La terre sous les ongles

Version 2

À l’invitation de Marie-Hélène Vaugeois, j’ai lu récemment La Terre sous les ongles, premier roman de Alexandre Civico, publié aux Éditions Rivages.

La terre sous les ongles | leslibraires.ca

J’avais lu que le livre était un «road-book halluciné et macabre au rythme haletant porté par une écriture tendue et nerveuse». Ce sont les mots de l’éditeurs, qui sont repris un peu partout. Ce n’était finalement pas du tout ce à quoi je m’attendais. Il s’agit d’un récit très noir, certes (j’aime!) et indéniablement bien écrit, mais haletant? et d’une écriture nerveuse? J’ai beaucoup aimé, mais pour d’autres raisons.

J’ai trouvé qu’ily a quelque chose de Barton Fink dans cette histoire, dont le personnage principal entreprend son périple dès la première page chargé d’un paquet dont on ne découvrira la nature que beaucoup plus tard. Un paquet qui l’accompagnera jusqu’à la dernière phrase. L’ambiance sombre, parfois fantasque, relie aussi les deux oeuvres.

Le personnage central est le fils d’un d’immigrant venu d’Espagne pour travailler à Paris. C’est une histoire d’espoirs (déçus).

… sur le quai de la gare une amertume légère. Les autres, les comme lui, qui s’entassent dans les wagons, ne fuient pas, ils partent. Ils migrent. Ce n’est même pas la faim qui les pousse, juste le manque d’espoir, de perspectives. Il est de ceux-là, il ne veut pas le savoir. Il ne veut pas.

La dimension sociologique est très forte dans le récit que nous propose Alexandre Civico, et la langue y joue un rôle déterminant. La langue de l’immigrant. La langue des enfants d’immigrants. La langue qui rapproche, qui éloigne ou qui domine. La langue qui permet de rêver aussi. La langue de l’école. La langue des livres. Celle qui permet de rêver de jours meilleurs (si seulement).

L’enfance a été banale. Toutes les enfances sont banales. Tes uniques points de comparaison étaient les copains du quartier. Arabes, Yougoslaves, Manouches, et Français. La plupart d’entre vous possédaient deux langues et méprisaient le pays d’origine. La langue des parents était chez tous une langue inculte, une langue au goût de terre, de poussière et de fuite, une langue crasseuse qui fait honte. […]

Très tôt, sans que tu puisses l’expliquer par autre chose qu’un désir d’ascension dans une échelle sociale qui te dégoûtait, les livres sont apparus. Ils flottaient dans l’air, dans la maison. […] C’est le vieux, le père, qui les faisait flotter. Il respectait ce qu’il y a dans les livres. Il savait que la domination passait par eux, et tu l’avais compris, saisi au vol. Pour la comprendre, pour lui résister, il fallait aimer les livres. Pour dominer, il fallait les aimer. […]

La bibliothécaire de ton quartier n’était pas jolie, mais quelque chose t’attirait en elle. À huit ou neuf ans, tu la désirais avec une ardeur que tu saisissais mal. […] C’est par là, par les couilles et le cul de la bibliothécaire, que les livres se sont insinués en toi, lentement. […] Ils furent souffrance et plaisir, puis plaisir, et enfin souffrance, à tout jamais. Ils déchiraient le ciel, t’offraient une vue sur l’infini mais bien vite te ramenaient sur l’échelle, plantée dans la boue, glissante, que tu as voulu mépriser, sachant au fond que les barreaux en avaient été sciés.

C’est un roman dont on peut apprécier à la fois le récit et l’écriture, malgré la noirceur.

C’est un roman qui continuera à me faire réfléchir longtemps aussi, je pense.

Il me restera à l’esprit grâce à la manière dont il aborde l’enjeu de langue dans le développement d’une société — et le rôle centrale qu’elle joue dans l’accueil des immigrants. Parce que, bien qu’il se déroule entre Paris et Cadix, le roman se trouve à faire aussi écho, de façon étonnante, aux rapports complexes que nous entretenons ici avec la langue (le français, bien sûr, mais l’anglais, aussi), la culture, l’éducation et le milieu du travail.

Le jour, sur les chantiers, la langue de l’ordre est le français, mais les ordres viennent de loin, ils dégringolent et la langue se teinte, se dilue, à mesure que les consignes passent de l’un à l’autre. Tout va trop vite. La langue, en bout de course, a disparu, fondu, dans un potage arabo-italo-portugais. Babel travaille. Il essaie d’apprendre, lui. Et il apprend. L’arabe, l’italien, le portugais. Peu à peu, pourtant, des bribes de français, des mots épars de français, de quoi parler, s’insinuent sous son crâne. Il faudra qu’il tente de la faire entrer dans sa bouche, cette langue française, mais elle résiste, trop grosse, trop épaisse, comme une énorme tranche de pain de mie.

Je vous suggère en terminant de prendre six minutes pour écouter la présentation que l’auteur fait de son livre, et le contexte dans lequel il l’a écrit. C’est ici:

Alexandre Civico – La terre sous les ongles | Librairie Mollat

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