Éducation et culture: la clé du passage au numérique, c’est le dialogue

Je vis depuis quelques semaines des moments particulièrement intenses au contact des différents acteurs du monde du livre — au Québec, en France, et plus largement, ailleurs dans le monde, notamment à travers la blogosphère. Les bouleversements en cours s’accélèrent et cela provoque toutes sortes de rencontres. Je me répète tous les jours — dans la fatigue comme dans l’ivresse — que c’est un grand privilège de pouvoir ainsi prendre part à des moments où tout est à inventer.

J’avais bien besoin de décrocher un peu cette fin de semaine — j’ai donc déconnecté vendredi soir. J’ai pris du temps en famille, pris l’air, plongé dans quelques livres, et dans les journaux — imprimés — un peu plus à l’abri que d’habitude des distractions inhérentes à la permanence des réseaux. Et ça m’a fait le plus grand bien.

Et puis ce matin, en lisant Le Soleil, café en main, un texte a attiré mon attention jusqu’à me faire reconnecter. Un texte bien loin des grandes analyses sur l’éducation, l’avenir du livre, le statut de l’écrivain, etc., Un texte très humble, qui m’a replongé aux sources de plusieurs de mes engagements personnels et professionnels depuis quinze ans — voire un peu plus. C’est un texte de France Castonguay, de Saint-Laurent-de-l’Île-D’Orléans, que je reprends in extenso ci-dessous, faute d’avoir pu le trouver sur Cyberpress.ca. Je reprends mes commentaires à la suite.

Précieux coup de main d’une grande dame

En lisant mon Soleil dimanche dernier, j’apprends que c’est le 100e anniversaire de naissance de Gabrielle Roy

Aussitôt m’est revenue en mémoire une anecdote concernant cette écrivaine dont j’ai croisé le chemin pour quelques minutes, mais qui me sont restées gravées en mémoire pour toujours.

J’avais 14 ans à l’époque et j’avais un travail de français à faire, concernant une partie de son roman La petite poule d’eau.

En étudiant sa biographie, j’avais découvert qu’elle était marée à un médecin de Québec. Comme j’éprouvais certaines difficultés à bien saisir le texte, j’ai pris la décision de l’appeler. Ce qui fit très facile, car son mari était dans le bottin téléphonique( tout en pensant bien que mes chances étaient plutôt minces qu’elle daigne me consacrer du  temps). À ma grande surprise, c’est elle-même qui ma répondu au téléphone et elle a patiemment répondu à mes questions. Après avoir raccroché, je n’en croyais toujours pas mes oreilles… Ces quelques minutes m’ont aidée à mieux comprendre son texte et m’ont été dune grande utilité pour terminer mon travail.

À la remise des travaux, mon professeur de français m’a indiqué, devant toute la classe, que je n’avais pas bien saisi le texte et que mon travail, somme toute, ne méritait pas une bonne note. J’ai attendu la fin du cours pour le rencontrer en privé et lui dire que j’avais communiqué avec Gabrielle Roy et qu’elle m’avait beaucoup aidée à saisir e sens de son texte! Je lui ai expliqué ma démarche et l’ai invité à l’appeler pour confirmer directement avec elle que nous avions bien eu cette conversation.

Cette très brève conversation avec cette grande dame a tout de même changé ma vie et m’a fait comprendre:

* Que le jugement que les autres portent sur notre travail peut parfois être complètement erroné, et qu’il ne faut pas trop s’en faire avec cela. Surtout si on est convaincu de l’avoir bien fait.

* Que d’avoir rencontré mon professeur en privé, pour lui expliquer la situation, au lieu d’essayer de l’humilier devant la classe, m’a apporté son plus grand respect.

Ces leçons de vie me servent encore aujourd’hui, même après plusieurs décennies.

Pour cela, merci encore, chère Gabrielle Roy.

— France Castonguay, Saint-Laurent-de-l’Île-D’Orléans

J’aime beaucoup ce texte parce qu’il illustre remarquablement que c’est dans le dialogue que la culture prend tout son sens, et tout particulièrement dans un contexte éducatif. C’est une conviction qui était à la base de  mon choix d’étudier en enseignement, qui était également à la base de mon intérêt immédiat pour le Web et de mon choix à participer à la mise en place de l’Infobourg, ainsi que de celui de travailler spécialement avec le monde de l’édition. Une conviction qui s’est renforcée lors de mon passage en France, et qui est au cœur de ma manière d’envisager l’avenir du livre dans un environnement culturel de plus en plus numérique. Une conviction qui s’incarne aussi dans mon engagement autour du projet de faire de Québec une cité éducative. Une conviction qui me ramène aussi fréquemment à l’œuvre de Paolo Freire.

Le témoignage de Mme Castonguay montre bien la valeur que peut avoir le contact avec l’auteur d’un texte. Il montre bien, aussi, que cela n’est pas seulement rendu possible depuis l’avènement d’Internet. Mais comment ne pas s’émerveiller devant tous les contacts que le Web facilite ou rend possible avec les auteurs des livres qui nous passionnent ou sur lesquels nous devons travailler, dans un contexte scolaire, notamment? Et devant tous les apprentissages et les projets dont ils peuvent être la source? Comment peut-on imaginer l’avenir de l’école sans tenir compte de telles possibilités?

Est-ce que, bien plus qu’un passage d’un support à l’autre, ou d’une forme matérielle à une autre, dématérialisée, ce n’est pas sous l’angle de nouveaux dialogues autour des oeuvres qu’il faudrait envisager la transformation actuelle du monde du livre? Je le crois. Profondément. C’est d’ailleurs ce qui me fait croire que tous les métiers qui sont fondés sur la médiation, sur le relationnel et sur le conseil peuvent particulièrement gagner dans ce nouvel univers littéraire. C’est une partie du message que j’ai souhaité laisser aux libraires, plus tôt cette semaine, notamment.

Dans un univers numérique, la clé du succès, c’est le dialogue. Dans le monde du livre, cela suggère le dialogue avec un auteur vivant, certes, mais aussi avec d’autres lecteurs, ou d’autres participants à l’écosystème qui prend forme autour d’une œuvre. Par conséquent, par delà les infrastructures, les formats, les modèles commerciaux, etc. ceux qui réussiront le mieux seront ceux sauront tirer profits des dialogues — par tous les moyens; par ceux qui leur conviennent, ne serait-ce que par courriel, par un blogue, etc. Qu’ils soient auteurs, éditeurs, libraires, bibliothécaires, etc. Je m’émerveille d’ailleurs en voyant apparaître, chaque jour, de nouvelles initiatives qui s’inscrivent dans cette dynamique conversationnelle.

À moyen terme, je suis persuadé que les initiatives qui contribueront à favoriser les dialogues ont plus de chance de réussir que les autres. C’est même, je crois, la meilleure grille d’analyse pour faire des choix, tant éditoriaux, que techniques ou commerciaux — en particulier dans le monde du livre.

* * *

Si j’étais toujours enseignant, je m’empresserais de coller ce texte sur la porte de mon local, pour qu’il serve sans cesse de rappel aux élèves:

La culture est quelque chose de dynamique — vous en faites partie — vous disposez de moyens de communication extraordinaires — servez-vous-en! — communiquer avec les gens qui s’adressent à vous, à travers les médias, les livres ou autrement, quels qu’ils soient — interpellez votre entourage— posez-leur des questions — demandez qu’on vous explique — donnez votre opinion.

Je crois que c’est seulement de cette façon que les technologies du numérique — et que la culture, dans un environnement numérique — pourront devenir des outils de liberté et de solidarité; et non pas seulement de nouveaux vecteurs de la société de consommation.

À défaut d’avoir une porte de classe où afficher ce texte, je vais de ce pas le placer sur la porte du réfrigérateur familial. C’est dans le même esprit que je le dépose ici.

5 commentaires

  1. De toute façon, le dialogue n’est-il pas à base de toutes connaissances?
    Pour ton texte à afficher, je le vois bien dans un agenda scolaire……

  2. bon, les frigos c’est pas leur vocation première, mais les blogs oui ! (et qu’il y a encore des auteurs à qui il faut le redire et redire…)

  3. Clément écrit : « Si j’étais toujours enseignant, je … etc ».
    Pour ma part, si j’étais encore prof, j’attribuerais une haute note à France Castonguay pour Précieux coup de main d’une grande dame, un texte concis et touchant.
    Quant à celui de Clément (Éducation et culture : la clé du passage au numérique, c’est le dialogue), le fait qu’il donne une couleur actuelle aux idéaux qui sont les miens depuis des décennies me plaît beaucoup!

  4. ça pose aussi tout le hiatus qu’il y a entre un texte et son utilisation scolaire, qui se fait hors de l’auteur : notre point de vue d’auteur n’est pas forcément le plus légitime sur un texte, une fois publié il ne nous appartient pas, et il n’est pas une « boîte à sens » dépositaire de nos intentions –

    c’était curieux comme autrefois le courrier postal reçu via l’éditeur était un rouage important dans l’accompagnement du livre – il m’arrive encore de recevoir quelques lettres, mais je n’ai jamais vu de vrai boulot sur ce que représentait ce rouage précis du transfert vers le Net (corollaires, sur face book : vous êtes bien celui qui… ? etc – ou l’échec relatif des pages « fan » et « groupes » quand c’est le rapport direct à l’auteur qui est intéressant, pour nous aussi tout d’abord, pour ce qui me concerne la façon dont une suite de micro-détails ou d’erreurs dans le bouquin ont pu être corrigées)

  5. Bravo pour votre approche inclusive du dialogue, parfois on cherche un dialogue dont le focus trop précis gène finalement au dialogue!

    La fin vous auriez aimer participer au colloque « Culture Libre » de la Biennale internationale de Montréal. De multiples créateurs étaient justement en situation intense de dialogue.

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