Jouer à l’oracle pour Le Lien Multimédia

Une amie journaliste, Sophie Bernard, m’a demandé il y a quelques jours de « jouer à l’oracle » avec elle pour Le Lien Multimédia. C’est avec plaisir que j’ai saisi cette occasion pour faire un retour sur l’année 2006 — que je n’avais pas encore pris le temps de faire — et pour essayer de me projeter quelques mois en avant dans l’année 2007. Voilà donc mes réponses à ses questions.

Quels sont les changements qui ont le plus marqué le monde numérique en 2006?

Je pense que ce qui a le plus marqué le monde numérique c’est la réalisation de systèmes de rétroaction de plus en plus rapides et de plus en plus efficaces (avec les commentaires, les wikis, les rss et autres outils de suivis… et leurs effets combinés).

Un peu partout sur le Web, dans les médias, dans tous les secteurs, on voit apparaître des idées, des produits, des services, des approches qui ont pour effet de décupler l’effet de feedback : les médias ouvrent des espaces de commentaires et de discussions partout (le cas de Libération est très fort à cet égard), les YouTube, Flickr, Wikipedia et autres deviennent de puissantes caisses de résonnance de ce qui se passe ici et là. Tous ces mécanismes existent depuis bien plus d’un an, mais une masse critique d’utilisateurs les maîtrisent maintenant et les véritables effets ne commencent qu’à se manifester vraiment hors des cercles de geeks.

Le délai entre la « production » de la publication et la « réaction » devient de plus en plus court, avec les exigences et les stress que cela comporte pour tous les acteurs de ce grand jeu de l’évolution des systèmes économiques autour du Web. Certains peuvent avoir l’impression que cela nous retire le droit à l’erreur (ce qui est une erreur d’attitude devant le changement… mais ça c’est une autre question!).

Les secteurs économiques qui étaient habitués à travailler sur « des cycles longs » (l’édition, par exemple) sont particulièrement bouleversés par ce phénomène.

2006 a-t-elle été une année de nouveautés ou de continuité?

C’est une année de continuité, clairement, au sens où nous n’avons pas vu émerger de nouvelles forces qui pourraient influencer le développement du cyberespace. Ce sont les mêmes forces qui sont à l’oeuvre, qu’on comprend un peu mieux, qu’on reconnaît plus facilement, qu’on met en oeuvre plus efficacement.

Quel est le buzz word qui t’a le plus agacé l’année dernière?

Communauté.

C’est un mot très noble, qu’il est toujours bon d’avoir à l’esprit comme une utopie pratique… qui est parfois un raccourci oratoire très utile, mais on en a fait un usage clairement abusif cette année. Il a été utilisé vraiment à tort et à travers. Ce n’est pas parce qu’on permet aux gens de laisser des commentaires à la fin d’un texte ou qu’on leur permet de dire que « lui et lui et elle et encore lui sont mes amis » que nous formons une communauté. Je caricature (à peine!), mais il faudrait retrouver à cet égard le sens de la mesure. On peut être guidé par une idée d’ouverture; on peut souhaiter l’émergence de réseaux entre les gens qui s’intéresse à un sujet, sans pour autant voir naître des communautés.

Je rêve de contribuer à l’avènement d’une communauté autour de l’éducation sur le Web… mais je ne vois toujours pas comment je pourrai y arriver…

Quelle tendance t’a le plus enthousiasmé?

La reconnaissance, et l’adoption croissante, de Creative Commons. Parce qu’il me semble que cela offre un contexte de « réflexion pratique » qui est de nature à recadrer de façon beaucoup plus saine les débats (absolument nécessaires) sur le droit d’auteur.

D’après toi, de quoi sera fait 2007?

Je n’ai pas la prétention de pouvoir répondre à cette question « de façon générale », néanmoins, par rapport à ce qui m’intéresse particulièrement :

Accentuation des effets de « feedback loop » décrit précédemment… et plusieurs de ceux qui ont pensé s’en garder à l’écart y seront confrontés: encore plus que jamais de rss et autres gadgets du genre (on en verra partout!), plus de formulaires de commentaires, de commentaires d’acheteurs, de wikis, etc. Plus de sites qui se construisent autour de ça… ou qui en intègrent des briques sous une forme ou sous une autre.

L’usage des blogs dans les écoles connaîtra un accroissement considérable parce qu’on comprendra de mieux en mieux que c’est un des moyens les plus efficaces pour permettre des changements durables dans les écoles (parce que cela permet de recréer un contexte où l’ensemble de la « communauté éducative » peut s’impliquer dans les changements désirés et où il est possible de valoriser adéquatement les acteurs de ce changement: jeunes et moins jeunes.

Les premières livraisons de « l’ordinateur à 100 $ » feront l’objet d’une couverture médiatique sans précédent au cours de l’année 2007 et mettront sous pression les gouvernements des pays « trop riches pour y avoir accès » et « trop pauvres pour investir aussi massivement que d’autres » (comme le Québec). On découvrira avec émerveillement en 2008 de nouvelles formes d’utilisation éducative de l’ordinateur dans les pays concernés, qui feront preuve d’une ingéniosité qui pourrait bien devenir le principal moteur des changements que nous attendons dans le domaine scolaire depuis des années (mais là, je suis déjà rendu en 2010… au moins!).

Et dans ce qui m’occupe plus particulièrement à l’heure actuelle :

Après la musique, le cinéma et la télé, le monde du livre prendra la juste mesure des bouleversements auxquels il est convié par la généralisation d’Internet dans la population. On assistera à beaucoup d’expérimentation et d’innovation dans ce domaine (tant dans l’usage des réseaux, qu’au plan matériel avec l’arrivée des premiers eBook, papier électronique, un peu convainquant pour le grand public).

Qu’est-ce qui te rend le plus optimiste pour la prochaine année?

De façon générale :

En dépit de tout le verbiage autour du « Web 2.0 » et de la vision que les médias donnent de cela à partir de quelques exemples démesurés (YouTube, etc.), les forces qui influencent le développement du Web demeurent accessibles « au monde ordinaire ». Il reste possible aujourd’hui aux gens qui ont de bonnes idées de créer des projets « qui feront la différence » avec des moyens raisonnables, un peu d’ingéniosité (et beaucoup de détermination). C’est une condition nécessaire à l’innovation.

Au plan éducatif :

Je pense que les développements du Web rendent inévitable et irréversible « l’ouverture des écoles sur leur milieu ». Idée dans laquelle je crois profondément et qui accélérera sans doute l’intégration du concept de « cité éducative » dans le développement de nombreuses villes et villages [il fallait bien que j’en parle, non?  ;-)].

Qu’est-ce qui aurait tendance à t’inquiéter pour 2007?

Ce qui m’inquiète le plus c’est que grisés par le côté enivrant de toutes ces technologies aussi puissantes que simples, nous négligions d’évaluer tous les risques associés au fait de laisser des informations personnelles un peu partout « sans trop nous en rendre compte ». La banalisation de la diffusion d’information personnelle me préoccupe beaucoup, et, ce, tant chez les jeunes que chez les adultes.

Peut-être y aura-t-il en 2007 des événements pour nous faire prendre conscience des risques associés à cela. Je le souhaite… en espérant que ces événements n’aient pas de répercussions fâcheuses et qu’ils n’auront pas  aussi pour effet de trop effaroucher les gens au fait de contribuer activement au développement du web par leurs commentaires, leurs clics, leurs textes, leurs photos, etc.

Qu’aimerais-tu voir se développer?

J’aimerais beaucoup voir se développer au Québec un mouvement politique qui appuie son discours et ses méthodes sur la possibilité d’engager plus étroitement qu’auparavant les citoyens dans « la vie politique » et ce, non pas seulement au moment des élections, mais au quotidien. Et pas seulement « pour consulter quand ça lui convient » ou pour « mobiliser après avoir pris une décision », mais dans un véritable processus démocratique.

Je fais l’hypothèse que les partis politiques provinciaux et fédéraux n’auront pas le courage d’aller aussi loin aussi rapidement et qu’ils feront tout un autre tour de piste avec des usages exclusivement « marketing » du Web, essentiellement à l’occasion de campagnes électorales.  En conséquence, je pense que les changements que je souhaite se produiront d’abord au niveau municipal… et donc, s’ils commencent à prendre forme en 2007 ne pourront se concrétiser vraiment qu’en 2009. Mais j’aimerais bien en voir poindre quelques signes… déceler quelques encouragements… À suivre.

4 commentaires

  1. Merci Clément de partager ton analyse des tendances dans le domaine des technologies de l’information.

    J’aime tout particulièrement ton paragraphe sur l’innovation, que tout est possible à ceux qui ont de bonnes idées pour créer des projets novateurs. À suivre…

  2. Qu’aimerais-tu voir se développer?

    J’ai assisté à la fin du conseil municipal de Québec hier. J’y ai entendu parlé de la formation d’un nouveau parti. Je ne peux en dire plus à son sujet pour le moment.

    J’ai visité les sites des quatre partis municipaux actuels de Québec. Le moins que je peux dire est qu’ils ne sont pas très dynamique. On a d’autres priorités ou on n’a plus d’énergie.

    Pour fin de pesée de préférences et de mise en commun d’intelligence, j’ai développé un dispositif que j’avais mis à la disposition des citoyens lors de la dernière municipale. C’est un formulaire ou un volontaire pouvait peser par paire les candidats inscrits. Une cinquantaine de volontaires s’en sont prévalus. Sécurisé, probablement que plus de gens auraient utilisés. Mathématiquement, ça repose sur l’analyse hiérarchique de Saaty.

    Quel est pour vous le plus important des éléments d’un « véritable processus démocratique » ? Je me préoccupe beaucoup pour 2008-2108 d’équité intergénérationnelle et mon site y attache de l’importance.

  3. Pour moi, un « véritable processus démocratique », c’est celui qui répondrait le mieux à mes attentes. J’imagine que c’est la même chose pour vous, pour Laurent Laplante, pour Michaël Carpentier, pour Régis Labeaume, pour Andrée Boucher, pour Marc Simoneau et j’en passe. Comme vous et moi ne somme pas identiques, c’est sans tenir compte des autres que j’ai nommés, un « véritable processus démocratique » est une vision de l’esprit, une chose impossible, une utopie.

    Au mieux, on ne peut arriver qu’à une meilleure synthèse entre personnes concernées, où tous auraient en tête l’information pertinente, un lieu abordable pour en débattre et un moyen d’expression. J’ai réalisé un dispositif qui peut aider. J’ai écrit aider, pas faire tout le travail. Il y a la saisie de préférences, leur compitation, mais il y a avant tout la conception et c’est là que Laurent Laplante peut apporter une contribution. Ensuite, il y a l’éducation à l’usage, ça dérange des cartes, il y aura des résistances. Ensuite il y aura l’adoption par l’autorité politique. Là, ça passera pas, trop de chômage pour les politiciens.

    Pour jeter un coup d’oeil à de mauvais exemples de dispositif de pesée de préférences, affections, priorités, matières floues:

    district 1

    district 25

    district 30

    Humour et mesure floue:

    4 – Rumeurs Gilles Parent
    3 – Rumeurs Gilles Parent

    2 – Rumeurs Gilles Parent

    1 – Rumeurs Gilles Parent

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