Google et les éditeurs de livres (1)

Google a annoncé mardi dernier qu’il était parvenu à un accord pour régler le litige qui l’opposait depuis 2005 à l’association des auteurs et à l’association des éditeurs américains relativement au programme Google Book Search.

Bien sûr, l’accord ne concerne en principe que les États-Unis, et doit encore être approuvé par les tribunaux, mais on peut d’ores et déjà affirmer sans trop de risque de se tromper que le 28 octobre 2008 restera comme une date importante dans l’histoire de Google (je dirais spontanément que c’est la quatrième : après la fondation et le lancement de adwords et de adsense), dans celle du Web, de façon générale, et à plus forte raison dans celle de l’édition et du commerce du livre.

Il faudra évidemment encore beaucoup de temps pour comprendre et évaluer l’étendue des retombées de cet accord complexe, mais une chose est certaine : les 134 pages qui le composent transformeront vraiment très profondément — et très rapidement — le commerce du livre (numérique, surtout, mais pas uniquement) non seulement aux États-Unis, mais aussi un peu partout dans le monde, y compris au Québec.

Dans ce contexte, quand je lis les communiqués émis par certains regroupements d’éditeurs américains et européens, qui laissent entendre que les éditeurs « ont gagné contre Google », que « Google accepte de payer 125 millions de dollars de compensation aux éditeurs » voire que cet accord « confirmerait la validité des règlements et politiques en vigueur sur le droit d’auteur »… je me dis qu’ils ne lisent certainement pas la même chose que moi — où qu’ils ne le font pas avec le même regard en tout cas! Parce que je pense qu’il faut être beaucoup plus nuancé.

Ainsi, au terme de trois lectures complètes de l’accord, et de celle plusieurs dizaines de textes publiés sur les blogues spécialisés, je sens le besoin de récapituler ce que j’en retiens… comme pour me faire une idée et intégrer tout cela dans le plan d’action qui m’anime depuis mon retour au Québec, qui motive la création d’un nouveau département au sein de De Marque, et qui doit conduire à la mise en place d’une infrastructure numérique collective, partagée par l’ensemble des éditeurs québécois qui le souhaiteront.

Comme il y aura vraiment beaucoup à écrire sur tout ça, ne serait-ce que pour me clarifier les idées, je vais regrouper dans les prochains jours l’ensemble de mes réflexions, notamment pour tenter de formuler simplement:

– Ce qu’est réellement Google Book Search
– En quoi consiste le litige auquel l’accord vise à mettre un terme?
– De quoi est constitué l’accord? Est-ce un bon accord? (Qui en sont les principaux gagnants/perdants?)
– Qu’est-ce que Google peut bien nous réserver pour la suite?
– Qu’est-ce que cela signifie pour le monde de l’édition québécois (et pour celui de l’éducation)?
– Quels défis cela pose-t-il à court et à moyen termes?

En terminant (pour aujourd’hui!) et sans vouloir présumer des conclusions de l’exercice — j’ai encore beaucoup à cogiter — disons que mon intuition à ce stade est à l’effet que les éditeurs américains ont choisi en signant cet accord de prendre tout de suite les revenus que Google leur proposait (et qu’ils n’auraient pas générés autrement parce qu’ils ne sont absolument pas prêts pour faire face aux défis du numérique; ce n’est donc pas un si mauvais accord!) mais qu’ils ont dû pour cela accepter que Google détermine dorénavant presque seul les règles du jeu dans le commerce du livre (jusqu’à pouvoir déterminer, et faire varier dans le temps, sur la base d’un algorithme secret, le prix de vente des livres — rien de moins!). À court terme, c’est peut-être un bon calcul pour les actionnaires des maisons d’édition, mais à moyen et à long terme cela pourrait s’avérer extrêmement contraignant et coûteux.

Quant aux pouvoirs publics, qui dans presque tous les pays occidentaux ont crû nécessaire d’accorder un statut particulier au livre (à la fois comme oeuvre et comme produit) ainsi qu’aux acteurs de ce secteur économique et culturel (éditeurs, bibliothèques et libraires, notamment), je pense qu’ils ont intérêt à lire et à analyser très rapidement les conséquences potentielles de cet accord sur les réglementations et les législations en vigueur… parce qu’à défaut de procéder de façon pressante à leur mise à jour afin de tenir compte du numérique, ce sont des accords de la nature de celui proposé par Google qui risque de de substituer, de facto à de larges pans de la Loi 51, au Québec, et à la Loi sur le prix unique, en France, par exemple.

Et si une chose est sûre… c’est que ce serait vraiment bête pour le Québec de s’être battu avec autant d’acharnement sur la scène internationale afin de défendre « l’exception culturelle » (et de réclamer avant autant de vigueur un siège à l’UNESCO) et de laisser par ailleurs tomber en désuétude les leviers réglementaires que nous avons mis tant d’années à mettre en place… simplement par manque de courage ou d’imagination — ou simplement par fascination devant la puissance et le succès de Google… qui sont tellement impressionnants qu’ils peuvent effectivement parfois donner l’envie de nous en remettre à lui plutôt que de devoir élaborer nous-mêmes les moyens de faire face aux défis du numérique.

En tout cas, pour ma part, cela me donne plutôt envie de me retrousser les manches…