Je faisais référence il y a quelques jours à un texte de Paulette Vigeant, publié dans Le Devoir du 15 juillet.
Tel que souhaité, j’ai obtenu l’aimable autorisation de Mme Vigeant pour vous en offrir la version intégrale…
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Rêves et tristes réalités – Les petites bibliothèques décapitées
Chacune d’elles pourrait être un «catalyseur d’énergie» pour le quartier, pour la ville et pour les écoles
Par Paulette Vigeant, pédagogue et consultante.
Depuis des années, je rêve pour les bibliothèques de Laval, de Montréal et du Québec d’un projet plus global, systémique et qui pourrait être articulé de façon organique. Dans cette vision dynamique, les bibliothèques de quartiers et les bibliothèques scolaires sont l’une des sources de vie intellectuelle, elles sont même, selon Gaston Gauthier, «l’âme de l’école» et aussi «l’âme d’un peuple». La métaphore de l’eau vive permet d’exprimer l’importance du rôle vital des «petites» bibliothèques: la goutte d’eau s’est comme transformée; elle s’est jointe à un ruisseau, puis à des rivières, au grand fleuve et même à la mer!
Avant de parler de budgets, il faut d’abord raconter quelques histoires vraies mais incroyables : des histoires de bibliothèques décapitées de leurs bibliothécaires, vidées de leurs collections, certaines fermées, d’autres affamées parce qu’il n’y a pas eu d’acquisition de livres pour alimenter la curiosité des jeunes, ni pour satisfaire leur soif d’apprendre. Où sont donc passés les budgets des bibliothèques ? Seraient-ils alloués au ménage, aux réparations de portes ? Ailleurs dans le béton ?
Une compression après l’autre
Plusieurs fois dans ma carrière de pédagogue, j’ai travaillé dans des milieux éducatifs où les bibliothèques avaient un rôle important :
– à la CECM dans les années 1970 : la bibliothèque centrale contenait une mine d’or de documentation sur l’éducation. Nous y faisions des recherches accompagnées de bibliothécaires compétents et disponibles; les archives étaient d’une grande richesse. Puis, un jour, la menace de fermeture ! Serge Coulombe, Gaston Gauthier et bien d’autres amis de la bibliothèque se lancent à son secours et ils la sauvent du naufrage. Pour quelques années seulement car, un jour, le fonds pédagogique fut dispersé; la bibliothèque de notre commission scolaire a été presque fermée. Le personnel scolaire n’avait plus qu’à chercher ailleurs. Finis les services de livraison de livres au personnel dans les écoles, finis les communiqués sur les nouveautés pédagogiques.
– à l’école polyvalente Henri-Bourassa, dans les années 1970 et 1980 : il y avait une grande collaboration avec la bibliothécaire, les techniciennes et les autres membres de son personnel. Mes élèves de secondaire 2, 4 et 5 ont pu être initiés à la recherche dans la bibliothèque scolaire. Quel beau choix de livres, de revues ! Quel service personnalisé ! Les élèves recevaient de l’aide et moi aussi; alors ils ont appris à rédiger des rapports de recherche significatifs, à développer des «compétences transversales», ils ont appris à aimer ces heures passées dans une atmosphère de paix et de découverte. Mes élèves ont même développé le goût de lire ! Puis un jour, j’ai appris qu’il n’y avait plus de bibliothécaire et que les achats de livres étaient réduits au minimum, faute de budget et de personnel….
– au ministère de l’Éducation, dans le bâtiment de la rue Fullum où travaillaient des éducateurs, des chercheurs, des agents de développement pédagogique : imaginez que nous avions une bibliothèque florissante et fort bien organisée ! Un jour, dans les années 1980, compressions budgétaires; quand vous aurez besoin de livres, téléphonez au MEQ à Québec (à ce moment, il n’y avait pas encore de courriel… ) et les documents vous seront postés… Malgré nos protestations légitimes, les collections ont été déplacées. Que restait-il pour nous les «travailleurs du MINISTÈRE de l’ÉDUCATION» ? Il me semble que c’est un mauvais rêve.
Les LG2 du savoir
Pour les Lavallois, pour les Montréalais, pour les jeunes et les adultes du Québec, comment apprendre par l’entremise des bibliothèques ? Comment devenir un meilleur citoyen sur le plan personnel, local, municipal, national et mondial ? Continuons avec la métaphore de l’eau vive. Dans l’ensemble des cours d’eau éducatifs de notre milieu, les bibliothèques de quartier seraient comme des «centrales hydroélectriques» qui jouent le rôle de LG2 en rapport avec le réseau des bibliothèques scolaires. Pauvres bibliothèques : plutôt à sec, du moins appauvries depuis quelques années — c’est ce que j’ai constaté et ai lu dans plusieurs rapports.
Chaque bibliothèque pourrait toutefois être un «catalyseur d’énergie» pour le quartier, pour la ville et pour les écoles. Tous ces membres d’un réseau d’approvisionnement en eau vive de la connaissance peuvent enclencher un mouvement de leadership au Québec : les bibliothèques peuvent alimenter la vie communautaire et se brancher sur l’éducation à la citoyenneté en commençant par donner le goût de lire aux enfants, aux jeunes, aux adultes. Il me semble que pour exercer nos responsabilités de citoyens, nous avons à prendre le temps de lire pour nous informer, pour nous amuser, pour mieux comprendre, pour mieux délibérer et proposer des solutions.
Que pouvons-nous faire pour revitaliser nos bibliothèques en péril ? Pour leur redonner une croissance «normale», ou plutôt pour leur sauver la vie ? À chacun de nous de trouver une solution et de la faire connaître de toute urgence à notre député. Que peut faire le gouvernement du Québec ? Beaucoup par l’entremise de ses budgets, car nos bibliothèques de quartier crient «donnez-moi de l’oxygène» et nos bibliothèques scolaires sont actuellement aux soins intensifs.
Initialement publié dans l’édition du mardi 15 juillet 2003 du quotidien Le Devoir.