Le théatre d’été selon Joseph Facal

Joseph Facal a publié dans les derniers jours un texte qui me semble particulièrement important dans le contexte où nous assistons au Québec (et en France) à des bouleversements qui pourraient donner lieu à un renouvellement des pratiques politiques.

Sous le titre Théâtre d’été, l’ex-ministre-le-plus-présent-dans-la-blogopshère rappelle que:

« Un politicien […] peut très difficilement dire qu’il ne sait pas. […] Même chose devant un problème impossible à résoudre. Pour un politicien, l’admettre ne sera pas vu […] comme une franchise de bon aloi, mais comme un aveu d’impuissance et d’incompétence. […] »

« Il est donc toujours obligé de faire semblant qu’il sait ou qu’il peut faire quelque chose ou, au moins, qu’il est sensible aux tracas des gens. Montrer en tout cas qu’il ne reste pas les bras croisés. Bouger même si c’est pour n’aller nulle part. »

Tous ceux qui ont formulés des commentaires à la suite du texte semblent partager ce constat et s’entendre pour le déplorer — mais bien peu osent s’aventure à formuler des solutions à ce qui prend au fil de la conversation des allures de faiblesse de la démocratie alors qu’il ne s’agit en fait que de mauvaises habitudes pris dans l’exercice de la démocratie. Je ne crois à aucune fatalité en ce domaine — je crois profondément qu’il n’en tient qu’aux hommes et aux femmes politiques (et à ceux qui les élisent) de changer ces habitudes.

À cet égard, en réaction à un commentaire de Michaël Carpentier, Joseph Facal précise:

« …[qu’]on ne peut pas non plus TOUT dire ce qu’on pense TOUT LE TEMPS. En fait, c’est sans doute René Lévesque qui a montré la voie. Il disait : «je ne peux pas dire tout ce que je pense, mais je pense tout ce que je dis». »

Tout en étant d’accord avec cela, je pense que ce paragraphe illustre bien la faiblesse du texte dans son ensemble. Parce que le problème, au fond, ce n’est pas qu’un politicien choisisse ce qu’il dit et ce qu’il tait (on le fait tous continuellement) — c’est qu’il manque de respect aux citoyens en ne s’obligeant pas toujours à formuler des raisonnements complets.

Un raisonnement complet suppose, par exemple, de dire:

« Je pense que… parce que… et par conséquent je propose que… »

…quand on a quelque chose à proposer — ou:

« On constate que… cela a pour effet ceci et cela… et je n’ai malheureusement pas encore de proposition pour corriger la situation… reparlons-en le mois prochain… je m’engage à faire un suivi avec vous à cette date. »

…si on ne sait pas!

D’une certaine manière, le texte pèche précisément par ce qu’il dénonce parce que son auteur évite de formuler des propositions qui permettrait de palier à ce qu’il déplore: il se contente de formuler la part consensuelle — au risque d’alimenter le cynisme contre lequel il voudrait lutter.

Nous serions d’autant plus en droit de s’attendre à une proposition de la part de l’auteur, il me semble, qu’il ajoute, toujours en réponse à un commentaire:

« Je suis aussi entièrement d’accord avec ceux d’entre vous qui pensent que le peuple voit de plus en plus clairement ce théatre pour ce qu’il est, et que cela explique au moins une partie du cynisme actuel des gens. »

Pour moi, le devoir des intellectuels — ce qu’est indéniablement Joseph Facal — c’est de proposer. Le commentaire est insuffisant.

Je crois personnellement que le principal obstacle à cette autre manière de faire la politique est probablement l’instantanéité que tentent de nous imposer certains médias qui trouvent avantage à faire de la politique un spectacle. On s’attend aujourd’hui à ce qu’un politicien ait une idée sur tout à tout moment. Un pont s’écroule, il faudrait qu’il sache déjà de quelle manière il faut modifier la gestion des milliers d’autres que compte le pays. C’est renier la complexité du monde dans lequel on vit et l’interdépendance des sujets qui sont confiés au monde politique (qui, par définition, s’intéresse ce qui implique des choix de société difficiles, des arbitrages financiers, etc.).

Pour cette raison, il me semble plus important que jamais d’inscrire l’action politique dans le temps. Cela veut évidemment dire de faire moins de place aux sondages et de laisser le temps aux gens de réfléchir, mais cela veut aussi dire d’exiger de nos hommes et de nos femmes politiques de dire ce qu’elles pensent plus régulièrement, d’exprimer les valeurs qui les guident, et de partager plus ouvertement leurs convictions. D’écrire aussi — d’avoir le courage de s’exprimer en sachant que c’est aussi sur la base de ce qu’ils ont dit dans le passé que nous les jugerons dans le futur — et que s’ils ont généralement été cohérents, qu’ils n’ont pas fait preuve de trop d’opportunisme, nous saurons leur accorder le droit de ne pas tout avoir sur le champ ou de ne pas avoir d’idée sur tout au moment précis où on le demande — et même le droit à l’erreur et celui de changer d’idée! Tout est dans la rigueur et l’exigence qu’on s’impose. La voie facile, celle par laquelle on choisi de ne s’exprimer que quand on est forcé de le faire, n’est pas une voie compatible avec le renouvellement des pratiques politiques.

C’est bien d’ailleurs pourquoi les blogues, par l’ouverture et la perspective constructiviste qu’il permet d’avoir sur la pensée des uns et des autres (des simples citoyens comme des politiciens qui acceptent de jouer le jeu) sont aussi intéressants, et de plus en plus indispensables, d’un point de vue démocratique. Je suis ravi que Joseph Facal partage ce point de vue et qu’il tienne son propre blogue. C’est d’ailleurs pourquoi je me permets de réagir à son texte en l’invitant à prolonger sa réflexion qui me semble encore bien incomplètement formulée.

J’ai pour ma part candidement (?) formulé il y a quelques mois un certain nombre de propositions qui pouvaient s’inscrire dans cette voie. Je les reporte ici afin qu’elles puissent alimenter la discussion.

Certes, la situation est déplorable. Alors, on fait quoi?

3 commentaires

  1. Ta réaction au texte de Joseph Facal tombe bien, car Michael Ignatieff traitait un peu des mêmes questions hier dans le New York Times Magazine:
    http://www.nytimes.com/2007/08/05/magazine/05iraq-t.html?_r=1&ref=magazine&oref=slogin

    C’est le Devoir de ce matin qui rapporte certains extraits de ce mea culpa intitulé «Getting Irak Wrong», sincère rélfexion sur le sens du jugement en politique, sur ce qu’un politicien peut dire ou doit dire selon les contextes. Voici le lien vers l’article du Devoir où on en parle:
    http://www.ledevoir.com/2007/08/06/152545.html

    C’est un sujet très intéressant. Je pense que tes deux propositions de formulation, en italique dans ton texte, seraient également utiles à plusieurs enseignants, cadres, chefs d’équipe, etc.

  2. Merci beaucoup Sophie pour ce texte qui m’avait échappé.

    Je trouve particulièrement intéressant ce passage:

    « …le politicien doit en toute circonstance avoir le « sens de la réalité », être capable de percevoir le monde tel qu’il est et tel qu’il pourrait être. »

    Et terriblement dommage — voire condamnable — l’extrait inutilement cynique qui sert de conclusion à l’article du Devoir:

    « Il n’y a rien de personnel en politique, parce que la politique est du théâtre. […] Ça fait partie du spectacle d’insulter un autre parlementaire en Chambre, puis d’aller prendre un verre avec lui ensuite. »

    Ce qui est condamnable, ce n’est évidemment pas d’aller prendre un verre avec l’adversaire politique, non… c’est de croire que les citoyens sont dupes et qu’ils ne méritent pas un peu plus de transparence et de maturité dans le jeu politique.

    Candide? Je ne crois pas. Utopiste? Certainement! Je pense même que c’est une attitude indispensable à tout progrès social.

    Encore merci (et il me reste à lire le texte complet d’Ignatieff).

  3. Note: Pour lire l’article de Michael Ignatieff au complet, il faut s’abonner au magazine. C’est gratuit.

    Ça vaut la peine de le lire en entier. C’est très étoffé. Je me trompe peut-être, mais ce n’est sans doute pas la majorité de nos députés qui peuvent écrire un texte aussi long sur un tel sujet, et dans lequel on sent une très sincère remise en question. Je m’intéresserai désormais davantage à cet homme politique.

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