Culture et numérique

Je m’inquiète un peu de ce que je lis depuis quelques jours. Le choc provoqué par la l’échec du Groupe Capitales médias et le lancement de la campagne de la Coalition pour la diversité des expressions culturelles semble provoquer une forme de ressentiment des milieux médiatiques et culturels au sujet du numérique.

Plusieurs chroniqueurs se sont exprimés cette fin de semaine comme si le numérique était le grand coupable des difficultés rencontrées par le milieu de la culture depuis vingt cinq ans — et sans lui reconnaître aucun mérite.

Le texte d’Odile Tremblay, dans Le Devoir d’hier, était particulièrement désolant à cet égard. Déplorant d’une part que «la culture est étouffée par le numérique» elle célébrait par ailleurs le fait que «les artistes québécois s’ouvrent davantage au monde qu’hier» — sans faire aucun lien entre les deux.

Le texte de Marc Cassivi, dans La Presse+ de ce matin, témoigne lui aussi du même réflexe. «Il est question de l’avenir de notre culture et de notre identité. De ce que nous sommes et de ce qui nous lie. Au-delà des algorithmes.»

En lisant ça j’ai envie de hisser un grand drapeau et de dire: attention, danger!, on risque de passer à côté.

Il est indéniable que la culture québécoise et le monde des médias sont en grande transformation et que cela se fait dans un certain chaos.

Il est aussi vrai que les modèles économiques (et les réglementations) grâce auxquels les industries culturelles et les médias locaux se sont développés depuis vingt cinq ans sont aujourd’hui mis à mal et qu’il est nécessaire de revoir les façons dont les pouvoirs publics peuvent les soutenir.

Mais cela ne doit pas nous amener à conclure que c’est le numérique qui est la cause de tous les problèmes. Cela ne nous mènera à rien. Le désir de retrouver / recréer les conditions d’avant le numérique est une illusion.

Le numérique doit faire partie de la solution.

Ce n’est pas les algorithmes le problème, c’est notre incompréhension des algorithmes.

***

Tout ça pour dire que…

je suis d’accord qu’il est indispensable d’expliquer l’iniquité fiscale dont bénéficient les géants du numérique — les GAFA — (et même l’évasion fiscale qui s’ajoute dans certains cas);

je suis aussi d’accord qu’il est essentiel de plaider la légitimité des gouvernements et leur capacité d’agir en réglementant le commerce en ligne;

et je ne suis pas du tout scandalisé par l’idée de nouvelles taxes ou par l’éventuelle imposition de quotas;

mais je pense que tout ça aurait plus de chance de réussir si on prenait la peine de reconnaître aussi, et de dire clairement, que le numérique est aussi une grande chance pour la nation québécoise et que notre défi ce n’est pas d’en limiter le développement, mais de réussir à créer des conditions favorables pour que nos créateurs puissent en tirer profit.

Ce n’est pas toujours le numérique le problème, c’est aussi, très souvent, notre attitude à son sujet.

Mise à jour du 27 août: La suite de ce texte: Culture et numérique (2)

7 commentaires

  1. je capote de voir qu’on parle d’une taxe, alors qu’on est pas foutu de faire respecter nos règles fiscales…

  2. Ce que Clément dit, en d’autres termes, c’est qu’il faut faire du Judo avec le numérique. Finir gagnant en se servant de ses forces. Et qu’on est – au Québec – fichetrement bien positionné pour inventer de nouvelles prises de Judo que l’adversaire (lire GAFAN) n’aura jamais eu le temps de voir venir… Parce-qu’eux aussi sont pris dans la croissance de leurs modèles non-viable. Mais, pour ça, ça prend le courrage de s’attaquer à nos propres modèles d’affaires, d’être les premiers à les disrupter… Pas les derniers. En étant les derniers, on se condamne à être les victimes des premiers. À perdre le match de Judo. Se concentrer à faire subsister nos bons vieux modèles d’affaires, c’est de se condamner collectivement à être victimes des nouveaux. Et puis… Bien au-delà de l’univers où l’on persiste à vouloir considérer cette culture comme une « marchandise », il y a la Culture à défendre. Notre culture. Celle qui s’apparente plus à la biochimie organique qu’à un MP3. Savez, ce liant social qui se propage par imitation?

  3. Ne faisons pas payer leurs impots aux Gafa et autres Netflix, uber et Air B&B… et taxons les québécois pour soutenir une industrie agonisante possédée par des milliardaires qui dictent notre pensée. C’est de mieux en mieux! Isabelle Hachey est insupportable, ne cessant d’opposer les vertueux journalistes aux pires complotistes sur Youtube. Le tout avec des exemples moisis de soutien public comme les taxis (écrasés par uber qui ne paie pas de taxes ou l’industrie aéronautique qui fait face à une compétition mondiale, là aussi très discutable). Ma compagnie n’a pas eu le droit à une cenne d’argent public. Pourtant notre mission est de promouvoir l’activité physique, une des priorités du gouvernement? Pourquoi certaines personnes se déclarant « chiens de garde de la démocratie » auraient-ils droit à notre argent, alors qu’ils ne sont pas capables de faire leur autocritique. Mais on est ou?!!

  4. Ça fait 10 ans que je suis à la campagne et 10 ans que je bougonne de ne pas avoir de médias locaux (la ligne orange du métro de Montréal est en panne? Je le saurai. Ce qui se passe chez nous ou juste à côté? Aucune idée! Surtout que je suis sur le bord d’une MRC; faudrait pas parler à la MRC de l’autre côté, heille non! Surtout rien mettre en commun. Jamais!).

    L’hebdo régional de Transcontinental ne se qualifie pas vraiment de journalisme (il a UN journaliste avec un diplôme collégial, qui fait sans doute son possible, ce qui ne peut pas être suffisant malgré toute sa bonne volonté), et à part ça on a Le Nouvelliste, qui ne s’est pas amélioré (c’est peu dire) depuis son rachat (et se fiche plutôt de ma petite région, sauf en cas de désastre). Alors quand je lis que «si on perdait les journaux comme Le Nouvelliste, le Québec sombrerait dans l’obscurantisme», eh bien… j’ai des petites nouvelles pour vous!
    :-P

    Blague à part, tu as bien raison; c’est pas le numérique, c’est notre attitude. Et ça… notre attitude… d’où encore? éducation? manipulation par les géants? Hmm. Pour moi c’est matière à réflexion – y a là des éléments essentiels à intégrer à notre école-maison. (Oui, tout revient à l’éducation pour moi. Forcément!)

  5. Je suis totalement d’accord avec vous Hélène.

    Aucune littératie numérique n’est enseignée dans les écoles. À commencer par l’enseigner dans les baccalauréat en éducation.

    Les jeunes ont leur premier contact avec le numérique par imitation, par consommation des contenus sur les grandes plateformes, sans même comprendre l’impact de perdre la souveraineté sur leur données (un concept assez abstrait).

    Je n’ai rien contre les plateformes des géants, encore moins contre l’innovation; j’en ai contre l’ignorance. Si on ne t’enseigne pas à l’école que «lorsque c’est gratuit, c’est parce que c’est toi le produit», déjà là on part perdant, collectivement.

  6. Pour l’enseigner, encore faudrait-il la posséder (profs ou parents, et je le dis sans m’exclure, même si je suis probablement un peu plus informée que la moyenne des ours)… On part de loin (mais rien n’est impossible — bon j’arrête les clichés!). [J’inclus les parents spontanément, sans vouloir culpabiliser personne, simplement parce que je n’ai pas le réflexe d’attendre que l’école éduque.]

    (J’ai toujours voulu apprendre le judo… ;-) )

  7. @Helene en attendant de posséder pour enseigner, voire de devenir championne de judo, il y a quelques articles à lire ici. :)

    Pas que je crois avoir la science infuse, mais je pense que j’ai réussi à y remixer plusieurs notions de base et principes du numérique au fil des années, depuis Napster : https://guillaumedeziel.com/

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