Démocratie, politique… et campagne électorale

Je suis renversé par plusieurs choses que je lis depuis le déclenchement des élections. Et plus encore depuis hier — notamment tout ce qui entoure la diffusion de cette vidéo.

Je suis renversé parce que j’ai l’impression qu’on a perdu de vue ce qu’est la démocratie, la politique à laquelle elle donne forme et les élections qui sont un moment très spécifique de cet ensemble.

Pour moi:

La démocratie, c’est la conviction que les meilleures conditions du développement d’une communauté humaine reposent sur un pouvoir également réparti entre tous les membres qui la composent. C’est l’utopie fondatrice de notre civilisation.

Le système politique, c’est l’organisation qu’on se donne pour tenter d’opérationnaliser cette vision, pour la rendre fonctionnelle — pour faire en sorte que ça marche. C’est cette volonté de mettre en pratique qui nous a amené à imaginer un système de représentation par lequel une personne en représentera plusieurs autres dans les assemblées nationales… et à regrouper les idées au sein de groupes/partis politiques, notamment.

La politique, c’est la vie de l’ensemble des institutions qui constituent le système politique; c’est la vie des partis, le boulot des députés, les mobilisations des électeurs pour se faire entendre de leurs représentants et de ceux qui aspirent à le devenir et ce que les médias en rapportent.

Les élections / les campagnes électorales, c’est le moyen qu’on s’est donné pour élire ces représentants dans les différentes assemblées. C’est un moment précis, ponctuel, de la vie politique. Ce n’est pas la démocratie.

La démocratie ce n’est pas voter une fois tous les quatre ans (ou, dans notre système défaillant: quand le premier ministre le décide)… c’est le débat, continu, qui doit contribuer au développement des communautés humaines auxquelles on s’identifie.

Dans ce contexte, les campagnes électorales sont d’une certaine façon un mal nécessaire. Une période où, forcément les débats sont simplifiés à outrance, où les luttes sont âpres et où tout peut être mis en oeuvre pour faire resurgir dans la place publique les sujets que chacun croit importants. Ce n’est pas le temps des nuances. Ce n’est pas le temps de l’approfondissement. C’est le temps où on souhaite que les choses s’expriment « un peu plus crûment » que d’habitude afin de pouvoir identifier les personnes en qui nous aurons confiance de remettre notre pouvoir de citoyen pour les années à venir. Parce que c’est bien cela élire un député.

Le moment des débats, des nuances, de l’approfondissement, des idées nouvelles et des valeurs, c’est entre les élections. C’est dans les associations, dans les conseils de quartiers, dans les instances des partis politiques, dans les journaux et sur le Web, dans les blogues, les wikis, etc. que ça se passe. Dans l’espace public au sens large. Et ça demande du temps, de la constance et de l’engagement.

Et c’est parce qu’on a trop souvent renoncé à ce temps long de la vie démocratique que les campagnes électorales prennent l’importance qu’elles ont aujourd’hui et qu’on se retrouve à vouloir faire en 34 jours des débats de fonds de façon nuancée sur la place publique et sans préparation préalable.

Si la vidéo que certains décrient avait eu la prétention de faire office de position politique, ou de contribuer à un débat public sur le financement de la culture, hors d’une période électorale, je me serais sans doute rallié à plusieurs des arguments évoqués depuis hier (quelques-uns évoqués ici: simplisme caricatural, injuste opposition anglophones-francophones, anonymat relatif, etc.). Mais nous sommes à une période très précise de la vie démocratique et c’est dans ce contexte qu’il faut analyser cette production: comme un moyen de faire resurgir un sujet dans l’espace public pour amener les gens à se positionner et forcer une polarisation des prises de position, pour rendre le vote plus facile le jour venu. C’est de ce dont il s’agit. Rien de plus. Et en ce sens, je pense que la vidéo joue très bien son rôle — elle force à réagir, à prendre position. C’est ce qu’on souhaite en période électorale.

En complément de cette réflexion toute personnelle — que j’ai fait d’abord et avant tout pour m’éclaircir moi-même les idées — je dirai que ce qui me semble commun aux périodes électorales et à la politique, de façon générale — à la vie politique — c’est la nécessité de faire exister des réseaux de réflexions et d’action autour des valeurs que chacun souhaite voir débattre dans l’espace public… puis devenir des motifs de différenciation des programmes politiques, et progressivement des raisons de voter pour un candidat ou un autre dans une élection.

Or, ce qui me frappe depuis quelques jours, dans ce qui me semble la première campagne électorale canadienne où les technologies et les nouvelles formes de réseaux prennent une place déterminante… c’est que les tenants des valeurs traditionnellement associées à la droite sont clairement plus forts, plus structurés et plus efficaces que les autres. Ça se voit à une foule de choses… les sites web des partis et groupes associés, la capacité de réagir rapidement, systématiquement et avec des messages clairs aux textes publiés dans les journaux, sur le web, dans les blogues, à participer aux émissions radiophoniques, etc.

Personnellement, ça me désole. Mais je dois le constater. Et souhaiter que ça nous donne une bonne leçon pour les prochaines semaines (s’il est encore temps) et pour la prochaine fois. Évidemment, sans attendre la prochaine campagne électorale… parce que c’est dans la vie démocratique, au quotidien, que ça se passe… pas pendant les élections.

3 commentaires

  1. Voilà une réflexion intéressante !

    Je suis bien d’accord que la démocratie est une pratique qui doit se vivre au quotidien, à la maison, à l’école, au travail… L’exercice du droit de vote est la fin du processus, par son unique manifestation. La démocratie, c’est le débat des citoyens qui gèrent les enjeux de leur société.

    La démocratie dépend beaucoup plus du respect et de l’exercice du droit de parole que celui du droit de vote. C’est la délibération entre les citoyens vers un consensus pour le bien collectif qui est à sa base.

    Ceci dit, nous n’apprenons pas à délibérer, mais à donner nos opinions. Le droit de parole est également un devoir quant à la façon dont on l’exerce – de façon rationnelle et argumentée, sans recours au sens commun et aux leviers de propagande. Voilà ce qui manque au processus, entre autres.

    L’autre élément qui nous manque est l’égalité intersubjective, c’est-à-dire que l’on doit trouver une façon d’assurer que tous participent également à la délibération. Actuellement, seuls les puissants ont droit de parole et comme ils contrôlent le message hégémonique, ils ont aussi un pouvoir important sur la parole des autres.

    L’école doit se charger de cette mission, les enseignants en premier. Pourquoi ne pas délibérer quant au contenu du cours, aux règles de vie, aux critères d’évaluation ? Comment apprendre à prendre sa place dans la délibération si on ne peut jamais l’essayer ? Il va falloir que l’on redessine les relations de pouvoir dans chacun de nos microcosmes, sinon nous aurons des citoyens qui suivent aveuglement les messages dilués et manipulateurs que leur proposent les partis et les médias.

  2. Pour continuer à alimenter ta réflexion, je te propose de ne pas te limiter à comparer démocratie et politique, mais d’ajouter le troisième élément qu’est la partisanerie.

    MS

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