Le grimpeur et le grognard

J’ai lu récemment Le grimpeur et le grognard, une correspondance entre Régis Debray et Sylvain Tesson.

Le style est très agréable. Les deux manient le verbe avec aisance. Ils savent mettre en scène, éperonner, faire monter le ton. C’est du très bon théâtre.

Dans son introduction, l’éditeur pose ainsi la question qu’il perçoit être au cœur du livre: « Est-ce qu’un millénial devrait devenir aventurier, ou militant ? ». Je l’aurais formulée autrement : « Comment un jeune, aujourd’hui, peut s’inspirer du parcours de ces deux personnages, pour imaginer sa propre voie ».

Parce qu’il faut bien le dire, Debray et Tesson sont présentés ici comme des archétypes plus que comme des modèles. Ils se prêtent habilement au jeu, mais cela les amène parfois à manquer un peu d’humilité.

Je trouve qu’ils se permettent de juger le monde contemporain beaucoup plus qu’ils ne cherchent à le comprendre. J’aurais préféré qu’ils laissent aux jeunes le soin d’interpréter le monde dans lequel ils évoluent (ou, mieux, qu’ils se proposent pour les aider à le faire) au lieu de leur imposer leurs préjugés sur les médias sociaux et l’intelligence artificielle, notamment.

J’ai quand même beaucoup apprécié le livre. Il a le mérite de bien décrire deux façons d’aborder l’existence, et de reconnaître les limites de chacune (dans le cas de Debray, plus que Tesson).

J’en ai retenu quelques citations :

De Régis Debray :

« Vouloir convaincre, rassurez-vous, cela m’est passé, et, d’ailleurs, ça marche rarement. Le zèle à la fin s’estompe, et puis, prêcher la bonne parole, cela finit par fatiguer. »

« On aboutit régulièrement au contraire du but qu’on s’était fixé [mais] ce n’est pas une raison pour décourager les suivants. »

De Sylvain Tesson :

« Si tu veux le salut de l’humanité, commence par ton propre bonheur. »

« Il y a une politique dans la conquête de l’inutile. »

« Nos gambades, exaltant la liberté, la beauté et le funambulisme nietzschéen, constituent un discours. »

Les auteurs prétendent nous forcer à choisir entre leurs propositions respectives: entre la gauche et la droite, entre l’engagement et l’exploration, entre la politique et l’aventure. Je crois qu’ils échoueront avec la plupart des lecteurs.

Ce qu’ils réussiront mieux, c’est à nous amener à s’identifier à l’un des deux, puis à découvrir les charmes de la voie empruntée par l’autre, de s’y sentir convié — de découvrir les exigeants plaisirs du militantisme et d’avoir le goût de sortir des sentiers battus.

Comme le dit Olivier Frébourg dans son introduction, « [leur] énergie épistolaire est un bon combustible pour trouver son chemin ».

Un chemin qui, pour la plupart d’entre nous, ne sera pas un choix définitif, mais une conciliation permanente.

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