Les carnets: pour qui? pourquoi? Et moi dans tout ça…

Le plus récent billet de Stéphane Allaire m’inspire bien des réflexions… Un texte dans lequel il va presque jusqu’à remettre en question la publication de son carnet.

En vrac… pour me servir de son texte pour faire avancer ma propre réflexion à ce sujet, je prends notes de quelques réactions trés spontanées. Merci Stéphane!

« Il n’est pas facile de trouver sa place dans la bloguesphère quand […] n’importe qui peut obtenir un espace gratuit en moins de 5 minutes et commencer à faire son carnet! »

Je ne vois pas trop ce que cela a à voir avec le monde des carnets. C’est de tout Internet dont on parle ici! Il y a bien des gens pour déplorer que tout le monde peut aujourd’hui se faire une page Web et que que, de ce fait, tout est dilué sur le Web… Cela sous-entend pratiquement que ce serait beaucoup mieux si seulement les gens qui ont des choses intéressantes à dire pouvaient le faire. Évidemment, dans ce contexte, la difficulté repose sur la définition de ce qui est intéressant et ce qui ne l’est pas…

À mon avis, la seule manière d’aborder toute cette diversité… c’est la mise en place d’outils qui permettent aux internautes de filtrer l’ensemble des contenus auxquels ils ont accès en fonction de leurs besoins ou de leurs d’intérêts personnels. Et c’est justement là que se trouve la principale force des carnets!

Il y a des outils de recherche très puissants qui reposent sur différents algorithmes mathématiques et logiques… c’est bien, mais… je préfère encore le filtrage humain qui, à travers les carnets, les fils RSS-XML et les agrégateurs, fait en sorte de m’apporter chaque jour de nouveaux éléments de réflexion et qui, si j’administre bien mon « blogroll », s’ajuste particulièrement bien à ma démarche personnelle d’apprentissage.

Je ne compte pas sur la « blogosphère » pour réfléchir à ma place… l’intelligence collective à laquelle elle donne forme ne pourra jamais se substituer à mon apprentissage et aux exigences de pareil processus… mais pour alimenter ma réflexion, attirer mon attention sur ceci ou cela, me mettre en contact avec des personnes susceptibles de m’aider… pour ça les carnets sont irremplaçables.

Faut dire que Stéphane est dans un cadre universitaire qui offre d’autres moyens d’atteindre ces objectifs… mais moi, du monde du travail où je suis, dans la frénésie du quotidien, sans les carnets, je serais coupé de toute communauté d’apprentissage (j’abuse du terme volontairement) sur plusieurs les sujets qui m’intéressent. Et ne serait-ce que pour cela, les carnets me paraissent révolutionnaires.

Je m’intéresse aux carnets parce qu’ils me donnent accès à un monde qui me serait autrement inaccessible. Pourquoi? Parce qu’il s’agit d’une technologie très simple que chacun peut aborder en moins de cinq minutes… mais qui est d’autre part assez bien pensée pour ne pas que la prolifération ne devienne pour moi une emmerde. J’ai des outils pour ne m’occuper de ce qui m’aide à apprendre en ignorant tout le reste si je le désire!

« Quand on ne croit pas à l’écriture pour soi-même.. […] Si je voulais essayer d’écrire pour moi-même, je pourrais très bien me contenter d’un bout de papier ou d’un document Word! »

Voilà un commentaire que j’entends souvent au sujet des carnets. Surtout des gens qui plaident leur « pudeur » pour justifier leur décision de ne pas écrire de carnet (comme s’ils devaient le justifier… pourquoi?)

S’il est vrai que dans bien des cas le résultat « brut » de la publication d’un texte sur mon carnet est identique à si je l’avais gardé pour moi dans un dossier, sur mon disque dur, sous la forme d’un document Word… pareille réflexion ne me semble pas reconnaître au moins deux dimensions du monde des carnets:

1. l’inscription dans le temps: ce n’est pas toujours dans l’immédiat que les gens peuvent vouloir commenter un texte que j’écris. Je suis à un moment de ma réflexion quand j’écris et les gens qui sont susceptibles de lire mon texte ne sont pas forcément au même endroit dans leur propre réflexion. Il est donc possible que les commentaires suivent, plusieurs jours, semaines, mois, voire années plus tard. Et après? Il ne faut pas se laisser entraîner dans l’illusion de l’immédiateté. Ce n’est pas parce que l’information circule vite et bien qu’elle arrive forcément au bon endroit au bon moment… Faut toujours laisser le temps faire son oeuvre.

2. il n’y a pas que l’écrit qui agit: les textes que j’écris peuvent avoir des effets sur la réflexion d’autrui sans que ces gens n’aient besoin de laisser une trace sur mon carnet! Et, surtout, l’influence que ma réflexion a sur ces gens influence à mon tour ma propre réflexion parce que les documents que je porte à leur attention peuvent les mettre sur la piste de textes qu’ils n’auraient peut-être pas découverts… et qui feront en sorte qu’ils portent à leur tour à mon attention des documents associés à toute cette suite de réflexion. Et tout ça est totalement invisible, insaisissable… mais néanmoins efficace.

J’écris un carnet parce que je crois que la réflexion à voix haute a une valeur en soi. Quand je réfléchis à voix haute, je sème des réflexions. Simplement, sans rien demander en retour… en misant sur le fait que l’humilité de cette démarche aura pour effet d’inviter d’autres gens à réfléchir à voix haute, et que, d’autre part, j’aurai parfois la chance, au détour de mes fréquentations, d’entendre des gens « brasser des idées » qui ne seront pas totalement étrangères à ma réflexion et qui m’interpelleront par la perspective qu’elles offrent sur un sujet que j’abordais autrement, etc.

Décidément… j’écris pour moi, d’abord et avant tout, mais je choisis de le faire dans un espace public parce que c’est un moyen efficace de m’exposer à des apports extérieurs qui sont de nature à améliorer la qualité de ma réflexion. En ce sens, je pense que je réfléchis forcément plus efficacement avec un carnet que sans carnet… ceci n’étant vrai que sur une période de temps prolongée, évidemment.

« Je suis peut-être prétentieux et trop ambitieux, mais j’écris pour être lu et susciter des réactions… »

Mais quoi. Qui a-t-il de contradictoire à écrire un carnet pour soi-même et à écrire sous d’autres formes pour être lu?

Personnellement, j’utilise le carnet pour réfléchir à voix haute et m’inscrire dans un réseau de personnes qui m’accompagnent (le plus souvent sans le savoir!) dans ma démarche… mais je ne me prive évidemment pas pour autant d’écrire, sous d’autres formes, dans d’autres forums, avec des intentions différentes.

Les journaux, les conférences, les interventions dans les forums de discussions, les colloques, la rédaction pour des ouvrages collectifs, etc. sont toujours (et plus que jamais!) des moyens que j’utilise pour, moi aussi, « être lu et susciter des réactions ». Et non, je ne pense pas pour autant que ce soit de la prétention ou de l’ambition. Au contraire, je pense que c’est un profond engagement dans la démocratie qui me motive. Parce qu’il faut par tous les moyens défaire l’idée que la démocratie c’est de voter tous les quatre ans… la démocratie c’est le débat, et pour ça il faut des textes… et pour avoir de bons textes il faut des gens qui réfléchissent « au quotidien » en prenant le pouls de la société dans laquelle ils vivent… En ce la, les carnets sont un merveilleux outils démocratiques. Je le crois, mais je m’emballe peut-être un peu…

« Je suis une vingtaine de blogues et les commentaires se font très rares. Cette constatation me ramène à chanter la même marotte que je chante depuis le début: le cybercarnet n’est pas fait pour soutenir une discussion. Ses vertus sont ailleurs. Peut-être n’est-ce pas l’outil qui peut répondre aux attentes que j’ai actuellement. »

Je l’ai dit plus haut… je ne pense pas que les commentaires à eux seuls peuvent rendre compte de la diversité des échanges auxquels les carnets donnent lieu. C’est une dimension seulement. La plus visible.

Quant au fait que les carnets ne seraient pas faits pour soutenir une discussion… je suis plutôt d’accord. Entre autres parce que l’idée de discussion porte fortement en elle l’idée de simultanéité… comme si les interlocuteurs devaient échanger leurs propos « dans un même temps ».

Je préfère personnellement l’idée de conversation, d’une conversation qui s’étend dans le temps… d’un nouveau type de conversation moins dialogique, dont il faudra apprendre à cerner les contours. Et une conversation qui ne se limite évidemment pas aux carnets… mais qui se complète par des interventions en parallèle, par le courriel, etc.

« Je me questionne à propos de toute cette manne d’informations disponibles qui se mettent à jour si rapidement. […] J’en prends un peu partout… mais cela me permet rarement d’approfondir. Disons que c’est une méchante claque à la figure pour une personne qui s’intéresse au Knowledge Building et à l’approfondissement des idées. »

Là je pense que c’est une question de gourmandise. À chacun de juger de la nature et de la quantité d’information dont il a besoin pour que les carnets des autres puissent lui servir de « bougie d’allumage », pour alimenter sa réflexion.

Mon carnet me sert d’abord et avant tout pour écrire et structurer ma réflexion… et si je suis abonné à plus de 70 carnets… ça ne m’oblige pas à tout suivre et je peux passer de nombreuses journées sans rien lire ni écrire… parce que je n’ai pas la tête à faire avancer mes réflexions (trop fatigué, trop débordé, etc.). Mais quand j’ai besoin de me remettre le ciboulot en marche… je sais que je pourrai compter, à l’instant où j’en aurai besoin, de l’apport de centaines de personnes qui réfléchissent sur des sujets semblables à ceux qui me motivent. Et pas juste à partir de ce qu’ils ont écrit dans les minutes, les heures ou les jours précédents… mais aussi en puisant dans leurs archives et en allant questionner la partie publique de leur mémoire…

« En ayant chacun notre propre carnet, nous devenons un peu plus égocentriques. « C’est un espace où je n’ai pas de compromis à faire », ais-je déjà lu. »

Égocentrisme!? Encore l’argument de la pudeur comme si de réfléchir à voix haute ou de rendre publique ses réflexions signifiait que notre réflexion était meilleure que celle des autres? Qu’est-ce que c’est que cette histoire? C’est précisément parce que je sais que ma réflexion n’est qu’une pièce d’un ensemble beaucoup plus vaste (l’intelligence collective) que je me sens le devoir de la rendre publique… parce que j’ai la conviction que ce serait faire preuve d’égoïsme de ne pas partager mes réflexions.

C’est la cité qui me permet d’apprendre chaque jour et d’acquérir de nouvelles capacités de réflexion… j’apprends grâce aux gens qui m’ont précédé et à mes contemporains qui ont la générosité et l’humilité de laisser des traces de leurs réflexions (sous forme de livres, d’articles, d’oeuvres d’art, de logiciels, etc.)… et je me sens le devoir de contribuer à mon tour à ce processus éminemment social.

Longtemps, cet échange de réflexion a été limité (ou presque) aux gens qui avaient la chance de disposer de conditions favorables à l’écriture d’une thèse, de livres, d’articles scientifiques, de roman, de poésie, etc. Les carnets démocratisent cela en permettant à des gens, comme moi, qui n’ont pas des conditions faciles pour mener à bien des réflexions très structurées sur de longues périodes de temps (enfants, obligations professionnelles, etc.) de laisser traces de leurs idées au bénéfice de ceux qui pourraient s’en faire des outils de réflexion personnelle maintenant ou plus tard.

Pourquoi? parce que les carnets me permettent de structurer ma réflexion au fil du temps, sans m’obliger à faire de compromis dans le but de m’adapter aux contraintes qui accompagnent la réflexion de tierces personnes.

Mon carnet c’est mon espace de réflexion personnel, adapté à mes contraintes… mais ouvert pour faire en sorte que les gens qui le souhaitent puissent alimenter leurs réflexions à partir des miennes.

Et ce n’est pas par égocentrisme que je ne veux pas y faire de compromis… c’est par efficacité! Si je tombe dans l’égocentrisme… j’espère que les gens sauront me le dire.

Est-ce que des gens manifestent de l’égocentrisme dans le monde des carnets? Sans aucun doute… mais ce serait une erreur de croire que c’est l’outil et la démarche qu’elle sous-tend qui en est responsable.

« Je cherche à savoir ce qui pourrait être fait pour que la puissance de réseautage soit exploitée de sorte que des cybarcarnets partageant des idées communes allient leurs forces et travaillent de concert. Mais peut-être n’est-ce tout simplement pas le but des cybercarnets et que je devrais arrêter de m’y acharner… »

Il ne faut pas arrêter! On découvre à peine la puissance de réseautage des carnets… pour mettre en commun des réflexions.

Ma conviction est que les carnets permettent la mise en commun des objectifs, des ressources et des résultats (toujours provisoires) de nos réflexions… mais comment nous pourrons structurer ce potentiel de manière à ce qu’il se révèle de façon plus convainquante, pour des types d’utilisateurs de plus en plus variés… ça, ça reste largement à voir. À inventer.

Et ça aussi c’est stimulant. Une raison presque suffisante à elle seule pour que je continue à m’engager dans le développement de ce nouveau monde

8 commentaires

  1. Réflexion très bien structurée et convaincante. Les carnets ainsi conçus me semblent très utiles à celui qui les faits ainsi qu’à tous les êtres pensants qu’ils rejoignent d’une manière ou d’une autre. Bravo!

  2. Sans vouloir entrer dans un débat de rhétorique, les propos cités partiellement dans ta première citation déforment ma pensée. À l’origine, je disais:

    « Il n’est pas facile de trouver sa place dans la bloguesphère quand on ne croit pas à l’écriture pour soi-même. Beau paradoxe, n’est-ce pas, considérant que n’importe qui peut obtenir un espace gratuit en moins de 5 minutes et commencer à faire son carnet! »

    alors que tu cites:

    « Il n’est pas facile de trouver sa place dans la bloguesphère quand […] n’importe qui peut obtenir un espace gratuit en moins de 5 minutes et commencer à faire son carnet! »

    Le sens est bien différent, il laisse sous-entendre quelque chose que je n’ai pas dit et que je pense encore moins, et il t’amène par le fait même à commenter quelque chose d’inexacte. L’habile scripteur que tu es sait bien à quel point la logique du texte est importante…

    Je reprends, puisque c’est peut-être moi aussi qui ai manqué de clarté.

    Comme j’écris en espérant être lu, je trouve que c’est tout un défi que d’essayer de trouver des sujets qui inviteront les gens à me lire. Voilà ce que je voulais dire lorsque je mentionnais que ce n’est pas facile pour moi de prendre la place qui me revient dans la bloguesphère; je cherche à apporter mon grain de sel personnel, à me différencier en quelque sorte. Par contre, des gens pourraient me dire: »Mais oui, c’est facile de prendre ta place, tu peux avoir un accès en moins de cinq minutes ». Je voulais simplement mettre en lumière l’importance de trouver un sens à ce qu’on écrit, au-delà de l’accès à l’outil qui est maintenant très facile. Ce n’est pas parce que je dispose d’un endroit pour écrire que j’y ai trouvé ma place pour autant. À titre d’exemple, plusieurs enseignants disposent de tels endroits et ne les utilisent pas. Est-ce parce qu’ils ne sont pas intéressés? Non. Je crois plutôt qu’ils n’y ont pas découvert d’intérêt, voilà tout. Cela dit, rien ne dit qu’un tel intérêt ne se développera pas un jour.

    On aura beau éliminer toutes les barrières techniques, s’ils n’ont pas découvert ce qui peut les « driver » à utiliser un tel outil, ils ne l’utiliseront pas. Après tout, on ne fait pas boire un cheval qui n’a pas soif! C’est tout simplement de cela dont je voulais parler lorsque je parlais du paradoxe contenu vs contenant.

    La suite un peu plus tard.

  3. « Ce n’est pas parce que je dispose d’un endroit pour écrire que j’y ai trouvé ma place pour autant. » C’est beaucoup plus clair en tout cas, pour moi ! Tout comme ce n’est pas facile de se parler à soi-même par l’écriture. Se révéler semble parfois ressembler davantage à un exercice de torture qu’à une exultation. Quand on parle à une autre personne, on peut toujours essayer de lui dire ce qu’il veut entendre; mais comment essayer de deviner ce qu’on veut s’entendre dire… Vaux mieux démissionner et nommer ce qui vient et y faire face ! Voilà un bénéfice de la publication web sur cybercarnet : se laisser surprendre par le jeux de l’auto-confidence. Se découvrir ou se dé-couvrir, c’est selon…

  4. Bloguesphère: la danse de l’abeille (revisité)

    Je donne suite [enfin!] au billet de Remolino, qui lui donnait suite à mon billet, Bloguesphère, la danse de l¹abeille. Au départ, je voulais réécrire un billet global en tenant compte du propos général de Clément, mais je vais plutôt…

  5. Belle discussion, intéressante et étourdissante de potentiel!

    La manière dont je suis tombée sur vos billets, quelques semaines après leur publication, et leur pertinence dans mes recherches actuelles démontrent que tu as bien raison, Mario, quand tu parles du fait qu’il ne faut pas se laisser entraîner dans l’illusion de l’immédiateté.

  6. Blogue, wiki, forum: quelle place pour l’individu?

    Je m’interroge depuis un certain temps sur la place de l’individu à l’intérieur d’outils tels le blogue, le wiki, le forum. J’avais d’ailleurs soulevé une partie de la question cet été lors du colloque sur les blogues qui s’est tenu…

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