Cher Robert…

Note: C’est avec une très grande déception que j’ai pris connaissance de la diatribe de Robert Bibeau au sujet de la conférence de Seymour Papert aux RIMA. Plutôt que de répondre au texte de façon trop impersonnelle et de risquer une escalade qui serait bien involontaire (merci Thierry!), j’ai jugé qu’il vallait mieux m’adresser directement à son auteur, que je connais un peu (d’où le ton familier!).

* * *

Salut Robert,

C’est avec un grand étonnement que j’ai pris connaissance du texte que tu as écris en réaction à la conférence que Seymour Papert a prononcée aux RIMA devant ce que tu décris comme une « galerie complaisante de disciples éplorés ». Je constate par ailleurs que c’est en fait à un texte de l’Infobourg que tu as réagis puisque tu n’étais pas présent aux RIMA et que le texte de la conférence n’a été publié nulle part jusqu’à présent. Cette nuance ne t’enlève évidemment pas le droit d’avoir une opinion sur le discours que Papert puisqu’on peut en trouver de nombreuses traces sur Internet.


Le premier élément de ton texte qui me déçoit, c’est l’impression qu’il laisse à l’effet que Papert ne respecte pas les pédagogues. Or, rien n’est plus faux. Il faut l’entendre s’adresser aux enseignants, le lire, le voir interagir avec eux pour constater que lorsqu’il parle « des parents et des enseignants aux discours creux et aux idées dépassées » il ne parle pas de tous les parents et de tous les enseignants, mais bien de ceux et celles qui, parmi l’ensemble, correspondent à pareilles caractéristiques. Il en existe, tu le sais aussi bien que moi. Faire semblant du contraire n’avance à rien. Ce que Papert dénonce, c’est bien davantage l’inertie du système scolaire et sa relative incapacité à s’adapter à l’évolution de la société. C’est justement parce qu’il croit dans l’importance fondamentale du rôle des enseignants qu’il se permet de « les brasser » comme il le fait (j’aimerais d’ailleurs parfois pouvoir compter sur un ministre capable de faire preuve de la même attitude et être aussi habile pour s’adresser à eux… même si cela dérangerait certainement beaucoup plus que n’ont pu le faire M. Reid, Simard et Legault, depuis quelques années).

Tu peux bien choisir des formules lapidaires pour dire que Papert « n’a répété [aux RIMA] que les lubies et les prophéties qu’il colporte depuis vingt ans sur les traces d’Ivan Illich et de Noam Chomsky » mais j’aimerais alors que tu m’expliques du même souffle comment tu peux affirmer aussi quelques lignes plus haut, que Papert vise la néo-libéralisation du système scolaire! Parce qu’Illich et Chomsky ne sont pas particulièrement reconnus pour être de très bons représentants du néolibéralisme économique.

Attention! Je ne nie pas que l’école soit au centre d’une lutte entre la gauche et la droite néolibérale (ce que nous avons beaucoup d’hésitation à admettre au Québec), et je te donne tout à fait raison sur le fait que toute analyse de discours doit impérativement prendre en compte cet enjeu… mais justement, cela nous force à mon avis à poser des jugements beaucoup mieux appuyés que tu ne le fais dans ton texte. Le « programme » de Papert me semble personnellement beaucoup mieux servir les idées de la gauche que la « rhétorique réactionnaire néo-libérale ». Mais il faut prendre garde… je te l’accorde à nouveau! J’espère d’ailleurs que nous pourrons en rediscuter… en invitant Serge à se joindre à nous, puisque que je sais qu’il ne partage pas mon point de vue là-dessus lui non plus!

Quant aux coûts qu’entraîne l’utilisation de l’ordinateur à l’école, je ne sais pas trop où tu veux en venir. Papert ne nie pas qu’ils sont énormes. Lui plaide qu’ils valent néanmoins l’investissement. Ce dont il est légitime de douter. Mais quelles sont les alternatives? Nous en passer? Ton discours m’étonne Robert! Tout est question d’équilibre et les sommes qui sont consacrées aux technologies numériques dans les écoles devront toujours faire l’objet d’un débat public comme c’est le cas actuellement. Papert n’a jamais affirmé le contraire d’ailleurs. Il affirme sans gêne que le seul objectif valable à long terme c’est « un ordinateur par élève », mais c’est sa seulement contribution au débat public. D’autres peuvent affirmer le contraire et il vivra très bien avec cela. Si le Maine a fait le choix qu’il a fait, c’est simplement parce que dans cet état, les arguments de Papert ont porté plus fort qu’ailleurs. Ils ont été convaincants… alors qu’ici c’est l’inverse. Ce qui n’empêche pas que son discours puisse être pertinent dans le cadre d’un débat public. Le processus délibératif sert généralement mieux la démocratie que les jugements péremptoires.

Au sujet des coûts, j’ai également le goût de porter à ton attention cet extrait d’un texte que Papert a rédigé en juin 1980 à l’intention d’une commission qui avait été mise sur pied par le Président américain. Il me semble encore tout à fait d’actualité, presque 25 ans plus tard:

« …the strategy of giving each child a computer cannot be excluded on economic grounds and demands investigation. It must at least be taken into account in national thinking about strategies for the future. Yet, as incredible as it may seem, there is no federal program of research funding to which one can turn for support of the kind of research such investigations would demand. Let me repeat: I am not saying that this strategy is the one to be adopted; my thesis is that this strategy illustrates the very wide range of plausible strategies that are not being considered by national education planners. » (Papert, juin 1980)

J’ai appris depuis dix ans à accepter que rien ne se fait « du jour au lendemain » en éducation. Je suis donc d’accord avec toi sur le fait qu’il faut « résister à la tentation facile d’accuser les lourdeurs de système d’être la cause de tous les maux ». Je continue toutefois de déplorer le fait que sous un appel à « l’évolution lente des systèmes » se cache parfois un manque de courage pour clarifier notre vision des choses — vision qui est essentielle pour donner une direction à un système et susciter l’action concertée de ses principaux acteurs. En ce sens, je pense qu’il est important de ne pas perdre de vue que la « patience » et le « laisser-aller déterministe » sont deux choses très différentes… quand elles ne sont pas contradictoires!

En ce qui concerne la manière avec laquelle tu tournes en dérision le langage Logo, je pense que ça ne commande même pas de commentaire très élaboré. Tu en connais toi des logiciels de 1980 qui sont encore en usage dans les écoles? Pourtant le logo l’est encore couramment, grâce à une entreprise de Montréal. Pas autant que Papert ne l’aurait souhaité, certes, mais qu’est-ce que cela démontre? Que le logo n’était pas innovateur? Qu’on a tort de penser qu’il a été un incubateur essentiel à l’évolution de la réflexion pédagogique au sujet des nouvelles technologies? Peut-être… mais personnellement je n’en tire pas cette conclusion. Le logo, comme la tortue qui l’incarnait, aura été d’abord et avant tout un remarquable « objet pour penser avec ».

* * *

Il est vrai que je ne suis pas vraiment objectif dans tout ce débat puisque, comme tu le sais, c’est moi qui ai fait les démarches pour inviter Papert à Québec dans le cadre des RIMA. Non seulement je ne m’en cache pas, mais j’en suis même très fier! C’est un très grand privilège pour moi d’avoir pu offrir à 300 personnes l’occasion d’entendre cet homme qui, pendant plus d’une heure nous a communiqué avec une déconcertante sérénité sa vision de l’école de demain.

Qu’on partage ou pas les idées qu’ils défendent, je pense qu’il faut cultiver de l’admiration (ou minimalement un très grand respect) pour les hommes et les femmes qui, comme Seymour Papert, savent rester fidèles à leurs convictions pendant plus de trente ans et qui, de surcroît, réussissent à travailler aussi sur le terrain, avec les gens qui partagent leurs façons de voir le monde.

Je crois qu’il faut être singulièrement de mauvaise foi ou chercher délibérément à déclencher une polémique pour balayer du revers de la main à peu près toute l’oeuvre de Seymour Papert en seulement quelques paragraphes. Ta bonne foi ne faisant pas l’ombre d’un doute dans mon esprit, je me suis permis de m’adresser à toi comme on répond à une aimable provocation… en alimentant le débat auquel tu nous as habilement convié!

En terminant, Robert, s’il est vrai que les prophéties de Papert « provoquent un effet certain lors de conférences « mémorables » […] mais n’éclairent en rien la réalité et ne servent pas à résoudre les problèmes qui confrontent nos sociétés », alors dis-moi qu’est-ce qui devrait nous offrir un meilleur éclairage sur ces enjeux?

Je crois comme toi que le plus beau projet pour une société comme la nôtre c’est de « transformer peu à peu notre système scolaire universel, public et gratuit pour qu’il assure la réussite éducative du plus grand nombre en intégrant notamment les technologies de l’information et de la communication comme outil privilégié d’apprentissage ». Je suis par ailleurs convaincu, comme toi, que pour que cela soit possible, « il faut d’abord se préoccuper de l’élève et ensuite s’occuper des technologies »… mais c’est justement parce que nous partageons cette conviction que je ne comprends pas la virulence de ta réaction au texte d’Audrey Miller dans l’Infobourg.

Tu me connais suffisamment pour savoir que je ne suis pas du genre à alimenter mes réflexions à une seule source, pas vrai? Papert n’est certainement pas pour moi un gourou, mais il est sans contredit un penseur important parce que sa vision m’aide à réfléchir. Pas toi? Sérieusement? Je n’arrive pas à te croire.

Chose certaine, on s’entend sur au moins un point… le problème ce n’est pas essentiellement « les professeurs attardés et les parents récalcitrants qu’ils faudraient rééduquer »… ce serait bien trop facile à régler si ce n’était que ça! ;-)

J’espère te relire bientôt sur le sujet.

Clément

4 réflexions sur “Cher Robert…

  1. Questions pour M. Robert Bibeau

    J’ai pris connaissance de votre texte, « Réaction à la conférence de M. Seymour Papert au RIMA 2004 ». On ne s’est jamais rencontré Monsieur Bibeau et je suis peiné de prendre contact avec vous sur un départ aussi brusque, mais bon… faut ce qui faut ! …

  2. Papert: parlons-en en bien, parlons-en en mal, mais parlons-en!

    La venue de Papert au Québec il y a environ trois semaines dans le cadre des RIMA ne laisse pas indifférent. Des échanges semblent maintenant vouloir prendre forme à la suite de remises en question à l’égard de son discours….

  3. Salut Clément.

    Alors si nous sommes d’accord sur tout ou presque (je crois qu’il n’y a que les quelques éraflures contre Papert qui nous oppose) je ne puis qu’en prendre acte.

    Je n’ai rien contre Logo bien entendu. Ce fut un bel instrument mais il n’apporta pas la révolution promise…il ne pouvait l’apporter et le prochain instrument pédagogique n’apportera pas non plus de révolution. Les révolutions ne se font pas en didactique…elles se font dans le champ du politique et de l’économie.

    Bilan…Je m’oppose au néo-libéralisme et à tous ceux qui dénigrant le système scolaire imparfait que nous nous sommes donné tentent de défendre sa privatisation au nom de la soi-disant libération de l’imagination et de l’innovation… »entendez libérer la concurrence par une plus grande privatisation » de la bureaucratie soviétique (Est-ce moi et mes collègues la bureaucratie soviétique (:-!?…

    Le système scolaire universel, public et gratuit est l’une des plus grande conquête de la Révolution tranquille…protégeons-le…ce qui ne signifie pas qu’il faille renoncer à améliorer le service public d’enseignement.

Laisser un commentaire