Jusqu’où peut-on aller pour défendre ses idées?

J’ai passé une soirée inoubliable vendredi au Théâtre du Trident avec la présentation de la pièce Aux portes du Royaumes de Knut Hamsun.

La pièce fait habilement réfléchir sur la liberté de pensée et sur les influences auxquels les libres-penseurs sont confrontées. Sur le prix de cette liberté également. C’est une oeuvre d’une grande puissance et le jeu de Hugues Frenette et Hélène Florent est exceptionnel.

Ma conclusion au sortir de la pièce: la « libre pensée » comme « une oeuvre individuelle » est une illusion destructrice. La « libre pensée » dans laquelle il faut croire et qu’il faut défendre et protéger est une « oeuvre collective ». Les idées qui changent le monde sont le plus souvent le fruit d’une construction collective, pas celle d’un être qui s’isole pour réfléchir.

Je pense qu’en s’obstinant à « penser seul », Ivar Kareno se fragilisait comme personne (le coût sur sa vie personnel était énorme!) et rendait aussi ses idées vulnérables (face à divers chantages).

Dans un monde aussi réseauté que le nôtre, sans doute vaut-il mieux « réfléchir tout haut », dans un espace collectif, et ajuster sa pensée aux échos suscités par la gestation de l’idée. Exposée de cette façon aux influences, il me semble que l’oeuvre du libre penseur est mieux protégée… parce qu’elle pourra être défendue par les nombreuses personnes qui l’auront vue naître, mais aussi parce qu’elle sera protégée des éventuelles concessions auxquelles leur auteur pourrait être invités pour diverses raisons.

La pièce aborde aussi la question des compromis qu’il peut être nécessaire de faire dans une vie au regard de ses valeurs ou de ses convictions. Une pièce très juste, qui met en scène un « choc » de personnages d’une rare intensité, tout en réussissant le tour de force de ne pas être pontifiant. Tout est en subtilité et on ressort de la pièce sans pouvoir vraiment dire lesquels des personnages ont eu raison et lesquels ont pu avoir tort. On est forcé de réfléchir… ce que je n’ai pas fini de faire!

C’est un très grand moment de théâtre que Marie-Thérèse Fortin nous avait programmé avant de partir pour Montréal. Au point où le metteur en scène, Claude Poissant, nous disait (avec raison) avoir l’impression de contribuer à la naissance « d’un classique ». Parce qu’aussi invraisemblable que cela puisse paraître, cette pièce n’a apparamment pratiquement jamais été jouée (en français du moins).

Merci Mme Fortin. Merci beaucoup. Et bonne chance avec le Théâtre d’Aujourd’hui.

Mise à jour du 9 janvier 2017 — les liens vers la pièce sur le site du Trident ne fonctionnent plus, mais le site du Devoir présente toujours une critique de la pièce, signée par Isabelle Porter.

3 commentaires

  1. Mon interrogation n¹est pas directement liée à la pièce, ni à ton billet, mais elle y est, je crois, corollaire.

    Dans le Québec contemporain, est-ce qu¹il y en a tant que ça des intellectuels qui décident délibérément de s¹isoler pour penser seul?

    N¹y a-t-il pas plutôt beaucoup plus d¹intellectuels québécois et de « libre-penseurs » qui sont rejetés ? exclus du réseautage professionnel où s’exerce « l’oeuvre collective » de réflexion ?

    Dans un ancien numéro de la revue Argument ( http://www.pol.ulaval.ca/argument ) vol 3 no2 printemps-été 2001, sur un autre sujet il est vrai, Gilles Gagné, professeur de sociologie à l¹Université de Montréal, écrivait qu¹on « comprendra qu¹un professeur qui a étudié et qui enseigne avec des « étrangers » dans un département qui accueille depuis toujours des étudiants étrangers et qui noue des liens avec des chercheurs étrangers, qui utilise et étudie des ouvrages étrangers publiés dans des langues étrangères et dont les étudiants vont étudier à l¹étranger, n¹a pas l¹intention de se faire chasser de l¹espace où il exerce son métier (qui est simplement celui de l¹université moderne), ni d¹en laisser sans mots dire réduire l¹autonomie (qui est celle de chaque université en particulier) par des illuminés qui viennent de découvrir la mondialisation et qui s¹entendent pour détruire cet espace universel de coopération et d¹émulation mondiale où les chasseurs de têtes et de clients deviendraient les grands maîtres d¹une rareté artificielle, de leur invention »

    Dans le cas des « libres-penseurs », des gens d¹idées, de réflexion, de créationŠ combien de titulaires de maîtrise et de doctorat voudraient accéder à une agora pour les idées tel que l¹es le Cégep, mais se font dire qu¹il y aura ouverture de posteŠ dans 5 ou 8 ans.

    Car malgré le départ annoncé de nombreux professeurs (d¹ici 10 ans), la réalité est qu’il n¹y a actuellement pas beaucoup d¹embauche (la baisse démographique tient un rôle important dans cette dynamique).

    Ainsi, combien de titulaires de maîtrise et de titulaires de doctorats, avec mentions d¹excellence et autres distinctions académiques, se retrouvent à travailler au salaire minimum au Wal-Mart, IGA, Rona, Kinney et autres ? Ça me semble beaucoup plus être ça, la situation de l¹intellectuel québécois contemporain (qu’on le désigne comme « libre-penseur », chercheur en sciences humaines et sociales, ou autre) plutôt qu¹une soi-disante autoexclusion volontaire au nom de je ne sais trop quel principeŠ J¹en connais des dizaines qui sont dans une telle situation non pas d¹isolement pour « penser seul », mais de « rejet » faute d’emploi auprès de pairs.

    Quel est la perte cognitive ainsi engendrée ?

    Dans ce même ordre d¹idée, est-ce rassurant d¹entendre le président de la Fédération des cégeps proposer le plus sérieusement du monde ( http://www.ledevoir.com/2004/04/16/52352.html ), comme mesure d¹augmentation du taux de diplomation des collégiens, d¹envisager l¹abolition de l¹obligation pour les étudiants d¹obtenir un minimum de 60% dans tous ses cours pour graduer ?

    Enfin, j¹espère ne pas avoir été trop hors propos, mais je crois que ces aspects ne sont pas négligeable si on veut considérer CONCRÈTEMENT la situation des « libres-penseurs » à l’heure actuelŠ

  2. MAJ : Suite à un courriel plutôt virulent de la part d’une personne (que je ne connais pas, même virtuellement), j’aimerais faire une petite précision : non je ne travaille pas dans un cégep et je ne cherche pas à « sauver ma job ». Mais oui, je suis inquiète du peu d’ouverture de poste dans les cégeps pour bon nombre de M.A. et de Ph.D., comme d’ailleurs le peu de poste qui leur est ouvert dans les journeaux ou autres médias. Quel sort à long terme réserve-t-on à la culture si leurs débouchés se limite aux McJobs? Aussi inquiète du sort qui sera fait à « l’oeuvre collective de pensée » si ces lieux d’éducation que sont les cégeps s’orientent trop sur les seuls critères chiffrables, comme le taux de diplomation (qui pourrait être augmenté en diminuant les exigences)… Pourquoi alors l’exemple de cégeps ? Il me semble que c’est un exemple éloquant d’une « agora d’idée » fertile. De plus, qui peut concrètement incarner aujourd’hui l’image d’un libre-penseur ? Quelqu’un qui partage sa connaissance, aussi raffinée soit-elle, des vins sur le net (c’est l’exemple qui m’a été servi) ou plutôt quelqu’un qui a une solide formation dans l’un ou l’autre des domaines des arts, lettres, sciences humaines et sociales ? Il y aurait bien sûr d’autres exemples, mais il me semble que le sort des titulaires de maîtrises et de doctorats dans ces domaines est éloquant. Publish or Perish, dit-on souvent.

    « Je ne crois pas à la révolution, mais à l’évolution. À l’éducation qui élève le peuple, lentement mais inlassablement, comme la marée montante »
    – Diego Rivera

    À la fin des années ’60, on a fondé de l’espoir dans un partenariat public/privé/corporatif qu’on nommait « Québec Inc. » et qui devait assurer la place du Québec à l’internationnal… Sur le plan de la culture et des idées, un des legs de « Quebec Inc. » fut Quebecor. Sans vouloir porter une condamnation manichéenne de Quebecor et de ses filiales (ou tentacules), qui peut nier qu’au niveau de la culture et des idées, Quebecor est loin d’être la panacée…

    Lorsque la Fédération des cégeps (qui en fait partie déjà?) propose des mesures telles l’abolition de l¹obligation d¹obtenir un minimum de 60% dans tous ses cours pour graduer( http://www.ledevoir.com/2004/04/16/52352.html ), se fait-elle véritablement l’ambassadrice de l’éducation, de la culture et du savoir ?

    Dans deux ou trois décennies, les analystes les plus sérieux pourraient bien regarder nos projets de « société du savoir » comme nous regardons aujourd’hui Quebecor, fruit de Québec Inc., comme prétendu promoteur de « culture » et « d’idées ». C’est à nous de faire en sorte que leurs plumes ne soient pas trop acerbes à notre égard (et c’est, à mon avis, l’un des avantages d’un projet de « cité éducative » par rapport à un projet de « cité du savoir »).

    Dans un beau texte ( http://agora.qc.ca/reftext.nsf/Documents/Printemps–Le_printemps_et_lordinateur_par_Jacques_Dufresne ), Jacques Dufresne évoquait la culture générale qu’avait acquise Boole. Il y note que :

    « Les génies qui, comme Boole, sont à l’origine des ordinateurs étaient des êtres équilibrés. […]Comme la quasi totalité des grands génies à qui nous devons les machines et les institutions qui font notre fierté, Boole appartenait à un milieu culturel où nul ne pensait qu’une spécialisation étroite et hâtive est le meilleur chemin vers les grandes découvertes et le bonheur personnel. […] »

    Voilà, me semble-t-il, l’un des piliers de l’éducation : éduquer ! et ne pas se contenter « qu’on élève les enfants dans le culte des jouets appelés ordinateur plutôt que dans la vénération du petit Boole qui les a rendu possibles. »

    Question de ne pas mélanger contenant et contenu, en emboitant le pas sur Quebecor… ou peut-être bientôt sur la Fédération des cégeps…

  3. J’arrive tout juste du Grand Théâtre et je n’ai pas été déçue!

    Merci d’avoir attiré mon attention sur cette excellente pièce dense, touchante et intelligente.

    On s’en reparle…

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