Correspondance

K. avait les yeux rivés à son écran — du matin au soir. La nuit, même, parfois. Mais ce n’était pas le principal problème.

On lui écrivait. Il fallait qu’il réponde.

Alors, il répondait. Le plus rapidement possible. C’est ce qu’on attendait de lui.

Les messages s’accumulaient. Des centaines chaque jour. Il y répondait. C’est tout.

C’était l’essentiel de son travail. Répondre. Éternel recommencement.

D’autres avaient évidemment pour métier d’initier des communications. Ils écrivaient à des gens comme lui, qui y répondaient. C’était mieux comme ça.

Il y avait autrefois des gens dont le métier exigeait à la fois d’adresser des messages et de répondre à d’autres. Mais le nombre des échanges avait augmenté jusqu’à s’emballer et il avait fallu mieux partager les tâches. Ce qui avait été fait à l’occasion d’un décret. Répondre aux messages était alors devenu un métier à part entière. Un métier très particulier parce qu’il  exigeait de ceux qui l’exerçaient d’adapter le rythme de leur vie à celui de l’arrivée des messages. Les meilleurs répondants étaient adulés. Leur inbox était toujours vide. Aussitôt arrivé chaque message trouvait réponse. À peine un petit lag, le matin, au réveil. Vite comblé, après un café.

Ceux qui écrivaient étaient beaucoup moins nombreux que ceux qui répondaient. Un seul suffisait généralement à occuper une dizaine de répondants. C’était plus facile.

Ils initiaient assez peu de messages au fond parce que les réponses qu’ils obtenaient permettaient généralement de réagir, de demander des précisions, ou d’adresser des remerciements qui seraient rédigés de manière à susciter une nouvelle réponse.

Le système fonctionnait bien. C’était ainsi. Sauf pour quelques-uns, qui s’étaient exclus de cette mécanique en revendiquant un statut dit équilibré en vertu de la clause dite écologique du décret sur la correspondance électronique.

Les aspirants à ce statut devaient faire la preuve de leur capacité à endiguer efficacement le flot de messages qui leur étaient adressés de manière à dégager suffisamment de temps pour pouvoir initier des messages à leur tour. Cela ne se faisait généralement pas sans heurts, et sans décevoir quelques correspondants habitués à recevoir presque instantanément des réponses, mais certains y arrivaient assez bien.

Une fois acquis ce statut, il ne resterait plus à K. qu’à trouver ce qu’il ferait de ce temps d’écriture.

Qu’allait-il écrire? À qui s’adresserait-il?

Il n’en était pas encore là.

Mais presque.

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