Quand intolérance rime avec incompétence

Avertissement: il manque sans doute quelques nuances à ce texte, mais c’est comme cela que je le sentais, ce soir, en lisant tous ces actualités, à partir de Paris… bien loin du coeur de l’action.

* * *

Je suis complètement dépassé parce ce que j’entends et ce que je lis dans le désolant dossier dit « des accommodements raisonnables ». Dépassé au point d’en avoir mal au coeur.

Même si c’est toujours désagréable à constater, il n’y a pas malheureusement pas de surprise à (re)découvrir qu’une partie de la population manifeste de l’intolérance — et c’est sans doute pareil un peu partout autour du monde. C’est toutefois une exigence de la vie en société (dans une démocratie, du moins) que de chercher à réduire le nombre des personnes intolérantes. Or, ce qui est stupéfiant depuis quelques semaines, et particulièrement depuis quelques jours, c’est de réaliser qu’il est possible aujourd’hui de tenir des propos comme ceux que l’on entend et que l’on lit sans que cela ne soit très largement condamné. Pire, que de telles inepties puissent faire l’objet de résolutions dûment adoptées dans plus d’un conseil municipal.

Cela révèle bien sûr l’incroyable défi d’éducation citoyenne que nous devrons relever dans les prochaines années, mais aussi le dramatique manque de leadership de nos représentants politiques sur des questions qui sortent en apparence un peu trop des enjeux économiques à court terme.

C’est incroyable de constater qu’apparemment personne au Québec n’a aujourd’hui la stature (vu d’ici, en tous cas) pour prendre la parole et dire que cela a assez duré — annuler les règlements idiots (et certains accommodements qui le sont tout autant) et expliquer pourquoi tout cela n’est pas acceptable dans une démocratie. Et je n’ose pas croire que des politiciens pourront « calculer et négocier leurs convictions » sur un sujet semblable dans les prochains jours et les prochaines semaines uniquement à des fins électorales… Courage messieurs! Courage mesdames!

S’il n’y a évidemment rien de très glorieux à ce que les guignols de Tout le monde en parle aient choisi de se moquer d’un conseiller d’Hérouxville au lieu de profiter du temps d’antenne dont ils disposent pour expliquer que tout cela n’a que bien peu de fondement (ce qui ne doit pas nous empêcher de nous questionner sur le fait qu’un tel degré d’ignorance soit encore possible dans une société en principe plus exposée que jamais à la diversité du monde!);

Ce qui est plus honorant, c’est un jeune russe canadien-français puisse organiser aussi intelligemment la riposte [1] [2] pour tourner la bêtise en dérision, je trouve cela incroyablement rassurant! Voilà une remarquable démonstration du fait que le génie des nouveaux arrivants nous est parfois indispensablement précieux. Merci Greg! Le Québec a besoin de gens comme toi.

Je n’oserai pas pour autant me moquer des gens d’Hérouxville parce que je crois qu’il faut plutôt déplorer le fait que malgré la télé, la radio et Internet, ils n’ont manifestement pas à leur disposition des conditions qui leur permettent de se faire une idée plus adéquate du monde dans lequel ils vivent. C’est le reflet d’un échec de notre société et de son système éducatif — beaucoup trop limité à ce qui se passe à l’école.

D’une certaine façon, c’est de notre incompétent humanisme dont les gens d’Hérouville se trouvent aujourd’hui les malheureux bouc-émissaires.

Difficile d’en rire. J’ai trop mal au coeur.

P.S. Une autre lecture qui me redonne un peu de sérennité avant d’aller me coucher…

P.P.S. Le compte-rendu que Jean-Sébastien fait de sa fin de semaine au Rendez-vous stratégique sur la culture n’est pas trop mal non plus pour me permettre (enfin) d’aller dormir l’esprit un peu plus tranquille…

6 commentaires

  1. Le «coeur de l’action» dis-tu Clément… Nous sommes sur le point d’entrer en campagne électorale et on nous dit que les «accommodements raisonnables» seront au «coeur des débats».

    J’ai bien lu ton texte. Celui de notre ami Dolores également…

    Et si ce qui se passe n’était qu’une crise d’identité? Au même moment où nous vivons ces événements, Desautels nous offrait ce soir, «La métamorphose des Anglos du Québec» où il est question d’évolution des mentalités justement…

    Je disais «crise d’identité» parce que nous vivons les changements à grande vitesse à certains endroits et dans une relative lenteur dans d’autres communautés. À cette vitesse plus que variable, nous ne savons plus trop où nous en sommes. La métropole obnubile les mentalités par les «mass-médias». En dehors de la grande ville, l’onde de choc rend insécure j’imagine, et les préjugés prennent le dessus sur la raison qui n’a pas d’autres moyens pour s’exprimer; on ne s’occupe des régions que quand dame controverse se soulève…

    Très très très cher Clément…

    Je ne sais pas si c’est le manque «de stature» des politiciens ou le silence des artistes qui est le plus dur à prendre. Les enfants sont là, heureusement.

    Mais avec les exemples qu’on leur sert, il y a lieu d’être inquiet.

    N.B. Je constate en faisant le tour du site de Radio-Canada, que je ne suis pas seul à penser qu’on traverse une crise d’identité; Dany Laferrière semble du même avis.

  2. Incompétence et idiotie. En 2007, rien ne justifie à mes yeux tant de grossièretés. J’aime ce qu’a déclaré Jacques Proulx :
    «« Quand t’es un leader d’une municipalité et que tu as des responsabilités, tu ne peux pas participer à un dérapage semblable, a déclaré à La Presse le président de Solidarité rurale, Jacques Proulx. Mêler les boules de Noël avec le port de la burqa et la lapidation, faut être, jusqu’à un certain point, ignorant de tout ce qui s’est fait. »
    http://www.cyberpresse.ca/article/20070205/CPACTUALITES/70204129

  3. Toute cette agitation d’identité est assez embarrassante. Un préjugé est particulièrement insidieux lorsqu’il s’ignore en tant que préjugé, et une difficulté, c’est qu’il me semble qu’une tolérance de façade est souvent l’un de ces préjugés contemporains dissimulant une indifférence, ou encore dissimulant la prétention qu’on ne peut être remis en question, ni discuté, confondant ainsi discrimination et discernement. Ces confusions de la tolérance et de l’indifférence, de même que du discernement avec la discrimination, laissent finalement l’échange sous le tapis. Dans cette mesure, il peut alors s’avérer « risqué » de brandir trop rapidement l’idée de tolérance, sous peine d’inhiber le débat et les échanges. Mais là, dans ce cas-ci, dans cette mascarade médiatisée, il semble qu’on repasse tristement de l’indifférence à l’ignorance… Navrant. Que faire, face à Charybde et Scylla ? Concrètement, écouter «La ballade des gens qui sont nés quelque part» de Brassens ou bien méditer sur Sisyphe ? Est-il possible d’avoir une saine réflexion, qui plus est une réflexion collective, lorsque les idées risquent d’être mutées en vaines postures ? C’est peut-être là le sens très concret de « communauté de recherche » : un espace où les idées peuvent se laisser aller sans se faire muter en postures… mais c’est peut-être aussi revenir sur la difficile idée de limite à l’espace de vie des idées… pour espérer éviter un spectacle où l’avant-scène semble trop souvent être là tantôt pour un polémiste, tantôt pour un amuseur public.

    Enfin, bref, je crois partager ton malaise, cher Clément. Mais j’ignore ce qui, pour la réflexion, serait souhaitable dans cette dite scène « publique »… Je retourne donc méditer sur ces quelques mots de Sylvain Lévi : « l’enseignement, c’est lorsqu’on a un auditeur ; dès lors qu’on en a deux, c’est de la vulgarisation. »

  4. Il est intéressant de situer ce problème dans le contexte du nationalisme qui a toujours été fort présent au Québec, mais que la Révolution tranquille d’abord, puis le mouvement souverainiste, ont exacerbé depuis. On ne saurait nier que la défense nécessaire de la culture québécoise a eu comme effet secondaire d’amener une bonne partie de la population à se replier sur elle-même. Le discours nationaliste a été, et est toujours, un malheureux prétexte, un triste bouclier derrière lequel se cache l’ignorance xénophobe.

    La situation démographique du Québec fait en sorte que nous avons ouvert nos portes à l’immigration. L’ignorance et le chauvinisme ne s’accommodent jamais très bien d’un afflux d’étrangers, surtout parmi la population qui vit dans la pauvreté. Étonnant, par ailleurs, qu’on n’aborde pas la question de notre accommodement tacite, mais peu raisonnable, de la pauvreté au Québec.

    À l’ère de la mondialisation, le Québec paie aujourd’hui le prix de sa consanguinité culturelle. Tôt ou tard, il devra bien se mettre au diapason du monde. D’ici là, la route sera cahoteuse. Mais considérant l’état de nos écoles, nous devrons la faire en tape-cul.

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