Au moment où les discussions autour de la place du logiciel libre en éducation prennent de l’ampleur au Québec ‹ en particulier autour de la question des portails scolaires ‹ il m’apparaît important de s’intéresser également aux réflexions que mènent d’autres éducateurs sur le sujet ailleurs dans le monde.
Évidemment, les points de vue sur cette question sont à peu près aussi nombreux que les situations sur lesquelles il est possible de se pencher. C’est d’ailleurs pourquoi je préfère ne pas m’attarder aux cas particuliers et porter davantage mon attention sur les textes qui mettent en évidence les rouages qui influencent les débats et qui guident les prises de position. Autrement dit, c’est la dimension systémique de l’affaire qui m’intéresse le plus.
C’est dans cette perspective que je me suis intéressé à un texte publié il y a quelques jours dans ZDNet Australia.
Le pingouin au pays des kangourous
Dans ce texte, intitulé The real roadblocks to Linux in education, le directeur de Open Source Industry Australia décrit ce qu’il perçoit comme les deux principaux obstacles à l’adoption de Linux par les écoles australiennes.
L’analyse de l’auteur s’appuie sur un rapport du gouvernement anglais qui évoque des économies de plus de 50% sur les budgets informatiques des écoles advenant le remplacement des produits les plus couramment utilisés dans les classes par des équivalents issus du logiciel libre. Pourtant, peu d’école font le saut.
Pour Con Zymaris, les premiers des facteurs qui retardent l’adoption du logiciel libre est la peur des fonctionnaires de déplaire à Microsoft. « Yes … you read that right. The representatives of our elected government are scared of displeasing a vendor! », dit-il. Est-ce pareil au Québec? Je n’en sais rien.
Quoi qu’il en soit, le facteur qui explique le mieux, à son avis, l’indifférence relative des éducateurs par rapport au logiciel libre est le manque d’incitatifs pour faire le saut. L’auteur souligne qu’en Australie les achats informatiques sont faits au niveau des départements et que les écoles ne sont pas du tout convaincues qu’elles pourront bénéficier des économies qui pourraient découler d’un passage au logiciel libre. Pourquoi faudrait-il assumer des risques si on ne peut pas profiter des avantages en cas de succès?
Il me semble que cette réflexion apporte un éclairage intéressant sur la situation québécoise dans la mesure où dans notre système aussi les gens qui doivent assumer les risques d’un passage au logiciel libre ne sont nécessairement ne bénéficieront pas nécessairement des avantages d’une opération réussie. Suis-je motivé à faire des efforts ou prêt prendre le risque de me tromper si c’est un autre qui profitera des économies réalisées s’il y a lieu?
Évidemment, quand on a le choix entre une solution propriétaire « sans risque politique » à « coût nul » (les crédits disponible pour l’achat couvrant les coûts) et une solution libre « plus risquée » ‹ parce qu’innovatrice ‹ il faut avoir raisonnablement confiance de pouvoir profiter des éventuelles retombées positives pour que le jeu vaille la chandelle.
En ce sens:
Je comprends très bien qu’un ministre, un commissaire d’école ou un directeur des services informatiques puisse privilégier ce qu’ils perçoivent comme une valeur sûre, minimisant les risques. C’est stratégique.
Je comprends aussi très bien les directions d’école, les enseignants et les parents que le débat sur le logiciel libre laisse totalement indifférents… parce que non seulement ils n’imaginent aucune retombée positive pour eux dans ce débat, mais en plus ils savent bien que ce sont eux qui devront les premiers vivre avec les inconvénients d’un éventuel changement de logiciels. C’est stratégique.
Toutefois, je suis convaincu que si on promettait aux mêmes personnes que l’argent qui sera éventuellement économisé par le choix de logiciels libres pourra rester dans l’école et qu’il pourront en faire ce qu’ils veulent… plusieurs s’intéresseraient davantage à la question. On peut même parier que dans pareilles conditions, les personnes qui plaident aujourd’hui pour le statu quo, ou qui refusent de prendre position, prendraient la peine d’évaluer sérieusement la pertinence des changements proposés.
Cela m’amène à croire que pour que le débat sur le logiciel libre dans les écoles se fasse correctement, nous devrions viser à faire en sorte que ceux qui choisiront l’approche du logiciel libre pourront aussi directement profiter des économies qui résulteraient de leur choix (s’il y a lieu).
Bien sûr, le logiciel libre n’est pas qu’une question de coûts, mais c’est une dimension importante pour bien des gens, alors autant en traiter sérieusement!
Tout partisan de la décentralisation que je suis, cette façon de mettre en place des conditions favorables à l’innovation et à la responsabilisation des milieux (dans le domaine informatique comme dans bien d’autres!) me semble préférable à des directives imposées à l’échelle nationale, que celles-ci soient favorables ou non au logiciel libre.
Restera évidemment toujours la nécessité pour l’État d’établir des priorités, d’allouer des budgets et d’imposer à l’occasion des normes. Mais à l’intérieur de ces cadres opérationnels… il me semble que nous avons collectivement le devoir de créer des conditions favorables à l’innovation.
Parce que oser ça comporte toujours des risques et qu’il est important d’appuyer ceux qui ont le courage de prendre ces risques, parce que ce grâce à leurs expériences que nous pouvons distinguer les voies à suivre de celles qu’il vaut mieux éviter.
Que les économies reviennent à l’école est une idée intéressante. Cependant, généralement, ces économies reviennent à ceux qui payent et non à ceux qui reçoivent les services.
Pour que cela soit ainsi, il serait peut-être plus judicieux de décentraliser les budgets alloués à l’informatique de manière à laisser le choix à l’utilisateur (je pense ici aux enseignants et aux élèves) de ses outils. Donc, un école qui désire la suite MS Office n’a qu’à se la payer à même le budget consacré à l’informatique. Ainsi, les profs pourraient (enfin!) décider d’investir dans l’achat de machines bourrées de LL au lieu d’investir dans l’achat de quelques licences pour quelques ordinateurs.
L’argent est effectivement une question importante. Je problème est que c’est souvent les SI qui décident de ce que les profs doivent se servir. C’est un peu comme si le libraire du coin décidait du manuel scolaire qu’on doit utiliser! Redonnons l’argent aux enseignants, et je suis convaincu qu’ils prendront des décisions judicieuses.
Question: Les budgets TIC sont-ils centralisés dans toutes les CS? Je ne suis pas certain de ça. Mais c’est pas grave ;o) car…
Argent = important, c’est certain. Mais beaucoup moins pour le développement d’une vision (mon but). Sinon, on reste à la surface du débât. Et tu l’as écrit: «Pourtant, peu d’école font le saut.» et ce malgré le gain économique. Il faudrait donc possiblement y aller avec une vision, et non avec des considérations trop mercantiles.
Je crois qu’il faut faire confiance aux gens, ils peuvent comprendre également les enjeux philosophiques. Il faut seulement leur expliquer, ce qui n’est fait au Québec que par quelques personnes seulement (pour l’instant).
«…l’indifférence relative des éducateurs par rapport au logiciel libre est le manque d’incitatifs pour faire le saut.» Hum… les profs (CS) qui ont fait le saut y voit au moins un autre incitatif, on peut faire quelque chose avec les machines! Car présentement, plusieurs machines dans les CS restent éteintes car elles ne fontionnent pas bien ou elles sont tellement «barrées» qu’elles n’offrent rien d’intéressant pédagogiquement parlant. Ici, un bon terminal ferait des merveilles. Voir MILLE-XTerm: http://mille.ca/mille/sousprojets/clientsLegers.do
Merci de cette analyse, très intéressant.
Effectivement la sensibilisation des enseignants à la solution du libre est une étape primordiale. Dans mon institution, nous passerons dèe septembre à un environnement 100% Linux. Pendant une réunion expliquant l’existence de Linux et du logiciel libre, une grande majorité d’enseignants ignoraient l’existance.