Le rôle des intellectuels…

Extrait d’un texte proposé au quotidien Le Devoir le 4 mars dernier:

« L’histoire a maintes fois démontré que les êtres humains ont besoin de rêver, ils ont besoin de croire en quelque chose de plus grand que ce que leur quotidien leur apporte. (…) Or, n’est pas donné à tout le monde de pouvoir formuler un projet, de donner forme à des idées, de faire naître les rêves inspirants qui rassemblent les peuples. (…) Il faut pouvoir mobiliser les gens en utilisant des mots et des images qui les font croire qu’ensemble, ils pourront accomplir de grandes choses… »


[TEXTE COMPLET]

Le rôle des intellectuels?
LE DEVOIR DE PROPOSER

Depuis le 22 février, Le Devoir nous propose de débroussailler la problématique de l’implication des intellectuels québécois dans les débats politiques actuels. Pour ce faire, deux questions ont été soumises à un groupe d’auteurs: « les intellectuels québécois jouent-ils leur rôle dans la société d’aujourd’hui? » et « cette société […] est-elle seulement disposée à écouter ce que les penseurs pourraient avoir à lui dire? ».

Si la grande majorité des textes publiés jusqu’à présent ont eu le mérite de provoquer la discussion dans les salons et les caféterias, je dois dire que j’ai plusieurs fois eu l’impression qu’une dimension de la problématique échappait aux auteurs. Je prendrai pour exemple les deux premiers textes publiés, c’est-à-dire ceux d’Antoine Robitaille et d’Hervé Fisher.

Bien qu’à première vue très différents, les deux textes disent à finalement à peu près la même chose: que les intellectuels québécois n’ont pas cessé de discourir, mais qu’il faut bien admettre que leurs interventions sont relativement rares dans le paysage politique. Seules les explications diffèrent: de l’avis du premier, cette absence est la faute des médias, qui ne rendent pas compte de la vigueur de leurs échanges, alors que pour l’autre ce sont les intellectuels eux-mêmes qui en sont responsables, parce qu’ils évitent trop souvent de s’exprimer dans les médias publics (par opposition aux revues savantes).

Messieurs Robitaille et Fischer semblent prendre tous les deux pour acquis que le rôle politique des intellectuels consiste principalement « à s’exprimer », pour commenter, analyser et critiquer l’actualité ? se campant le plus souvent dans le rôle d’une opposition officielle issue de la société civile. Est-ce vraiment ce que leur pays attend d’eux? Et est-ce vraiment le terrain qui leur convient le mieux?

Vox populi vox dei?

Si analyse et critique ont déjà été réservées aux personnes qui savaient s’exprimer de manière à peu près compréhensible, et à plus forte raison, aux intellectuels de tous horizons, les mass-média préfèrent plus souvent qu’autrement aujourd’hui donner la parole à monsieur et madame Tout-le-Monde… jusqu’à confondre parfois les plus grands préjugés avec les avis les mieux éclairés. Il n’est décidément plus nécessaire d’avoir les idées claires pour s’exprimer publiquement.

On peut bien déplorer ce que plusieurs décrivent comme un état de fait ou s’interroger sur la perte de prestige dont souffrirait l’intellectualisme politique. Il vaudrait toutefois mieux nous efforcer de trouver de nouvelles voies pour permettre aux intellectuelles de prendre part aux débats citoyens. Parions que ces nouvelles voies reposent moins sur l’avènement de nouvelles publications savantes que sur un changement d’attitude des intellectuels lorsqu’ils interviennent dans l’espace politique.

Si les médias ne perçoivent plus la nécessité de faire appel aux intellectuels quand vient le temps d’analyser un enjeu, de critiquer une décision ou de commenter un événement ? l’homme et la femme de la rue faisant tout aussi bien l’affaire! ? il faut éviter la résignation et tenter d’identifier les types de discours pour lesquels l’éducation, la culture et les valeurs de l’intellectualisme demeurent à la fois utiles et nécessaires.

Formuler des projets inspirants

L’histoire a maintes fois démontré que les êtres humains ont besoin de rêver, ils ont besoin de croire en quelque chose de plus grand que ce que leur quotidien leur apporte. Ils ont besoin de savoir pourquoi ils leur faut accepter ceci, et pourquoi ils doivent faire cela. Et plus encore: à quoi tout cela les prépare pour demain?

Or, n’est pas donné à tout le monde de pouvoir formuler un projet, de donner forme à des idées, de faire naître les rêves inspirants qui rassemblent les peuples. Pour y arriver, il faut généralement avoir beaucoup lu, être en mesure de s’inspirer du passé, d’interpréter le présent et de décrire un futur crédible et stimulant. Il faut pouvoir mobiliser les gens en utilisant des mots et des images qui les font croire qu’ensemble, ils pourront accomplir de grandes choses… et pour cela, il faut être intellectuel, d’une manière ou d’une autre!

Si les intellectuels ne sont pas là pour tenir ce genre de discours, personne d’autre ne le fera à leur place. De ce fait, il est de leur responsabilité de formuler des projets de société et de les soumettre au débat public. Cette responsabilité constitue en quelque sorte la contrepartie de l’éducation qu’ils ont reçue.

Pourquoi tant d’efforts?

Les Québécois ont plus que jamais besoin de grands leaders pour les aider à se fixer des objectifs, des leaders qui auraient toutes les chances de provenir des rangs des intellectuels… si seulement ceux-ci prenaient un peu plus souvent la peine de verbaliser les rêves qui les font lire, écrire et débattre entre eux avec autant de vigueur.

Je crois que la meilleure façon pour les intellectuels de jouer leur rôle dans la société d’aujourd’hui consiste à expliquer le plus démocratiquement possible au nom de quels idéaux ils acceptent les nombreux les efforts que commande leur qualité d’intellectuels.

Je me permets donc d’interpeller tous ceux et celles qui, au Québec, se reconnaissent comme des intellectuels pour qu’ils précisent les idéaux qu’ils poursuivent et les rêves qu’ils entretiennent pour le Québec.

Quelle société appelez-vous de vos voeux chaque jour lorsque vous prenez la plume ou faites danser vos doigts sur le clavier?

Quel monde souhaitez-vous nous voir bâtir ensemble?

Nous avons besoin de savoir.

Texte soumis au quotidien Le Devoir le 4 mars 2003

3 comments

  1. Il est vrai qu’il appartient aux intellectuels de s’exprimer pour donner une idée du projet de société qu’ils souhaitent pour leur pays et les citoyens qui y vivent. Malheureusement dans nos pays d’afrique, les médias publics appartiennent à des formations politiques.Il est donc difficile de s’exprimer dans ces médias sans qu’on ne vous taxe d’être à la solde du parti politique responsables du média dans lequel vous vous exprimez.Or pour avoir des responsabilités de haut niveau, ce à quoi aspire tout intellectuel c’est de faire l’éloge des partis au pouvoir. A défaut de cela on se tait. Par contre on peut s’exprimer dans les revues plus spécialisées qui d’ailleurs ne sont même pas lues par une bonne frange de la population. Or la plupart des intellectuels Africains veulent tous faire la polique donc ils ne disent plus la vérité.
    Excusé moi……..

  2. LA CROYANCE DE L¹INTELLECTUEL

    «Intellectuels : ils sont plutôt le déchet de la société, le déchet au sens strict, c¹est-à-dire ce qui ne sert à rien, à moins qu¹on ne les récupère» .
    Roland Barthes

    L¹INTELLECTUEL, LA VEDETTE ET LA «VIDETTE»
    En quittant Paris l¹été dernier, mon regard tomba sur une affiche qui annonçait «La Fête de l¹Humanité» . C¹était ici que devait se tenir un événement de cette envergure, me disais-je. Je ne me souviens plus exactement des têtes d¹affiches. Apercevant vite le nom du musicien Yann Thiersen, la lecture totale du panneau m¹avait paru plus ou moins utile. J¹étais à Paris, la mythique. Les artistes français célébreraient l¹Universel. Quoi de plus normal?

    Mais une réflexion troublante s¹était emparée de moi. Se pouvait-il que, jusque dans la culture quotidienne, se manifestait l¹Humanisme français avec un (très) grand «H»? Je croyais, en effet, être témoin d¹une vision du monde proprement intellectuelle puisque le projet d¹une telle fête devait nécessairement être antérieur à une réflexion sensée. Une activité de l¹esprit vraie. Laquelle noble activité je ne pouvais (ni ne voulais) pas mettre en doute.

    Plus tard. Méditant à tout cela, me vint à l¹esprit l¹idée qu¹ici l¹intellectuel était roi. Félicité, ce dernier écrivait dans la presse, paraissait à la télévision et alimentait les débats. Les Bruckner et Finkielkraut vendaient leurs ¦uvres dans les tabagies. J¹apprenais également, dans L¹Expresse, que Ferry, le philosophe, occupait le poste de ministre de l¹éducationŠ Cela semblait aller de soi pour moi. Or, je ne crois pas ce ne soit encore le cas. Deux récentes lectures m¹ont aidé à réajuster mon tir : Éloge des intellectuels de Bernard-Henri Lévy et Existe-t-il une vie intellectuelle en France? de Jean-Claude Milner. Deux lectures différentes de l¹époque structuraliste. Deux façons de voir le rôle de complexification du monde inhérent à toute activité dite intellectuelle. Surtout : deux regards. Deux croyances. Mais aussi deux Français. Deux Parisiens . Deux époques différentes? La formulation interrogative, visiblement, s¹impose cette fois, car le texte de Lévy, publié en 1987 ainsi que celui de Milner, paru en 2002, peuvent être étudiés comme étant les représentants de leurs époques respectives. D¹ailleurs, j¹admets d¹emblée que, si tel est le cas, l¹intellectuel se porte bien mal et ne s¹est guère adapté depuis la fin des années 1980Š

    Deux lectures de l¹époque structuraliste, précisé-je, précédemment. Un Lévy qui taxe les structuralistes d¹être entièrement responsables du fameux problème postmoderne du «tout est devenu culturel». Et un Milner qui les fétichise . Le premier, entretenant du ressentiment pour «la généalogie du mal» qu¹est «cette aventure théorique» : le structuralisme. Le deuxième, nostalgique, grattant, et grattant encore, dans l¹historicité des intellectuels français afin de savoir pourquoi les Sartre, Foucault et Derrida n¹existent plus depuis 1968. Intéressant que les deux écrivains voient en Foucault l¹exemplification même de leur idée. Bernard-Henri Lévy de dire : «L¹Archéologie du savoir de Michel Foucault paradoxalement ­ et à son insu ­ plus ³responsable² de notre désarroi que telle ou telle star du petit écran» (sic). Pas la faute de la star donc, mais de l¹intellectuel! Mais il y a mieux. Tandis que Lévy rend Foucault responsable, à force de traiter sur le même pied d¹égalité tous les textes, d¹enclencher «un premier pas sur la voie de la banalisation de la culture» , Milner reproche facilement à notre époque de ne plus lire de tel auteur, et, au surplus, d¹en décourager délibérément l¹émergence. Toutefois, c¹est Lévy qui ira plus loin : pour lui, la «poétique», cette discipline «contiguë au structuralisme» , est bien pire, car, elle aussi, «en propos[ant] le premier traitement ³transtextuel² des grands textes littéraires» , tend à «effac[er] un peu plus la mince mais décisive frontière qui sépare un objet de culture d¹un autre qu¹il ne l¹est pas» . Même reproche adressé à Deleuze :

    Plus tard encore, et plus près de chez nous, ce fut la réhabilitation spectaculaire et, il me semble, sans précédent, de toute cette part «mineure» de la culture qui était, jusque-là, prudemment tenue à l¹écart. L¹opération eut ses artisans sophistiqués : Deleuze retrouvant chez Kafka le fil d¹une langue mineure et, de ce fait, révolutionnaire .

    D¹un côté, on a donc Bernard-Henri Lévy qui condamne le structuralisme, ses artisans vedettes, sa primauté absolue accordée à la forme ainsi que toutes les fonctions inhérentes à cette idéologie. Sans doute, parce qu¹au bout du compte, la théorie littéraire qui en est découle, de par sa conception immanente de la littérature, ne légitime pas, pour lui, la notion de l¹engagement. D¹ailleurs, on le sait, le structuralisme, parce qu¹idéologiquement déterminé, est tributaire d¹une vision relativiste et individualiste, et est, par conséquent, irresponsable sur le plan moral. De l¹autre, on a Jean-Claude Milner qui accorde davantage crédit à la théorie de la littérature parce que sa conception est transcendante, et, par extension, il faut d¹ailleurs regretter les trop courtes «ruptures, [Š] périodes où la société française sut accueillir l¹exercice libre d¹une pensée où clarté de l¹idée et information de fait ne s¹oppos[aient] pas, mais se combin[aient]» .

    Conflit épistémologique. Ces visions ne s¹enchevêtrent pas, elles s¹opposent. Des conceptions drôlement éloignées donc, mais qui constituent pourtant les principes de base de thèses des deux auteurs. Je suis persuadé, par ailleurs, qu¹il ne tient nullement du hasard que Lévy soit optimiste et Milner, pessimiste. Le premier propos (datant pourtant de 1988) exprime qu¹il faudra que l¹intellectuel s¹adapte afin de dialoguer avec la société contemporaine. Le second est tourné vers les valeurs du passé, à un point tel qu¹il renie même les changements qui sont survenus. Avant, me semble-t-il, était l¹intellectuel (sic) vedette. Aujourd¹hui, il y a un nouveau joueur que Lévy, heureusement, avait pressenti. Je la nomme la «vidette».

    J¹entends par vidette «le non-artiste et non-intellectuel vide de sens, mais ayant saisi mieux que quiconque le fonctionnement et l¹utilité de l¹image». Or, ni Lévy, ni Milner ne semblent accorder d¹importance à ce phénomène sociétal important. Bien sûr, nos deux Parisiens s¹entendent sur l¹origine de l¹intellectuel. Naissance combien fameuse que cette Une de L¹Aurore où Zola écrivait un pamphlet intitulé «J¹accuseŠ! Lettre au président de la république» ! Néanmoins, on oublie souvent que l¹affaire Dreyfus sema la grogne d¹un groupe de gens d¹études qui n¹étaient pas seulement constitués d¹artistes. Écrivains, universitaires et même scientifiques signèrent le texte qui exigeait la révision du procès de l¹heure. L¹engagement tenait d¹une nécessité : porter la parole du peuple. C¹est-à-dire se faire voir afin de dire. Mais, avant tout, je le répète, selon moi, se faire voir d¹abord. Logique. Car on doit se faire voir et, en un temps deuxième, dire, voire se faire entendre. L¹inverse est impossible. Cette inversion causale est fréquente. Mais je reviens à la vidette afin de mieux la définir et, au bout du compte, parvenir à montrer ce que Lévy pressentait et que Milner, en 2002, nie bêtement : l¹intellectuelle dut s¹adapter au monde de l¹image, cependant il n¹a pas échoué, il n¹a simplement pas tenter de relever ce défi. Voilà, en partie, pourquoi on se retrouve aujourd¹hui face à un phénomène inédit de bêtise populaire : la vidette.

    Courte définition. La vidette n¹est pas artiste, ni intellectuelle. Ne se distinguant nullement par l¹activité de son esprit, elle n¹envisage pas non plus une seconde que l¹intelligence existe. La vidette est la niaise et spectaculaire représentante du vide contemporain; elle est mondiale. La vidette image. Elle ne parle pas. Elle ne dit pas : elle image. La vidette accepte l¹étrange défi qu¹est de parler pour ne rien dire. La vidette confiture tout; elle rend comestible la bêtise. Elle s¹efforce de nous faire avaler quotidiennement le simplet. La vidette n¹est pas victime du carnaval baroque des grandes compagnies qui pullulent en s¹entre-enculant , non. Elle adore cela. Elle en profite, car cela lui permet d¹atteindre un large public. La vidette parade imbécilement dans les bulletins d¹informations : elle se fait interviewer. La vidette s¹est créée une autre obligation : se secourir lyriquement le nombril. Je dis que l¹histoire se souviendra de la vidette parce qu¹elle aura provoqué l¹invention d¹un degré d¹insignifiance et de médiocrité pathétique. Je termine, avec la vidette, en ajoutant ceci, qu¹un Milner, trop passéiste, refusera forcément de voir : le conglomérat français Lagardère vient d¹acheter les maisons d¹éditions Harraps, Larousse, Laffont, Pocket, Le Robert, pour ne nommer que les plus connus. N¹oublions pas qu¹elle était déjà propriétaire de Fasquelles, Fayard, Grasset, Hachette, MaraboutŠ «Oui-da», la vidette s¹apprête à franchir le grand pas : conquérir le monde du livre! Ou, devrais-je dire, conquérir le monde à l¹aide, maintenant, du livre.

    Voilà en quoi la critique contemporaine est encore pertinente aujourd¹hui : dans la modernité, elle permet de situer très précisément la naissance fulgurante de ce type de gens ne reconnaissant plus le travail intellectuel ainsi que de sa trop débile représentante : la vidette. La critique contemporaine nous donne une lecture du réel juste. Grâce à elle, on s¹aperçoit bien qu¹au lieu de prendre part dans les débats, les intellectuels n¹ont fait qu¹hurler au scandale comme des désadaptés. Je ne fais de procès d¹intention à personne. Je sais que Lévy est engagé (il l¹écrit dans son livre). Je crois que Milner ne désire tout simplement pas l¹être (il ne sembla pas, dans son texte, se dissocier de ce qu¹il discrédite. De plus, il s¹avoue, naturellement, pessimiste convaincu en entrevue).

    Je me permets, j¹ose, maintenant ce commentaire, cette critique basée sur une expérience personnelle allant dans le sens d¹un Milner. Milner d¹abord :

    Le plus souillé de ces petits animaux est bien l¹universitaire tel qu¹il est devenu. À qui oserait s¹intéresser aujourd¹hui aux choses de l¹esprit, je n¹ai, appuyé d¹une expérience déjà longue, qu¹un seul conseil à donner : fuyez l¹enseignement et la culture tels qu¹ils se proposent à vous en France. N¹en devenez jamais les agents ni les patients. [Š] Comprenez que la société française a toujours été la plus ennemie du savoir et de la pensée .

    Ce constat s¹applique excellemment au Québec, et, précisément ici, à l¹Université McGill. L¹intellectuel mcgillois fait preuve d¹une étonnante bassesse d¹esprit lorsqu¹il balance au journal étudiant francophone Le Délit que notre numéro spécial est incomplet ou bien que tel ou tel article est franchement mauvais. C¹est qu¹on s¹attend, en lisant sa réponse dite intellectuelle, qu¹il partage son Précieux Savoir, et qu¹il fasse avancer le débat par une critique juste. Or, j¹ai remarqué que, chaque fois que ces réactions advenaient dans le journal, ces intellectuels n¹amenaient pas d¹arguments neufs, mais ils utilisaient plutôt le sophisme de l¹attaque contre la personne. Bravo donc! On écrit à un journal étudiant, cela en n¹argumentant pas du tout. Du coup, on s¹attaque à la personne, et nullement au raisonnement. Belle représentation de l¹universitaire, voire de l¹université, n¹est-ce pas? D¹ailleurs, ce dernier, celui qui adopte cette attitude envers le journal, est le plus dérangeant! Alors, de grâce, ne nous arrêtons pas sur celui qui se tait! Son pathétisme découragerait bien tropŠ Je dis que ce qui me dérange c¹est que personne ne profite de cette bassesse d¹«intello». Mais il y a plus. Sans doute pour nous clouer le bec, on signe, finalement, «Étudiant à la maîtrise» ou même «Professeur» ou mieux «Docteur». Vous en conviendrez avec moi : il y a de quoi épater un journaliste occasionnel du Délit! Je dis : Bravo messieurs les étudiants à la maîtrise ainsi que les professeurs qui ont l¹habilité aussi développée, en un genre aussi court que la lettre, de manier deux sophismes : celui de l¹attaque à la personne et le sophisme d¹autorité! Avant, ces intellectuels me faisaient rire, maintenant ils m¹irritent; je me dis que le journal étudiant francophone de McGill aurait tant à apprendre de leur riche et distinguée dialectique argumentaire.

    Étant donné que c¹est beau d¹écrire dans des revues savantes. Mais, que ce n¹est pas le seul lieu où le savoir doit abonderŠ Le Délit est membre fondateur de la Canadian University Press (CUP) et de la Presse universitaire indépendante du Québec (PUIQ), ni plus ni moins, c¹est un des rares médias du coin qui soit très libre. Pourtant, ni les étudiants, ni les professeurs semblent accorder de l¹importance à ce phénomène. Ai-je besoin de dire que la qualité du journal, qu¹ils dénigrent si souvent, n¹est qu¹inversement proportionnelle à leur ignorance crasse?

    Je laisse Milner, car je viens de soulever et d¹exemplifier le seul point de son argumentation sur lequel je tombe réellement d¹accord. Je solutionne ce problème à la lumière d¹un propos de Bernard-Henri Lévy. Ce qu¹a saisis un Lévy, quoiqu¹en le formulant autrement, est que l¹intellectuel d¹aujourd¹hui pourrait être une vedette afin de se faire voir et plus important encore de dire, mais il ne le fait pas. Il a la possibilité, grâce à son savoir (et grâce à sa philo-sophie, littéralement son «amour» de la «sagesse») de ne pas être une vidette. Il est capable (reste qu¹un effort doit être fait), de prendre part et d¹engager, à l¹aide de se parole, des débats. D¹ailleurs, il n¹a pas à les chercher ces débats. Le débat survient lorsque deux personnes disent ce qu¹ils pensent. Les chercheurs de débat sont dans le tort. Authentiques flancs mous que ceux qui ont le devoir moral de parler fort, mais qui ne le font jamais, trop encrassés dans leur traditionnelle indifférence. J¹insiste là-dessus : leur désintérêt abject vis-à-vis de l¹actualité dégrade le climat de la pensée grandement. Par exemple, cet intellectuel parle de Noam Chomksy et des États-Unis et de Philippe Sollers et de la France et est content content. Il est fier de notre Canadienne Naomi Klein et de ses idées anti-mondialisantes. Mais cet intellectuel imbécile contribue à la dégradation du climat favorable aux débats, car il évoque ces noms afin de montrer qu¹il suit tout, qu¹il est Cultivé, mais n¹y prend pas place. Il fait du voyeurisme intellectuel . Rien de plus. C¹est que l¹intellectuel imbécile n¹a pas saisi la vision du monde de ces artisans de la paix, ces intellectuels dans le sens noble et vrai du terme, c¹est-à-dire ceux qui stimulent l¹activité de l¹esprit (ainsi, autant que possible, que celui des autres!) en y adjoignant un désir sincère de fraternité. L¹intellectuel imbécile n¹a pas compris qu¹il faille agir au local. Sur le plan communautaire. Celui qui ne dispose pas des ressources à sa disposition est dans le tort; c¹est un intellectuel imbécile. Redisons-le : Milner s¹accorderait avec moi sur ce sombre portrait de l¹universitaire. Quant à Barthes, il insisterait sur l¹urgente nécessité de le recycler au plus sacrant. Je suggère maintenant de parcourir les principaux points de cette ultime opération de recyclage.

    LA NÉCESSAIRE CROYANCE EN L¹IMAGE
    Le deuxième point que j¹évoquerai ici soulève une similitude présente dans les deux textes. L¹ontologie postmoderne, fondée sur le disparate, l¹hybride, la coprésence, la complexification, provient sans doute de la crise que traverse notre époque. Je ne discuterais pas de cela. D¹ailleurs, au lieu de retracer l¹histoire de cette crise, peut-être faudrait-il chercher la solution dans le présent? Au surplus, dans tout cela, Lévy, ainsi que Milner s¹accordent pour dire que le rôle premier de l¹intellectuel est de complexifier. Complexifier quoi? Complexifier tout. Tout complexifier. Tout retourner dans tous les sens. Tout répéter à l¹envers, autrement. Cela, chacun le fait à sa façon. Lévy, en portant son regard vers l¹avenir (télévision, langage audiovisuel : l¹image). Milner, en se retournant vers l¹histoire (française seulement). J¹ai dit qu¹il existait la vedette et la vidette et que l¹intellectuel devait comprendre le langage de la vedette afin de se servir du concept qui, seul, à notre époque, permet de se faire voir, et, surtout, de dire. Dans le fond, j¹ai fait voir que l¹intellectuel était tenu de recycler le terme de «vedette» s¹il voulait retrouver son rôle initial de complexificateur . Pratiquement, cela signifie qu¹il doit adresser une lettre au Président de la République, tel Zola l¹a fait. Il doit signer cette même lettre, tel un Mallarmé, par exemple. Comment faut-il s¹y prendre? D¹une façon qui me paraît double et que défendent bien différemment nos deux auteurs. D¹abord, il y a l¹anachronique Milner qui nie l¹importance de l¹image en ne l¹évoquant pas dans sa courte analyse et Lévy qui amorce la réflexion sans la pousser assez loin. Sans insister assez sur le nécessaire croyance en l¹image.

    Un Milner, donc, qui ne cesse de se lamenter, dans son pamphlet, que «La République ne reflétait pas la société. On le lui a assez reproché; à droite, autrefois, à gauche, aujourd¹hui. Aujourd¹hui, elle la reflète et le résultat s¹observe : la disparition de toute vie intellectuelle» blablablaŠ Et un Lévy qui est plus conciliant, plus complexifiant, donc plus intellectuel, en considérant autrement l¹idée de reflet. De regard. D¹ailleurs, étymologiquement «vedette» vient de «vedere», c¹est-à-dire «voir». Tout est dans le regard. Dans la croyance qu¹on a du regard. De l¹image. Aussi, l¹intellectuel n¹est-il pas le principal porteur de toute théorie, c¹est-à-dire de toute vue intellectuelle? Je ne pousse pas cette idée trop loin, car en 27 pages, Milner ne cesse de radoter cette expression de «reflet». Terme qu¹il accole au mot «société» et au mot «France» ainsi que «République». ‹Tous des grands mots mythiques et fourre-tout qu¹un cégépien apprend à maîtriser assez tôt.‹ Tandis que Lévy, lorsqu¹il l¹évoque, une fois, dit :

    Ils [les intellectuels] vivent enfin ­ et c¹est peut-être l¹essentiel ­ dans la hantise de cette dissolution du réel dont la multiplication des médias donne en quelque sorte l¹avant-goût. Plus de réel, non. Plus de choses. Plus de matière. Rien que des reflets. Des reflets de reflets. Des simulacres ou des semblants .

    Je crois, en fait, qu¹il est aberrant, en 2002, d¹écrire et de réécrire que c¹est à cause des changements de gouvernementalité en France que les intellectuels se raréfient, voire que ce manque est explicable par cette simplette notion de «reflet» . Je crois que si le Français moyen regarde la télévision trois heures et demie par jour , il faille bien admettre, tel le fait Lévy, «[Š] qu¹au lieu de pleurnicher sur la prétendue barbarie dont elle serait l¹agent, les intellectuels, mes pairs, feraient mieux d¹apprendre à s¹en servir et à en maîtriser le langage» . J¹ai la croyance en l¹image.

    Mais, en ai-je vraiment le choix? Car, il me semble que l¹aspect performatif importe plus qu¹on ne le croit. C¹est-à-dire que «la disparition de toute vie intellectuelle» , qu¹évoque les pleurnichements de Milner, hanté dans sa trop parfaite Troisième République, le manque d¹intellos, ce que je nommerais «l¹obsolescence planifié d¹intellos», s¹explique en grande partie par la lecture que l¹on fait du problème. «L¹obsolescence» et la «planification» de cette dernière n¹existe que parce qu¹on la nomme. Attention. Loin de moi l¹idée de réhabiliter quelque théorie nominaliste, reste que la croyance à l¹utilité de l¹intellectuel crédibilise la nécessité de laisser une place à ce dernier. Et, même cette croyance ne suffit pas. Il faut l¹imager. Mais voyons-y, encore, de plus près.

    Lévy voit l¹avenir. Le petit écran. Le langage audiovisuel : l¹image. Il est conscient de ces moyens. Son «Éloge des intellectuels» y laisse une large place. Le chapitre trois de son texte s¹intitule d¹ailleurs «L¹Homo cathodicus» . Et, bien qu¹au début de son essai il s¹insurge contre la «rumeur du moment» qui veut que le Mal soit la télévision, c¹est surtout dans ce segment qu¹il défendra cette vue intellectuelle. En effet, Lévy considére le problème sous cet angle : «La télé est là. Je m¹en sers. J¹essaie qu¹elle ne se serve pas trop de moi» . C¹est dire que Lévy, contrairement à Milner, tente, tant bien que mal, d¹utiliser ce moyen de communication. Il se lève contre la médiaphobie. Et, surtout, se demande : «Pourquoi veut-on que l¹image soit toujours, forcément, de la parole déchue, de l¹écriture au (sic) rabais?». Essayant de répondre à cette question, il ajoute que :

    [Š] [l¹]on sait que la parole livresque et la parole audiovisuelle sont deux paroles hétérogènes, homonymes l¹une de l¹autre; et alors c¹est tout un champ de possible qui s¹ouvre, tout un alphabet, toute une syntaxe, toute une série de tours, détours, tropes et systèmes métaphoriques dont nous n¹avions pas idée et qui n¹ont pas de raison, à priori, d¹être plus pauvres, ou plus sommaires que d¹autres. [Š] ces écrivains dont je parle depuis le début et que j¹appelle «les intellectuels». [Š] sont [Š] déjà exposés. Toute une part de leur être est d¹ores et déjà publique, politique, engagée. Pourquoi, alors, se dérober? Pourquoi reculer? Au nom de quelle étrange pudeur hésiter tout à coup devant cette ultime exposition?

    Bernard-Henri Lévy se demande pourquoi les intellectuels, ses contemporains, ne croient pas à l¹image. C¹est ce qu¹il l¹amènera à dire, plus loin : «Je ne crois pas aux vertus du rétro. Je ne crois pas à l¹efficacité des replis nostalgiques académiques» . Exactement le cas de Jean-Claude Milner, non?

    Ce dernier nie l¹importance de l¹image en ne l¹évoquant pas une fois. Plutôt, il nombrilise. Il se nombrilise. Il nombrilise l¹intellectuel de plusieurs façons. Il tourne d¹abord autour de l¹histoire française en pensant que la clé du problème s¹y trouve. Réflexe bien français. Son nombrilisme l¹amène à historiciser tout à l¹intérieur de l¹Hexagone. S¹«[Š] il n¹y a plus en France l¹ombre d¹une vie intellectuelle. L¹explication immédiate est simple : le dispositif inventé à la fin du XIXe siècle n¹a pas résisté aux désordres du XXe et il n¹a pas été remplacé» . C¹est la faute de Vichy, de la République indiscutée, de la grande peur de 1968 qui rallia le peuple de façon trop homogène, de la gouvernementalité qui ne fait que «refléter» la société etc. Ses litanies reflètent le simplisme de son raisonnement. Bref, ce n¹est surtout pas la faute de l¹intellectuel. Mais des autres. Milner dresse une sorte d¹«Axe du Mal» du monde intellectuel. Plus étonnant encore, il en circonscrit la France. Le Mal autant que le Bien doivent nécessairement être dans son pays ou le voisiner. Nombriliste vision du monde. Constat d¹échec, peut-être. Pessimisme certainement. Il effleure bien une autre réponse. Mais il semble ontologiquement incapable de sortir de son cercle de pensée. Lorsqu¹il sort de son francentrisme, c¹est pour se cantonner dans un eurocentrisme creux :

    La démonstration s¹impose : là où la société française règne, toute pensée s¹éteint, toute langue se tait, toute oreille se ferme. Pour qu¹il n¹en soit pas ainsi, il faut que la société soit en quelque sorte contournée. Or, elle ne l¹est plus et le sera de moins en moins, si l¹on comprend bien ce que signifie l¹émergence européenne : european way of life.

    Bref, Milner a la croyance de son nombril. Lévy admet qu¹il faille apprendre au plus vite le langage audiovisuel afin de se faire voir, et, dans un temps deuxième, dire. Étrange, n¹est-ce pas, que la vidette semble si menaçante pour quelqu¹intellectuel qui, supposément, côtoie si intimement l¹Universel? C¹est dire que les deux lectures de l¹époque structuraliste ainsi que les deux façons de voir le rôle de complexification du monde inhérent toute activité dite intellectuelle est fort problématique. Ainsi que la croyance en un monde différent s¹avère être plus pertinente qu¹un pleurnichard pamphlet. Je ferai pas d¹Éloge aux intellectuels, plutôt j¹opte pour la croyance en l¹image. Finalement, je dis que si «croire à quelqu¹un ou à quelque chose est un acte de jugement, tandis que croire en quelqu¹un ou en quelque chose implique une adhésion morale ou affective» , j¹ai l¹intime conviction qu¹il faut croire à et en l¹intellectuel. Et, par-dessus le marché, cette croyance passe inévitablement par l¹image. N¹en déplaise à certains intellectuels. Ou aux videttes.

  3. C’est une très bonme question.
    Je ne pourrais malheureusement pas lui répondre en quelques secondes; et me voilà prise dans mon propre piège intellectuel. Dans une chronique à CISM 89.3FM à Montréal, je proposais que les intellectuels s’expriment sur le genre de société qu’ils voulaient et s’impliquent soit de façon critique ou politiquement.
    À mon avis, c’est avec le temps que l’on crée ses convictions et pour le moments mes valeurs d’étudiante à la maîtrise se limitent à des valeurs subjectives. Ce qui compte pour le moment c’est d’éveiller les esprits sociaux, favoriser la controverse, il n’y a rien de mal là dedans. La société québécoise manque de débat de fond. Parfois ils nous apparaissent futiles, mais à long terme apporte beaucoup.

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