L’Institut CD Howe critique les CPE et Cyberpresse en ajoute!

Ça me choque de lire ce matin dans Cyberpresse que « l’Institut CD Howe recommande au gouvernement fédéral d’éviter l’exemple québécois de service de garderie ».

Ce n’est pas le point de vue de l’Institut CD Howe qui me choque… c’est le traitement que Le Soleil donne à la nouvelle! Il me choque parce qu’il manque clairement de perspective — ce qui est d’autant plus important lorsqu’un texte aborde un sujet chaud à partir du point de vue d’un organisme reconnu pour ses points de vue polémiques.

Que l’Institut CD Howe soit défavorable à un système universel: quoi de neuf? (c’est presque dogmatique dans son cas!).

Que d’autres modèles de services de garde soient possibles: quoi de neuf?

Que le système actuellement en vigueur au Québec puisse être amélioré: quoi de neuf?

Que l’Institut CD Howe publie une étude sur l’aide à la petite enfance au Canada (format pdf): très bien!

Est-ce que cette étude dit pour autant que le modèle québécois en ce domaine est à éviter, comme le laisse clairement entendre le titre du Soleil? Voyons voir…

Que disent vraiment les auteurs de l’étude? La lecture de l’introduction et de la conclusion de l’étude permet de constater que pour les auteurs:

  • Les bénéfices d’un système de garderies se mesurent essentiellement par l’accroissement du revenu des mères de famille et « l’amélioration du rendement scolaire des enfants lors des étapes ultérieures de leur scolarité »;
  • Que de ce point de vue, en fonction de ces deux critères, un programme de garderie universel coûte trop cher à l’état (ratio coûts/bénéfices);
  • Que le gouvernement fédéral ne devrait pas, par conséquent, « user de son pouvoir de dépenser pour inciter les provinces à lancer des programmes de garderie universels »;
  • Que les provinces devraient plutôt veiller à ce que « des catégories ciblées de familles susceptibles d’être désavantagées pour préparer les enfants aux études aient accès à des programmes de garderie de qualité raisonnable ».

Est-ce que les auteurs vont pour autant jusqu’à dire que le modèle québécois est à éviter? Peut-être le suggèrent-ils, mais ils ne l’affirment pas clairement — je n’ai pas vu cela dans le texte. C’est le journaliste et le titreur qui le disent. Pourquoi ce choix? avec quels effets?

Ma perception est que leur choix a pour effet d’introduire (renforcer?) l’idée que le Québec n’est pas bien gouverné, que son gouvernement n’est pas compétent et que s’il analysait correctement les choses, il opterait pour d’autres solutions. Je pense que le traitement accordé à la nouvelle par Le Soleil alimente la perte de confiance des citoyens dans leur gouvernement et dans les hommes et femmes politiques qui les représentent… Le titre dit « voyez, le mieux que nous avons pu faire c’est de montrer la voie à ne pas suivre » — ce qui non seulement n’est pas très valorisant mais qui, en plus, n’est rien pour nous donner confiance dans notre capacité à faire face aux défis qui se présentent à nous.

J’exagère sans doute un peu, mais cela me laisse sur l’impression que l’objectif (conscient? inconscient?) de ce choix était de saper le moral et la confiance des québécois dans leur modèle social et de décrédibiliser les femmes et les hommes politiques qui ont initié ces mesures progressistes et ceux et celles qui en assurent aujourd’hui le bon fonctionnement. Et même si cela n’était pas l’objectif, ça en a à tout le moins l’effet… en plus de donner un bon coup de pouce à ceux qui aimeraient pouvoir y sabrer…

Je ne demande évidemment pas que cesse la critique — les points de vue favorables et défavorables doivent pouvoir s’exprimer — on doit même favoriser leur expression. Mais il nous faut ausi des gens pour confronter et nuancer ces points de vue, élargir les perspectives, faire en sorte que les citoyens puissent interpréter correctement les différentes idées exprimées… et c’est, pour moi, d’abord et avant tout le travail des journalistes. Or, dans ce cas, pour ce que j’ai pu lire de l’article (qui n’est pas complet sur le site Web de Cyberpresse), le journaliste (et le titreur) n’a pas joué correctement ce rôle, notamment:

  • parce qu’il a omi de mentionner les fondements de l’opinion émise par les auteurs de l’étude;
  • parce qu’il a travesti — ou mal interprété — les conclusions de l’étude;
  • parce qu’il a omis de mentionner que le programme québécois n’a pas pour seuls objectifs de favoriser l’augmentation du revenu des mères de famille et l’amélioration des résultats scolaires et qu’il mise sur une « mixité sociale » dans les garderies que ne valorisent pas les auteurs de l’étude et qui n’est pas possible si on n’adresse le service qu’aux seules « familles à risque ».

Sans compter qu’il aurait été de bonne guerre de rappeler que si l’institut CD Howe peut aujourd’hui se permettre de dire qu’il serait mieux de faire ceci ou cela… c’est parce que le mérite revient au Québec d’avoir pris l’initiative et d’avoir donné un exemple (certes imparfait) à suivre au reste du Canada. Il n’y a pas de mal à rappeler ce dont on peut être fier… même quand cela reste à améliorer.

Ça me choque de lire des choses comme ça sur Cyberpresse ce matin parce que cela me rappelle qu’il y a des gens qui sont prêts à alimenter la morosité simplement pour attirer l’attention. Ça me semble être une attitude condamnable.

Les garderies québécoises un modèle à éviter? Pourquoi? Pour qui? Pour le Canada? peut-être, c’est l’avis des auteurs de l’étude. Pour le Québec? ce n’est pas ce que les auteurs de l’étude ont écrit — c’était toutefois peut-être ce qu’ils souhaitaient qu’on en dise… et je pense que le journaliste est tout simplement tombé dans le panneau. C’est ça qui me choque.

Si nous voulons pouvoir compter sur des conditions favorables à l’épanouissement de la société il faut à la fois valoriser la critique constructive et dénoncer les manipulations de l’opinion qui ont pour effet d’alimenter le cynisme.

C’est ce que j’ai eu envie de faire ce matin.

7 commentaires

  1. L’article est publié en page 11 du Soleil de ce matin (dimanche). Dans la partie qui ne se retrouve pas sur Internet, il est fait mention de ton point quatre à l’effet que « les frais devraient varier en fonction des revenus ».

    En ce qui me concerne, la troisième raison que tu invoques me frappe beaucoup (omission de mentionner que le programme québécois n’a pas pour seuls objectifs de favoriser l’augmentation du revenu des mères de famille et l’amélioration des résultats scolaires). Je crois que l’Institut C.D. Howe est reconnu pour son analyse strictement économique des choses et le fait de ne pas avoir mentionné ce point peut porter à confusion.

    Le plus ironique dans tout ça est que la page 10 (voisine de droite de la 11) est une info-pub du Soleil (pleine page) pour faire son autopromotion avec en haut de page la mention « leSoleil scrute, analyse et approfondit pour vous ce qui touche votre quotidien ». Je dois te dire que la migration vers le format «compact» (tabloïd) du Soleil a eu comme conséquence que la maquette ne permet pas de longs articles et des analyses plus poussées en dehors des pages «Éditorial» et «Opinions» où il n’y a pas de pub joint au contenu journalistique. À mon avis, il doit être très difficile de conserver le même angle de traitement qu’auparavant dans ce nouveau contexte où les journalistes doivent s’ajuster (comprendre «moins-de-mots-par-article»). Remarque que la journaliste du Nouvelliste (et le titreur) semble avoir été capable de plus de nuances… (http://www.cyberpresse.ca/article/20060811/CPACTUEL/60811064/1015/CPACTUEL)

    Le site Web de Radio-Canada fait mention d’une réaction d’une spécialiste de la petite enfance qui a des réserves sur une étude de C.D. Howe (http://www.radio-canada.ca/nouvelles/National/2006/02/02/003-Etude-Bigras.shtml); je ne crois pas que ce soit la même étude, mais ça veut probablement dire que les CPE ne laisseront pas à C.D. Howe toute la place dans les médias ;-)

  2. Merci Mario d’avoir complété/précisé l’info en fonction de l’édition imprimée du journal.

    Il est intéressant de constater que la journaliste du Nouvelliste a pu faire un peu mieux… Et tu as sans doute raison de dire que le format du journal apporte des contraintes quand il est temps de produire des textes plus approfondis.

    Bien que… si le journal voulait vraiment faire preuve d’audace, il pourrait dans certains cas se servir du Web pour compléter en ligne, hors des contraintes d’espace de la version imprimée. Mais le veut-il vraiment?

    Encore merci.

  3. Bonjour !

    Pour faire une histoire courte, les choix de société ne se font pas toujours en fonction de critères strictement économiques. Ce serait la fin de tous les programmes universels tels que l’assurance-maladie ou la scolarisation obligatoire pour toutes les catégories d’enfants, sur tout le territoire.

  4. «…l’objectif… de saper le moral…et de décrédibiliser…»

    Ouf! Un complot gesca-iste avec ça? A liberal bias? C’était pourtant pas dans le New York Times…

    (je plaisante)

    Tel qu’évoqué, je crois plus simplement que Le Soleil assume pleinement son nouveau statut de tabloïd et cherche à vendre de la copie, point – sans doute au détriment de l’information. Avouons que «C D Howe dit bof» n’est pas le genre de titre à faire exploser le tirage…

    Mais il ne faudrait pas accorder aux médias un pouvoir qu’ils n’ont pas (plus?).

    Ni d’ailleurs glonfler le potentiel antidépresseur ou anxiolytique d’une politique comme celle des garderies. Fiers des CPE, les Québécois? Un peu. Quand c’est utile, quand il pleut. Et ce sera souvent une fierté par opposition, négative : ce programme que les autres n’ont pas, ce programme dont Harper ne voudrait pas…

    Vue d’ici, de mon petit entourage, ce programme de garderies est loin d’être le nouvel étalon du bonheur social. J’entends surtout mes amis jeunes parents décrier son inaccessibilité, sa rigidité …quand ce n’est pas la piètre qualité des environnements sonores en CPE (on dit que trop d’entre eux seraient assez assourdissants pour avoir des impacts néfastes durables sur l’apprentissage des petits qui les féquenteront!) Bref, on peut, on doit clairement faire mieux.

    Si C D Howe a ses dogmes, il faut éviter de s’en faire de nos moindres programmes. Je trouve, au contraire, très sain qu’on puisse enfin (un peu) critiquer ce qui participe du «modèle québécois» sans se faire lyncher sur une place publique.

    Quant au cynisme, ce lien léger et rassurant : http://www.alternet.org/mediaculture/40051/

    extrait:
    «Rather than foster debilitating cynicism, these comedians-cum-newscasters reflect a contemporary mode of communication in which irony is not antithetical to — but synonymous with — authenticity. We have moved beyond the much-heralded (and lamented) GenX cynicism of the late ’90s. Sarcasm, doubt and distance have become default positions, havens in a world of fundamentalisms, false promises and lies.»

  5. Ne me fait pas dire ce que je n’ai pas dit Benoît…

    Je ne suis pas adepte des théories du complot;

    Je suis tout à fait d’accord pour discuter du programme de services de garde;

    Je suis favorable à son amélioration;

    Je ne le défends pas parce qu’il ferait maintenant partie du sacro-saint modèle québécois;

    Je suis tout à fait d’accord pour discuter du modèle québécois;

    Je suis favorable à sa transformation.

    Toutefois, oui, je pense que les médias ont une grande influence sur la société et je déplore qu’ils ne manifestent actuellement pas assez la responsabilité qui accompagne un tel pouvoir.

    Ceci dit, c’est un plaisir de te retrouver ici et j’espère que nous pourrons multiplier les occasions d’échanger sur ces sujets dans les prochaines semaines et les prochains mois.

  6. Juste comme ça, dans le dossier des CPE,tant qu’à parler de modèle québécois, il ne faudrait pas oublier tous les services de garde en milieu scolaire. La plupart accueillent les enfants à partir de 6h30-7h et les reprennent à la fin des classes jusqu’à 18h30. En plus des midis. Je ne crois pas que CD Howe en ait parlé. Le problème, c’est qu’à peu près personne n’en parle. Fort heureusement, un avis sur le sujet est en préparation au Conseil supérieur de l’éducation du Québec. Ce sera à lire.

  7. Je m’étonne toujours que l’équipe Internet des grands quotidiens ne se soucie pas d’approfondir l’information en ajoutant un lien vers la source — ici, en l’occurence, l’étude en question que tu as la bonté de pointer pour nous. Cela aurait pour effet de rendre moins nuisible ce trop court résumé et de tirer partie de la nature profonde d’Internet.
    Sur le fond, Le Soleil explique que ce sont les familles les plus aisées qui ont recours aux services de garde. Ne sont-elles pas statistiquement « aisées », justement, parce que les deux parents sont en mesure de travailler? Si oui, les services de garde ne favorisent-ils pas la production de richesse et, partant, une hausse des revenus de l’État?
    Quant au titre, il résume assez bien la pensée réductrice de l’auteur de cette dépêche pour que je ne puisse pas le critiquer à ce niveau. Ce que je lui reprocherais, en revanche, c’est de ne pas préciser que cette étude en question s’inscrit dans le droit fil des positions du gouvernement conservateur. De fait, elle ressemble plus à une analyse politique qu’à une étude scientifique. Voilà où mène la simplification médiatique doublée d’une méconnaissance totale des bienfaits de l’information en réseau!

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