Et si Nathalie Petrowski avait (un peu) raison…

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Dans un texte au titre tapageur, Nathalie Petrowski chante aujourd’hui les louanges du livre numérique… avant d’en dénoncer les prix beaucoup trop élevés, à son avis. « Est-ce une erreur ou une arnaque? », s’interroge-t-elle.

La Presse | Nathalie Petrowski | L’erreur numérique

Prenant prétexte de quelques échos au bras de fer que se mènent actuellement Hachette et Amazon aux États-Unis, la chroniqueuse déclare que « les livres numériques vendus [au Québec] sont outrageusement et inutilement chers [et que] rien, en effet, ne [le] justifie ».

Outrageusement.

Inutilement.

Rien ne le justifie.

Le choix des mots devrait attirer notre attention. Provocateurs et sans nuances — ceux d’une polémiste qui s’assume.

Nathalie Petrowski est aussi une auteure. Elle sait très bien manier les mots et côtoie le monde de l’édition. Elle côtoie fréquemment d’autres auteurs, des éditeurs, des libraires. Elle aurait facilement pu écrire autre chose, citer des gens du milieu, apporter des nuances. Elle a choisi de ne pas le faire — parce qu’elle avait l’intention de provoquer. Je crois qu’il faut en tenir compte avant de réagir.

Parce qu’au fond, par-delà le brouhaha que le texte va engendrer sur le Web (pyrotechnicien, quel beau métier!), je pense que ce que Nathalie Petrowski plaide ce matin ce n’est pas tant que les livres numériques sont trop chers, mais bien qu’elle a l’impression qu’ils sont trop chers. Ce qu’elle nous dit, c’est que les consommateurs ne comprennent pas le prix des livres numériques. Que ces prix soient justifiés ou non, c’est une tout autre question (pas moins importante pour autant).

On pourra pondre tous les textes qu’on voudra pour expliquer le prix des livres de toutes sortes de façon — en décortiquant les coûts (dont la rémunération de l’auteur), en décrivant la manière dont l’État soutien la création, en analysant les impacts de la taille des marchés sur l’économie des PME, en débattant de l’importance de la diversité culturelle, et quoi encore? Les angles ne manquent pas et les bons arguments non plus. Mais est-ce que l’opinion publique s’en trouve transformée? 

Je pense qu’il n’est pas inutile de se le répéter: les consommateurs sont nombreux à ne pas comprendre le prix des livres numériques — imprimés aussi, d’ailleurs. C’est une réalité à laquelle on ne peut pas échapper. Il faudra en tenir compte pour la suite des choses.

Cela étant dit, une fois que la polémique qu’a voulu susciter Nathalie Petrowski sera derrière nous, et que la chroniqueuse s’intéressera à d’autres sujets, le défi restera entier pour tous les acteurs du monde du livre québécois: comment on fait pour traverser cette période de transformation intensive sans mettre son existence en péril. Est-ce que c’est en réduisant radicalement les prix des livres numériques? Rien n’est moins sûr. Et je pense que Nathalie Petrowski le sait très bien.

Ce qu’il est essentiel de rappeler c’est que le livre est la plus importante industrie culturelle au Québec, que c’est une industrie faite de centaines de petites et moyennes entreprises, et qu’une telle industrie, ça ne se r’vire pas sur un dix cennes. Ça a besoin de temps pour s’adapter.

C’est d’ailleurs ça qui est au coeur du bras de fer entre Amazon et Hachette (qui n’est d’ailleurs que la pointe de l’iceberg — pour qui suit vraiment l’actualité de ce milieu): le rythme des changements. Amazon veut précipiter les choses parce qu’elle sait que quand ça va trop vite, les petits acteurs n’arrivent pas s’adapter et meurent… à son profit. C’est la loi du plus fort qui les anime, pas la défense des consommateurs comme Nathalie Petrowski fait semblant de le croire.

Est-ce que les livres numériques seront beaucoup moins cher dans dix ans qu’ils ne le sont aujourd’hui? Je n’en doute pas un seul instant — mais ça se fera progressivement, à mesure que les rouages de cette industrie vont évoluer, sous l’influence du marché et des pouvoirs publics.

Ou, dit encore plus clairement: si je crois que le prix du livre numérique aujourd’hui se justifie pleinement, je pense aussi que la manière dont évoluera très probablement l’industrie du livre va vraisemblablement permettre que les prix diminuent — au fil du temps. 

Néanmoins, la perception que les consommateurs ont du prix des livres est un enjeu très actuel. C’est un enjeu de perception, qu’il faudra aborder en tant que tel. Comment? Je ne le sais pas trop — mais je suis de moins en moins certain que c’est en essayant d’expliquer en détail les coûts de production. Vous les croyez, vous les petits autocollants que les pétrolières apposent sur les pompes à essence, pour justifier les coûts du brut, du raffinage et de la distribution? Faudra faire des brainstorming sur ça… mais spontanément, il me semble qu’il serait préférable d’aborder la question de façon plus globale, faire preuve d’humour, trouver des porte-paroles qui surprennent, et voir à mettre en valeur le réseau des bibliothèques publiques.

Si c’est ça que Nathalie Petrowski voulait porter à notre attention, je pense qu’elle n’a pas tout à fait tort.

J’ose croire que le reste de son texte n’est là que pour susciter la polémique. 

Et je vais me faire un deuxième café.

3 commentaires

  1. Peut-être trouverons-nous quelques arguments vigoureux dans ce billet de Chuck Wendig ?

    http://terribleminds.com/ramble/2014/07/30/the-amazon-e-book-price-fandango-in-which-a-corporation-shares-its-opinion-because-apparently-corporations-have-those-now/

    Je ne traduis pas l’extrait ci-dessous, car, encore en vacances, je suis beaucoup trop paresseuse…

    « The advantage of, say, an author-publisher’s work at $2.99 is very much in part because of that price point. It competes well in price against higher-cost offerings. Debut authors or otherwise unknown authors do better at lower price points, too. A Stephen King book doesn’t need to compete on price because, well, he’s Stephen King, son, and you know what you’re getting with his work, and if you’re a fan, you’re already willing to go above that $9.99 price point because STEPHEN MOTHERFUCKING KING.

    What’s interesting, too, is that by echoing the non-book entertainment choices, Amazon is offering a poor analog — books are not other things, so how do you compare? Facebook is free, so should books be free? I can kill two hours on Facebook easy, just by tripping and falling into a rage-hole. Oh, but wait, a Blu-Ray or digital download of a new movie probably $19.99, bare minimum, and that’s only two hours long. A book will last you more than that so… should the book be $19.99? Or maybe a little less, in order to compete? $14.99, maybe. It’s an odd point to make and does little to enforce the argument that e-books should be cheaper just as it would be a bad argument in terms of demanding e-books be more expensive.

    It’d be like saying ice cream should be cheaper because soup is cheaper. Or ice cream should be more expensive because Kobe beef is more expensive. IT’S ALL JUST FOOD FOR YOUR FOOD HOLE, AND BOOKS ARE JUST DISTRACTIONS TO FILL YOUR JOY SOCKETS. »

  2. Une précision, que connaît bien Clément : «le livre», ça n’existe pas, et donc pas plus «le livre numérique». Il y a «des livres (numériques)», dans des écosystèmes souvent très différents les uns des autres, du livre pour enfants au livre scientifique. On confond trop souvent «le livre» avec le roman, voire avec les best-sellers. C’est un brin plus compliqué que cela, foi d’éditeur scientifique.

  3. Je ne crois pas, mais pas du tout, qu’Amazon « travaille » pour ses clients : Amazon travaille à accroitre ses profits, et cela passe par une domination sans partage de ses marchés. Sur le livre, outre-Atlantique, l’entreprise est en passe de gagner son pari : Borders a disparu, B & N ne va pas très bien, et en cédant sa division numérique, jette en quelque sorte l’éponge de ce côté-là. Restent quelques gros indépendants, qui devraient si tout va bien tenir le choc, parce qu’implantés dans quelques grandes villes (Strands à NY, City Lights à SF, par exemple).
    La France résiste, mais suit le même chemin : en un an, Virgin et Chapitre liquidés, et des dizaines de petites librairies dont on ne parle pas. Reste là encore une poignée de gros indépendants, quelques librairies moyennes et petites, et la Fnac, Cultura et Leclerc, mais tout cela est fragile.

    Le livre numérique est selon moi un support de lecture, comme le grand format et le poche. Personne ne trouve aujourd’hui à redire au poche, bien moins cher, mais qui vient après l’exploitation du livre en grand format. Vendre le livre numérique moins cher, c’est une évidence, mais à quel prix (au propre, comme au figuré) ?
    Entre 20 et 30 % moins cher me semble raisonnable, si l’on veut maintenir un certain niveau de vente papier, qui font vivre à la fois l’éditeur, l’auteur et le libraire. Le lecteur peut vouloir des livres toujours moins chers en numérique, il ne doit pas perdre de vue qu’à force d’abonder dans le sens d’Amazon, il risque à terme d’y perdre beaucoup plus, même si cela ne se mesure pas toujours en monnaie sonnante et trébuchante.

    Un éditeur « pure player » n’a évidemment pas les mêmes contraintes, et il me semble que les deux peuvent co-exister sans que cela soit dommageable pour l’un et pour l’autre.

    Et l’article de Chuck Wendig cité par Virginie est épatant !

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