pliés et d’enveloppes ouvertes à leur extrémité. Je l’ai suivi dans l’ascenseur.

Une douzaine de boutons pour autant d’étages. Il hésita. C’était la première fois qu’il venait dans cet immeuble.

— bureau 335, vous savez quel étage?

— c’est au troisième, lui ai-je répondu (évitant d’ajouter évidemment).

Où pouvait-il bien se rendre ainsi, si tôt le matin? Je l’ai suivi du regard.

Bureau de l’aide juridique, section criminelle

Évidemment (j’ai pas pu retenir celui-là).

La porte s’est refermée. Je ne le reverrais plus.

Criminelle.

Criminelle.

J’ai plongé la main dans ma poche. J’ai sorti mon iPhone. J’ai mis mon index sur l’icône de iBooks. J’ai sélectionné La roue et autres nouvelles, et j’ai fait une recherche.

criminelle

Voilà! C’était ça. Je le savais. Je l’avais lu quelques jours auparavant.

« …quand de nouveau à la porte on sonna. [...]

C’était deux messieurs, mais deux autres, d’une autre police, criminelle celle-ci. Je n’y suis pour rien. Je ne me permettrais pas de qualifier de criminelle une police quelle qu’elle soit. Ce sont eux qui l’ont ainsi qualifiée. [...]

Vous connaissez cet homme? demanda le plus grand en me collant sous le nez sa propre figure? Oui, dis-je, je l’ai encore vu ce matin. Où ça? demanda l’autre. Dans ma salle de bains, lui répondis-je. Ah bon? s’étonna le plus grand, et que faisait-il dans votre salle de bain? Alors moi: il se rasait. »

Fantastique!

De l’étrange type, bien réel, que j’avais suivi dans l’ascenseur  jusqu’à cet homme, fictif, qui était recherché par la police criminelle, il n’y avait donc qu’un bouton d’ascenseur et mon iPhone, dans ma poche.

Comme quoi ça bouscule parfois les frontières de la fiction de lire en numérique.

C’est une histoire vraie. Pour l’essentiel.

Message

C’était clair. Il le faudrait donc.

Il prit son courage à deux mains et le lui dit, sans détour.

Les mots se firent brumes, puis brouillard, jusqu’à l’envahir toute entière.

Ce n’était plus clair. Il le fallait, donc.

Elle prit en main son courage et lui dit: j’aurai besoin de toi.

Par là

L’issue. Enfin.

J’étais seul dans le labyrinthe souterrain d’un Montréal d’hiver. La nuit. Tard. Seul avec les plus seuls. L’itinérance. La misère. Seule. Plus seul encore.

Parcours erratique dans le tunnel. L’étouffement. l’écho sonore. l’escalier. l’espoir.

Vers le haut. par là. sortie. surface. le monde. les autres. moi. Enfin.

C’était demain.

Nous y voici.

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