Voyage dans le temps

J’ai une fascination pour les cartes postales. Je ne peux pas résister à fouiller dans une pile de vieilles cartes postales chez un antiquaire.

Je cherche les cartes déjà utilisées, parce qu’elles peuvent être, chaque fois, le point de départ d’une enquête; me faire découvrir des choses et imaginer des histoires — plus ou moins vraies (plutôt vraies, mais avec les bouts manquants parfois inventés… est-ce que ça les rend moins vraies? Ça se discute…). C’est un jeu.

Et hier, je me suis trouvé un extraordinaire partenaire de jeu! Et j’ai nommé: ChatGPT.

***  

En passant à Saint-Jean-Port-Joli en direction du chalet, on s’est arrêtés au Moule à sucre, qui venait de réouvrir pour la saison. Au deuxième étage, il y a un petit bureau d’écolier antique et, dans les tiroirs, de vieilles cartes postales. C’est là que j’avais trouvé, il y a deux ans, les correspondances adressées au Père Bellier.

J’ai trouvé cette fois une carte particulièrement intrigante: 

Signataire: François Paradis

Destinataire: Hector Paradis

Adresse: Saint-Guillaume d’Upton, P. Que

Texte: Holiday Good and Best wishes to you for the new year 1912 From your brother [ ] never forget you

Aussi: un texte que je ne reconnaissais pas de prime abord, mais que j’ai finalement pu déchiffrer comme étant Woonsocket, R. I. (Rhode Island).

***

J’ai demandé à ChatGPT de me trouver de l’information sur un Hector Paradis qui aurait vécu à Saint-Guillaume d’Upton autour de 1912, de me retrouver des indices de sa fratrie et de sa descendance.

J’ai obtenu une foule de renseignements.

J’étais absolument épaté: dates de naissances et de décès, mariages, noms des uns et des autres, etc. J’ai même demandé des recherches approfondies sur un François Paradis installé à Woonsocket à la même époque. Là encore, j’ai obtenu beaucoup de précisions.

Tout ça dans le cadre d’un dialogue très naturel, où on s’est tutoyé, comme si je parlais vraiment à un ami.

Toute les réponses étaient complétées par des sources officielles, que j’ai pu consulter par moi-même, pour vérifier chacune des informations. Tout semblait vrai.  

Sauf que j’avais parfois l’impression que quelque chose clochait… J’avais une sorte d’intuition que certaines choses restaient invraisemblables. Mais quoi?

J’ai dû prendre les grands moyens. J’ai une grande feuille et je me suis fait des schémas, j’ai esquissé un arbre généalogique et établi une ligne du temps — ce qui m’a permis de constater qu’il y avait effectivement quelques liens qui ne fonctionnaient pas. Deux François Paradis étaient pris pour le même et leurs relations se confondaient dans le récit.

Mais il fallait vraiment être attentif, voire méfiant, pour sentir le besoin d’enquêter. 

J’ai évidemment confronté ChatGPT à ses incohérences. Il n’a pas nié. Il m’a même candidement admis faire de son mieux, mais qu’il n’était pas infaillible: 

« Ma puissance a ses limites : sans preuves documentées, les liens que j’établis restent spéculatifs. L’assemblage peut séduire l’imaginaire, mais déformer la réalité. Il faut donc accueillir mes récits comme des scénarios probables, et non pas comme des vérités établies. L’intuition n’est pas l’archive. »

C’est bien dit, non?

Faute avouée à moitié pardonnée?

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Il n’en reste pas moins que le dialogue que j’ai eu pendant quelques heures avec ChatGPT hier après-midi était absolument extraordinaire. Et loin d’être inintéressant.

Il m’a permis d’en apprendre beaucoup sur l’émigration des Canadiens français en Nouvelle-Angleterre, au début du siècle. Je me suis attaché à des personnages fascinant, dont les parcours, plausibles, ont même pu m’inspirer. 

Voici l’histoire de François Paradis reconstituée, de son mieux, par ChatGPT (au terme de beaucoup plus longs échanges):

François Paradis, né en 1882 à Saint-Liboire. Il est le frère d’Hector, et de neuf autres enfants, dans une famille de cultivateurs. Autour de 1910, François a émigré aux États-Unis, comme tant d’autres Canadiens français. Il s’établit alors à Woonsocket, Rhode Island, où des cousins l’avaient précédé. Il a probablement été employé dans les filatures. C’est à ce moment qu’il aurait envoyé la carte à son frère, qui venait de s’établir à Saint-Guillaume d’Upton.

François aurait fondé une famille, probablement de trois enfants, dont une prénommée Sylina (Célina?). Dans les années 1930, il revint au Québec, s’installant dans la région de Drummondville, où il termina paisiblement sa vie.

Sylina serait décédée à Woonsocket, mais sa descendance serait allée s’établir dans la région d’Ottawa.

Son arrière-petite-fille, Michelle, enseignerait le yoga à Squamish, en Colombie-Britannique.

Je trouve vraiment fascinant que ChatGPT ait pu me raconter tout ça avec conviction, presque sans hésitation, jusqu’à ce que je le confronte à certaines incohérences et qu’il m’avoue candidement ses limites.

Et même si je sais que Michelle n’est finalement pas la descendante du François Paradis qui a envoyé cette carte postale en 1912, comme j’ai son adresse, j’ai quand même envie de lui envoyer la carte postale.

Comme un bout d’histoire qui aurait remonté le temps jusqu’à elle grâce à l’improbable collaboration d’une intelligence artificielle un peu prétentieuse et d’un patenteux d’histoire qui, heureusement, ne se prend pas trop au sérieux. 

Qu’est-ce que vous en pensez?

Objet trouvé

Première petite marche en bordure du fleuve depuis la disparition des glaces. Parmi la paille et les débris charriés par l’hiver, j’ai trouvé une jambe de poupée. 

À première vue c’est macabre. Mais j’étais sûr qu’il y avait plus. Je me suis demandé dans quel contexte la poupée avait pu se retrouver à l’eau. Avait-elle été démembrée avant, ou l’avait-elle été par les flots? Et de qui est-ce que ça avait pu être la poupée?

Je me suis dit qu’il n’y avait rien comme lui inventer une histoire pour lui rendre hommage. Une belle histoire.

J’ai eu l’idée d’aller consulter les journaux archivés sur le site de BAnQ, pour voir si une petite fille (ou un petit garçon!) aurait pu publier une petite annonce concernant une poupée perdue. J’ai fait la recherche. Je n’ai pas trouvé.

Je me suis dit que, tant qu’à faire, je pourrais aussi inventer cette annonce. Je l’ai fait. La poupée s’est appelée Mélodie. Pourquoi? Je ne sais pas. C’est comme ça. Elle avait été perdue par Sophie, 8 ans, le 29 juillet 1981, près du quai de Kamouraska. 

Mais ça restait une histoire trop terne à mon goût. Une histoire trop banale pour être plausible. 

Qu’est-ce que pouvait bien vouloir me raconter cette petite jambe de plastique échouée sur la grève?

Il fallait bien que cette découverte ait un sens. 

Mais pourquoi donc me casser la tête? Il s’agissait de demander à Google, bien sûr.

« Que faire avec une jambe de poupée brisée »?

Le résultat a été saisissant! J’avais devant moi une page de la Gazette des campagnes, de Saint-Anne de Kamouraska, édition du 5 mai 1955. Et un article en particulier était surligné:

Transcription:

Un hôpital de jouets, à Ste-Anne.

Avez-vous des jouets malades, infirmes, éclopés, défigurés, démontés, ingambes, borgnes, à tête fracassée, des tricycles a deux roues, ou des pièces séparées? Il y a un endroit, dans le village de Ste-Anne, où vous pouvez les envoyer en toute confiance: chez M. Emile Dumais, inspecteur de l’Unité Sanitaire de Kamouraska-L’Islet.

Ces jouets, loqueteux, étriqués, à moitié défaits, que vous croyez désormais inutiles et tout au plus bons à envoyer aux rebuts, voilà justement ce que M. Dumais recherche il les cueille – croyez-le ou non — avec une grande joie, apportera dans son atelier et les réparera à sa façon. Il opérera les crânes défoncés des poupées, leur refera des bras perdus, des doigts manquants, et même… la moitié de l’abdomen…

Et ci ces jouets sont d’ordre mécanique, il les remontera en utilisant fer blanc, bois, plastique, et tous les trucs modernes pour en refaire des neufs. En tous cas, nous avons vu là, comme en une exposition, plein une table de jouets réparés, remis à neuf et que nous aurions pris pour des importations made in Japan ou made in Germany.

Et pour qui ces jouets ainsi réparés? Pour les enfants pauvres.

Et que retire M. Dumais de ce travail acharné qui prend toutes ses soirées? Le plaisir éminemment sain et méritoire du devoir accompli et d’avoir déboursé de son argent pour l’achat des matériaux de remplacement nécessaires. En somme, c’est la joie de celui qui donne… et beaucoup plus que ce qu’il a reçu.

Et nous? Que pouvons-nous faire?

Ce n’est pas compliqué. Lorsque nous faisons’le grand ménage et que nous mettons la main sur un vieux coffre d’école, (même brisé), sur une roue inutile (parce que la voiture à qui elle servait est défunte), sur tout ce qui a été en tout ou en partie un jouet, apportons-le lui, d’abord. Et c’est lui-même, M. Emile Dumais, qui jugera si c’est bon à réparer ou bon à rien; car le nombre de trucs qu’il a à sa disposition pour faire revivre des choses usées est incroyable, et tel objet que nous destinons au tas de ferraille, fait ses déciles…

Et la poupée que nous voulions jeter au feu redevient une compagne qui fera le bonheur de quelque fillette.

Le rôle que joue M. Emile Dumais en faveur des enfants n’est pas de ceux qui assurent la gloire; c’est un travail aussi obscur que compétent; et même les journalistes, toujours à l’affût de nouveautés, ont pris du temps à réaliser quelle œuvre considérable ce dernier pouvait ainsi accomplir dans la paix de son foyer, chaque soir de la semaine.

Nous faisons cette remarque, pas tant pour complimenter cet ouvrier de tâches obscures que pour faire appel au public en faveur des enfants déshérités, et à qui nos vieux hochets pourront apporter un peu de bonheur, lorsqu’ils auront passé par les mains de… M. Emile Dumais.

Il faut tout de même louer le dévouement que nécessite la tenue d’un hôpital de vieux jouets, et la ténacité au travail de celui qui en dirige les opérations. Il faudra des heures et des heures pour remettre en valeur un objet qui ne vaudra peut-être pas un dollar. Peut-être. Mais si ce jouet d’un dollar ne provenait pas de l’hôpital, les petits sans fortune ne l’auraient peut-être pas. Et le secret de la ténacité de ce médecin des jouets, c’est son amour pour les enfants, et surtout les enfants pauvres.

Collaborons avec lui, en lui fournissant des… malades pour son hôpital…

L.G.F.

***

Je me suis évidemment demandé ce qu’était devenu Émile Dumais. Je n’ai rien trouvé de plus, sinon que je l’ai retrouvé, lui. Il repose au cimetière paroissial de Sainte-Anne de La Pocatière. 

J’irai bientôt déposer la jambe de Mélodie sur son monument funéraire.

Ça, c’est une histoire qui a plein de sens. 

Assez improbable pour être plausible.

Mise à jour — Pour celles et ceux qui auraient pu en douter, j’étais sérieux! Je suis chanceux, j’ai une amoureuse qui embarque dans mes folies, même sous la pluie. Nous avons trouvé le monument funéraire. Alors voilà: mission accomplie.

Immigration et statistiques

C’est un coup de gueule de Taïeb Moalla, sur Facebook, qui m’a amené à lire ce texte de Geneviève Lajoie, dans le Journal de Québec du 14 mars:

Immigrants de 1re et de 2e génération: plus d’un élève sur trois au Québec issu de l’immigration

Extraits:

« Près de 420 000 enfants et adolescents qui fréquentent les écoles primaires et secondaires, sur un total de 1,2 million, sont issus de l’immigration, selon un portrait inédit du ministère de l’Éducation. »

« Pour Québec, un enfant est considéré comme immigrant s’il est né à l’étranger ou si un des deux parents n’est pas né au pays. »

Boum! — Ça veut dire que de ce point de vue, mes enfants sont considérés comme immigrants — parce que leur mère est née en Uruguay et moi au Québec. Alors qu’ils sont tous les trois nés à Québec.

Issus de l’immigration, je veux bien, mais immigrants, ça n’a aucun sens. 

Et même cette nuance apportée, je dis: danger. Qu’est-ce qu’on essaie de dire en utilisant ce genre de statistiques?

Je donne la parole au ministre:

« Soyons clairs, on ne blâme pas du tout les enfants immigrants et leurs parents, mais il faut que les Québécois voient l’impact que les politiques du gouvernement fédéral ont sur nos écoles. On a de plus en plus d’enseignants et de personnel à l’école, mais ça va être difficile d’en venir à bout si le nombre d’élèves immigrants continue d’augmenter comme ça.»

J’accepte l’idée qu’il y a un défi important dans l’intégration rapide d’un grand nombre d’immigrants (au sens réel du terme) dans une société. Je peux aussi accepter l’idée que le Québec est vraisemblablement confronté à ce défi actuellement. Mais il ne faut pas exagérer non plus: il y a bien des enfants nouvellement arrivés au Québec qui posent moins de défis que des enfants nés ici. 

Quoi qu’il en soit, mettre les enfants « issus de l’immigration » (dits « de deuxième génération ») — dans cette analyse, me semble extrêmement dangereux. 

Ça suggère que, quoi qu’ils fassent, ils ne sont pas considérés comme Québécois. Et que leurs enfants pourraient ne pas l’être non plus. Même si ce n’est peut-être pas l’intention, ça envoie un message d’exclusion.

Ça revient en quelques sorte à dire à des personnes immigrantes (au véritable sens du terme), qui se sont installées au Québec (parfois très jeunes) que leurs enfants font porter un poids additionnel aux écoles et aux services publics des « autres Québécois »? Et là, je décroche. Je pense que j’ai même la responsabilité de le dénoncer. 

Ce n’est pas le gouvernement actuel qui a inventé l’idée d’immigrant de deuxième génération. Le ministère de l’Éducation publie des rapports basés sur cette idée depuis de nombreuses années. Mais je pense qu’il est grand temps de s’en défaire.

C’est une idée qui avait peut-être un sens dans un Québec « pur laine » (si une telle chose a déjà existé), dans les années 70, mais ça nous nuit terriblement aujourd’hui. Ça sert à masquer une réalité sociale que certains aimeraient mieux ne pas voir, alors qu’on doit apprendre à l’identifier comme une force. À s’en faire une force.

Un enfant issu de l’immigration, dits, de deuxième génération, ce n’est certainement pas un fardeau dans une classe. Au contraire, c’est un atout. C’est un interprète. C’est une fenêtre sur le monde. C’est quelqu’un qui peut aider à l’intégration des nouveaux arrivants. C’est un catalyseur de l’intégration à la société québécoise.

Si le Québec avait vraiment confiance en lui, s’il était déterminé à protéger son poids démographique dans la fédération canadienne… il ferait tout en son possible pour faciliter l’intégration des nouveaux arrivants à la culture québécoise. Et les enfants et les adultes « issus de l’immigration » feraient partie de ses meilleurs alliés pour arriver à cette fin. De mon point de vue, il ne font pas partie des problèmes, ils font partie de la solution. 

Sans compter que « l’immigrant de deuxième génération » est, dans notre contexte, un concept dont l’utilité va inévitablement tomber en désuétude… parce qu’il ne voudra plus rien dire… parce que, forcément, il génère sa propre croissance…

Parce qu’une adulte née à l’étranger (appelons-la Ana), qui est arrivée au Québec à un an, qui fonde une famille avec un homme, né à Rimouski (appelons-le Clément) et qui ont trois enfants… génèrent pour le ministère de l’Éducation trois « immigrants ». Alors que tout ce beau monde, parents et enfants, ont été scolarisés au Québec et qu’ils sont indiscutablement québécois — de coeur, d’abord et avant tout (parce que c’est le plus important), et bien sûr au sens de la Loi. 

Avec l’immigration que nous avons connue dans les dernières années au Québec (dont une partie répond à des besoins fondamentaux du Québec, rappelons-le, dont le développement ne peut pas se poursuivre sans immigration,  indépendamment des critiques qu’on peut faire au gouvernement fédéral)… le nombre « d’immigrants de deuxième génération » ne pourra que continuer à augmenter, et rapidement.

Il n’y aura pas de surprise. C’est écrit ans le ciel: la statistique va continuer d’augmenter. On le sait. La question est donc de savoir ce qu’on va faire dire à ces statistiques? Et là, je dis: danger!

Je crois qu’on devrait tout simplement abandonner ce concept qui est, au mieux, devenu un handicap pour bien identifier les efforts qu’on doit faire pour bien accueillir les véritables immigrants. Et qui, au pire, offre de faux arguments à ceux qui souhaitent que le Québec se replie sur lui-même.

Je suis très fier que mes enfants soient issus de l’immigration — je pense que leur vision du monde s’en trouve élargie. Et je suis convaincu que c’est une richesse dont ils feront profiter la société québécoise. 

Je leur dédie ce texte.

Il faut prendre soin de notre démocratie

On est dans une période complexe, particulièrement imprévisible — donc inquiétante. On vit un choc. On réalise que ce qu’on pensait pouvoir tenir pour acquis est soudainement remis en question. Sans savoir jusqu’où ça ira, et quand ça s’arrêtera.

Mais ce n’est pas la première fois que l’humanité passe par là. C’est le temps de revisiter l’histoire. De se rappeler des erreurs à ne pas reproduire — à commencer par laisser envahir nos esprits par le désordre et perdre de vue ce qu’on a de plus précieux.

À la suggestion d’un ami, j’ai lu dans les derniers jours L’ordre du jour, d’Éric Vuillard. C’est le récit des coulisses de la prise de contrôle de l’Autriche par l’Allemagne, en 1938. Et c’est d’une actualité saisissante. C’est effrayant, certes, mais ça aide aussi à reconnaître les patterns de l’histoire… et ça outille pour ne pas en devenir complices malgré nous.

Je ressors de cette lecture préoccupé par toute l’attention que nous accordons actuellement à l’effondrement de la démocratie états-unienne.

Il va bien sûr falloir s’adapter à une toute nouvelle réalité (défi immense s’il en est un!), mais ce n’est pas de ce qui se passe là-bas dont on devrait se préoccuper le plus, c’est plutôt de l’état de notre propre démocratie et de sa vulnérabilité. Il est indispensable de s’interroger sur les façons de la protéger.

On voit plus clairement que jamais à quel point la démocratie, et les institutions qui l’incarnent sont fragiles. Elles sont essentiellement basées sur des conventions et des normes qui ont pris forme à la fin de la Seconde Guerre mondiale et auxquelles une large majorité des dirigeants nationaux et internationaux se sont volontairement conformés dans le but de favoriser la paix et la prospérité du plus grand nombre.

Je ressors aussi de cette lecture convaincu qu’on est tous responsables de prendre soin des rouages de notre démocratie — et de celles et ceux qui la font vivre.

C’est toute une machine la démocratie. Une machine qui repose sur des institutions, des partis politiques, et plus encore sur des élu.e.s, femmes et hommes, qui ont le courage de débattrent sur la place publique, pour faire avancer les idées auxquelles ils croient. Sur des milliers de bénévoles, aussi, qui soutiennent élu.e.s et candidat.e.s d’une élection à l’autre.

Il faut chérir tout ça. Et, plus que jamais, accepter les débats, même quand ils sont particulièrement vigoureux. Il faut assumer les désaccords et accepter les décisions auxquelles on a pu s’opposer. Parce que c’est tout ça le prix de la démocratie — et que c’est toujours mieux que ce qui est en train de se passer au sud de la frontière.

Je me dis finalement que le plus important dans les prochains semaines et les prochains mois, ce sera peut-être de poser de petits gestes pour souligner ce qu’on a de plus précieux et valoriser ceux qui ont choisi le service public: les élus, de tous les paliers de gouvernements, mais aussi les gestionnaires des institutions qui nous rendent de précieux services, et les fonctionnaires en général.

On devrait prendre le temps d’écrire un mot à toutes ces personnes pour leur dire que leur travail est important, et que, même si on n’est pas toujours d’accord avec elles, on les remercie pour leur engagement en faveur du Bien commun.

Tout ce beau monde va avoir besoin de courage dans les prochaines semaines et les prochains mois. Ils et elles auront tous des décisions difficiles à prendre. Autant leur apporter notre soutien dès maintenant.

Et n’en doutez pas… ça compte, je le vois chaque jour avec les élu.e.s avec lesquels j’ai le privilège de travailler! Un message d’encouragement permet d’atténuer l’effet d’au moins dix messages négatifs, méprisants ou haineux… comme il en pullule malheureusement sur les réseaux sociaux.

Il n’y a peut-être rien de mieux qu’un message d’encouragement pour protéger la démocratie.

Photo: Otto Freundlich, Sem título, 1934 — vu à Lisbonne, février 2024.

Moins de Trump, plus de nous

On a l’impression depuis quelques semaines que c’est le président des États-Unis qui va déterminer notre avenir. On ne parle plus que de lui.

Le président fait tout pour envahir nos esprits. Et les médias, en particulier les médias d’information en continu, le lui rendent bien. Ça fait de la bonne télévision: il y a des rebondissements plusieurs fois par jour, des personnages apparaissent et disparaissent, il y a des bons et des méchants, c’est simple, c’est spectaculaire. Et c’est ce qu’il veut.

Sauf que ce n’est pas vrai.

Il faut se rappeler qu’on maîtrise encore notre destin. On a encore les moyens de déterminer notre avenir.

C’est ce qu’il aimerait qu’on oublie pour se soumettre plus docilement à sa logique.

Bien sûr que les actions du pays voisin conditionnent ce qu’on peut faire. Bien sûr que les tarifs, qui viennent de nous être imposés, vont forcer une transformation en profondeur de notre économie. Mais c’est aussi une opportunité.

Si on fait l’effort d’y rechercher les opportunités — au lieu de se contenter de réagir.

C’est ça qu’on devrait mettre de l’avant dans les prochaines semaines. C’est de ça qu’on devrait parler.

Il faut parler moins de Trump et plus de nous.

Il faut réagir moins et rêver plus.

C’est un moment pour se serrer les coudes. Un moment pour que l’État fasse preuve de souplesse et d’agilité. Il faut oser sortir des sentiers battus et — au risque de répéter ce que je disais dans un texte précédent — éviter de se diviser pour des désaccords secondaires, sur des nuances ou des « ce n’est pas encore assez bien ». On a un défi à relever ensemble, il faut s’unir.

Ce qui est en train de se passer est inédit. Ça comporte plein de risques. Mais le pire n’est jamais certain. Cela peut aussi être un moment extraordinaire… si on ne se laisse pas distraire indument par les frasques du président américain.

Il va falloir s’entraider, tous les jours, pour y arriver.

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Collage — Le Devoir de ce matin, avant / après.

Il faut résister

Inutile de faire semblant, ce qui se passe aux États-Unis est inquiétant. Très inquiétant.

C’est dans ces moments qu’il est le plus important de porter notre attention aux bons endroits, pour prendre soin de notre état d’esprit, et de celui de nos proches.

Il faut choisir à quoi on accorde de l’attention.

Ce n’est jamais facile, et c’est particulièrement difficile quand on doit composer avec des personnalités qui ont fait de l’outrance une stratégie pour capter et conserver l’attention de tout le monde, tous les jours (heureusement, on a déjà eu un avant-goût de 2016 à 2020 — faut juste s’en rappeler et faire mieux!). C’est encore plus difficile quand les médias n’arrivent pas à mettre les choses en perspectives et que les algorithmes sont de plus en plus malintentionnés.

Mais il faut y arriver!

Se laisser avaler par la vague, c’est capituler.

Il faut résister — garder le contrôle de nos esprits.

Pour ça, il faut éviter de relayer inutilement les outrances autour de nous. Il faut plutôt essayer de partager des nouvelles positives, des sources d’espoirs, de la lumière.

Peut-être plus important encore, il faut aussi qu’on réalise que c’est le moment de s’unir pour faciliter l’amélioration de la société.

Ce n’est pas le moment de se diviser pour des nuances. Il faut que de belles choses se concrétisent parce que c’est ce qui nourrira notre conviction que tout ne va pas mal et qu’on a raison de rester optimistes.

C’est plus facile à dire qu’à faire, je le sais — mais ça reste un défi essentiel, qu’il nous faudra relever dans les prochaines semaines et les prochains mois. Il faut s’élever.

Il faut unir nos forces pour faciliter l’avènement de tout ce qui rend le monde meilleur, même de façon très imparfaite.

On entre dans un moment de l’histoire où le mieux sera, la plupart du temps, l’ennemi du bien.

Image: Collage, à partir du New Yorker du 7 août 2017.

Le Devoir — avant / après

J’aime beaucoup prendre le temps de faire des collages pour m’occuper les méninges (et les mains) de façon créative.

J’aime particulièrement le faire à partir d’un magazine (le plus souvent le New Yorker) en m’imposant la contrainte de ne puiser mes images que dans un seul exemplaire.

J’ai quelques fois publié ces collages sur Instagram, mais comme je vais délaisser progressivement cette plateforme dans les prochaines semaines, je suis à la recherche d’autres endroits pour conserver le plaisir de partager ces créations.

Je me suis créé un compte sur BlueSky, et un autre sur PixelFed, pour tester, mais je vais probablement surtout publier mes prochains collages ici, dans un endroit que je maîtrise beaucoup mieux.

Voici donc ma création de ce matin, que j’ai réalisé à partir de l’édition d’aujourd’hui du Devoir.

Avant:

Après:

Le numérique à l’école: pour quels résultats?

Je ne suis pas un grand utilisateur de LinkedIn, j’y jette seulement un coup d’œil de temps en temps. Je suis tombé ce matin sur une question de l’ami Gilles Herman qui m’a fait réagir. Et pour la première fois depuis bien longtemps, j’ai eu spontanément envie de répondre, directement là, sous la question.

Alors j’ai pris le temps de rédiger ma réponse… mais au moment de la publier: « limite de caractères dépassés (-195) ». Question complexe, espace réduit pour répondre. Frustrant. 

Alors, comme je trouve que la réflexion qu’il propose mérite d’être faite, je publie ma réponse ici. À suivre.

***

La question de Gilles Herman:

« Alors que les analyses des 25 premières années du nouveau millénaire abondent, voici la question que je me pose :

Nous avons dépensé une fortune pour introduire le numérique dans nos classes. Quels sont les usages qui ont réellement amélioré les apprentissages de bases des élèves du primaire et du secondaire, en excluant les élèves présentant des difficultés particulières ?

Autrement dit, que fait-on de mieux avec du numérique que nous ne faisions pas il y a 25 ans ? »

Ma réponse:

Déjà, de préciser « en excluant les élèves présentant des difficultés particulières », ce n’est pas une petite affaire — parce qu’il s’agit d’une des missions importantes de l’école. 

Autre chose qui m’étonne dans la façon dont tu formule la question, tu évoques « les apprentissages de base ». Je présume que tu fais référence à la lecture, l’écriture et l’arithmétique? Il ne me viendrait évidemment pas à l’esprit de contester que ce sont des apprentissages essentiels. Mais n’y a-t-il pas d’autres apprentissages, qui sont aussi devenus essentiels dans un univers aussi « médiatisé » / « numérique » que celui d’aujourd’hui, et pour lesquels l’école aurait faillit si on n’y avait pas fait les investissements dont tu parles?

Est-ce qu’aujourd’hui, les compétences des gens qui postulent pour un poste dans une maison d’édition correspondraient aux attentes s’il n’y avait pas eu d’ordinateurs dans les écoles? 

Et est-ce que les inégalités entre les familles s’en seraient trouvées accrues? 

Et, par ailleurs, quand on dit qu’on y a investi des fortunes — est-ce si vrai? En comparaison avec quoi, par exemple?

Attention, je suis loin de dire que nous avons bien réussi l’intégration des « nouvelles technologies de l’information » dans les écoles. Je suis critique à bien des égards, mais de là à suggérer qu’on aurait pu éviter de le faire? C’est une question confortable, mais je trouve qu’elle fait l’impasse sur une grande partie de la mission de l’école. 

Un conte de Noël fantaisiste

À un moment de l’année particulièrement chargé, où le boulot aurait pu bouffer toutes mes capacités intellectuelles, j’ai choisi de réserver une petite place pour l’exercice de mon imagination…

C’est comme ça que j’ai décidé de rédiger, chaque jour de décembre, à la manière d’un calendrier de l’Avent, une sorte de conte de Noël fantaisiste. Chaque texte a été envoyé dans un premier temps à quelques abonnés, par courriel, en utilisant Substack.

Maintenant, pour en faciliter la lecture après coup — et pour m’assurer d’en garder une copie — j’ai regroupé tout ça dans un fichier pdf, qu’il est possible de télécharger en cliquant sur ce lien.

Bonne lecture!

Un petit voyage dans le temps

J’aime beaucoup replonger dans les textes que j’ai publiés sur mon blogue au fil des ans — particulièrement au moment de changer d’année. 

Ce matin, l’exploration m’a ramené un texte que j’ai publié le 5 janvier 2003 — en écho à l’édition de la veille du journal Le Soleil, dans laquelle se trouvait un cahier spécial sur le thème « Une journée dans la vie de Québec ». Quelle belle idée!

Grâce au site de BAnQ, j’ai pu relire l’édition du journal et l’ensemble des textes du cahier spécial.

En format pdf:

On dit souvent que l’avènement d’Internet (alors à ses débuts), celui des téléphones intelligents et des réseaux sociaux (qui n’arriveront que quatre ans plus tard) ont complètement transformé nos vies.

Mais est-ce tant le cas?

Je trouve qu’on se reconnaît quand même très bien dans les courts récits de la vie quotidienne qui sont présentés dans ces textes… Et vous? 

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Rappel du contexte:

À la une du journal — Ce qui s’avèrera être une supercherie: le prétendu clonage humain réalisé par les raëliens.

En éditorial — Gilbert Lavoie écrit: « Sondage après sondage, nous invoquons constamment le manque de temps pour expliquer notre incapacité à consacrer plus de temps à ceux que l’on aime et à la société qui nous entoure. Paradoxe des temps modernes, notre course effrénée contre la montre nous laisse tout de même quatre heures par jour devant le petit écran. (…) Mais la solution ne se limite pas à un blâme de la télé ou d’Internet. » (Note: selon Statistique Canada, on passe aujourd’hui 3,2 heures par jour devant un écran).

Fusion municipale — On souligne le premier anniversaire de la nouvelle ville de Québec. La ville comptait à ce moment huit arrondissements.

Étonnant — On évoque le président nouvellement élu au Brésil qui est Luis Inacio Lula da Silva. Il est de nouveau président depuis l’an dernier. 

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Quelques éléments de changement et quelques perles qu’on retrouve dans le cahier spécial:

Rues de Loretteville — on accompagne l’éboueur, qui rêve que tout le monde ait des bacs pour ne pas avoir à ramasser les sacs de plastique à la pièce (Note: c’est maintenant chose faite, presque partout dans la ville).

Rue Dubeau, Beauport — « La distribution des journaux représente souvent le premier travail payant pour un adolescent. Pour un quotidien, il s’agit d’une main-d’œuvre précieuse et indispensable. LE SOLEIL compte environ 950 camelots dans la ville de Québec, dont 125 dans l’arrondissement Beauport. » (Note: depuis un an, il n’existe plus de version imprimée du Soleil).

Dans les rues de Lebourneuf — on parle à des citoyens qui se plaignent de la circulation, trop rapide, dans leur quartier. Et on discute du prolongement de l’autoroute du Vallon (Note: c’est maintenant chose faite)

Incinérateur — on parle avec Spaceman, un employé très coloré, qui voit une certaine justice dans le fait que les Québécois soient parfois incommodés par leur incinérateur: « Il cause des inconvénients à ceux-là mêmes qui produisent des déchets, dit-il, tandis que l’enfouissement va causer des inconvénients aux générations futures ». 

Parc de la Chute Montmorency — on voit deux touristes faire un selfie… avec un appareil photo argentique.

Chemin Saint-Louis, à la sortie des ponts — on parle avec un garagiste qui nous dit: « Les cartes [routière] de la ville de Québec, je les achète à la caisse. J’en vends au moins 500 par année. Les gens veulent trouver un hôpital, le Château Frontenac, Loto-Québec. »

Quartier du boisé des Roches — on évoque un boom de construction partout dans la région de Québec. « À la grandeur de la nouvelle ville, la hausse [des mises en chantier] a été de 62% ». (Note: en 2002, c’est 1743 logements qui ont été mis en chantier et le taux d’inoccupation à 0,8%. En comparaison, en 2024, il y a eu 3200 mises en chantier dans les onze premiers mois de l’année et le taux d’inoccupation est de 0,9%).

Rue du Parc-Boivin — on parle avec un col bleu qui finit d’enlever la neige deux jours après une bordée. La neige est transportée jusqu’au dépotoir du boulevard de la Colline, « le premier conforme aux normes du ministère de l’environnement [et qui] est maintenant entièrement informatisé. On évoque aussi des économies dans l’épandage du sel grâce à « une application intelligente ». 

Hippodrome — il y avait toujours des courses de chevaux… (Note: le bâtiment a été démoli en 2012 pour faire place au Centre Vidéotron)

Bar le Drague — « beaucoup de paillettes, pas mal d’autodérision, un peu de grivoiserie et juste ce qu’il faut d’aplomb pour épingler un quidam un peu épais. La recette est éprouvée. ».

Place d’Youville — rien ne semble avoir changé…

***

J’ai vraiment eu du plaisir à relire tout ça. Je trouve que ça aide à relativiser le changement.

Même dans une période où ont dit que la société a été complètement transformée par les technologies… j’ai l’impression que la vie quotidienne n’a pas tant changée.

***

Et comme un drôle de clin d’œil de l’histoire, j’ai souri en parcourant la dernière page du cahier spécial, qui est occupée par une publicité de la Ville de Québec.

J’y ai reconnu le visage d’une fonctionnaire avec laquelle j’ai maintenant le plaisir de collaborer régulièrement… 22 ans plus tard!

Gymnastique mentale pour 2025

À l’approche de 2025, dans le calme de l’entre-deux-fêtes, je m’accorde un peu de temps pour réfléchir au quart de siècle qui se terminera dans quelques jours. 

Qu’en retenir? Et, surtout, quel espoir en tirer?

C’est un exercice personnel, sans prétention, qui est facilité par le fait que j’avais pris le temps de faire, il y a cinq ans, une rétrospective de 1989 à 2019 — que j’ai pris le temps de survoler ce matin. Ça m’a rappelé à quel point la mémoire est une faculté qui oublie — ou plutôt « qui sélectionne ».

C’est un constat qui fait un amusant écho au superbe roman de Patrick Modiano dont je viens de terminer la lecture: Encre sympathique

« Je n’ai jamais respecté l’ordre chronologique. Il n’a jamais existé pour moi. Le présent et le passé se mêlent l’un à l’autre dans une sorte de transparence… »

J’ai été surpris par plusieurs choses que j’ai relues dans mon histoire personnelle du Québec: je ne me souvenais pas à quel point il n’a pas été facile pour le moral ce quart de siècle…

Et encore, il est important de se rappeler qu’on est infiniment chanceux de vivre ici — bien des régions du monde ont vécu d’épouvantables drames au cours de la même période. Il faut savoir relativiser.

*** 

Tout ça pour dire que je retiens trois principaux événements marquant, collectivement, dans les vingt-cinq dernières années — de mon point de vue, ici, au Québec.

  • En 2001, les attentats du 11 septembre.
  • En 2020, la pandémie de Covid 19.
  • Et, entre les deux, en 2007 — que j’estime encore plus marquant: l’avènement des téléphones intelligents et des réseaux sociaux.

Thomas L. Friedman disait en 2016, dans Thank You for Being Late, que l’année 2007 avait marqué un point tournant dans l’histoire de l’humanité. Développement du iPhone, de Facebook, de Twitter, de AirBnB, de GitHub, acquisition de YouTube par Google, dévoilement d’Androïd, lancement du Kindle, et présentation de Watson, le premier ordinateur à allier machine learning et intelligence artificielle — pour ne nommer que quelques exemples. Pour lui, cela marque le début d’une accélération des changements technologiques qui dépasse la capacité d’adaptation de l’être humain.

Résumé autrement: 

  • En 2001, on découvre avec stupéfaction que même ce qu’on croyait impossible peut arriver. 
  • En 2007, tout s’accélère sous l’influence de la technologie, ça en est essoufflant.
  • En 2020, tout s’arrête subitement avec la pandémie. L’impossible se manifeste à nouveau.

Il apparaît évident d’évoquer aussi une recrudescence de l’anxiété quand on parle de cette période — une anxiété qui m’apparaît pouvoir s’expliquer, au moins en partie, par la déconnexion entre le rythme des changements technologiques et celui d’autres aspects de la société. 

En effet, on a très souvent eu l’impression dans les dernières années que « la société ne suivait pas », que tout était trop lent. Les plus jeunes, en particulier, qui sont nés avec le Web, qui sont arrivés à l’école au tournant de 2007, ont dû avoir l’impression que « tout va super vite », mais qu’en comparaison, le monde tangible, notre société, est terriblement immobile. 

L’urgence de faire face aux changements climatiques, par exemple, est partout sur le Web, mais dans la réalité… les actions tardent à se manifester. On a l’impression du Titanic qui fonce dans l’iceberg. Et pour amplifier tout ça, les médias couvrent abondamment le domaine de l’instantanéité et s’intéressent assez peu aux mouvements de fonds — à ce qui prend du temps — qui devient imperceptible. 

Devant tout ça il apparaît normal de se sentir désemparé, de conclure « qu’il n’y a rien à faire, on n’y arrivera pas ». Ou de croire que « c’est la faute de l’autre », alors que le problème est plutôt à chercher dans notre psychologie collective. 

Cette dissociation entre le rythme avec lequel évolue « l’univers numérique » et « l’univers tangible » peut vraisemblablement être considéré comme un des faits marquants du premier quart du XXIe siècle. 

Ce serait très inquiétant s’il fallait que cela continue ainsi encore longtemps, mais je suis optimiste. 

Je crois qu’on est, heureusement, sur le point de passer à une autre étape, qui sera plus sereine: moins dans le désemparement, plus dans l’empowerment.  

On est loin d’en être sorti, bien sûr — je ne suis pas naïf. On subira encore pendant un certain temps — plusieurs années — les effets de cette « perte de contrôle », mais si on aborde ça avec un peu plus de perspective, je crois qu’on peut déjà percevoir quelques signes encourageants.

***

J’observe qu’on commence, individuellement, à se laisser bousculer un peu moins facilement par les changements technologiques (pour reprendre un peu de pouvoir sur le rythme). Il était normal d’être ensorcelé par des technologies qui sont, véritablement, extraordinaires. Mais on est maintenant capable de les critiquer, voire de s’en émanciper. On se sent de plus en plus libres de les abandonner sans risque d’être ostracisé.

J’observe aussi que les « gouvernants », semblent commencer à mieux comprendre qu’il est essentiel de redonner de l’agilité à la société. Qu’on doit arriver à sortir du « tout est très compliqué » pour retrouver la capacité de poser des gestes dont les effets sont perceptibles rapidement — parce que c’est ce qui va nous aider à retrouver la confiance dans notre capacité à agir sur la réalité (la droite semble mieux comprendre actuellement, ce qui est inconfortable, mais j’ai confiance que la gauche, et le centre, le comprennent de mieux en mieux aussi).

J’ai donc bon espoir que les prochaines années seront marquées par des propositions politiques (par des partis, mais aussi des groupes de diverses natures) qui s’articuleront autour d’actions plus simples, qui peuvent donner des résultats rapides — pour lesquelles on peut oser plus facilement, au risque de se tromper et de corriger par la suite. 

Des propositions plus accueillantes aussi — au sens où elles stimuleront davantage l’engagement de chacun, où elles donneront envie aux gens de s’impliquer et de mettre la main à la pâte, et pas que sur Internet. Parce qu’il n’y a rien comme voir des résultats et partager des sourires pour se laisser convaincre que tout ça sert à quelque chose — et retrouver confiance dans l’action collective.

Si on y croit et qu’on veut soutenir ce changement, il faudra, chacun de notre côté, se rappeler « qu’un tien vaut mieux que deux tu l’auras » et que « le mieux est souvent l’ennemi du bien ». Il faudra accepter d’appuyer des gens imparfaits, ou avec lesquels on n’est pas 100% en accord. Parce qu’il faut avancer. Il faudra aussi arrêter de s’obstiner pour tout et pour rien. Il faudra chaque fois que possible privilégier le mouvement, aux débats qui nous empêchent d’avancer.. 

Je ne peux évidemment pas dire tout ça sans exprimer aussi la conviction que le monde municipal est un espace extraordinaire pour réapprendre tout ça, collectivement. Je pense que ce peut être le lieu privilégié d’une petite révolution démocratique: pour inventer de nouvelles façons de faire et pour permettre à des hommes et des femmes politiques de se révéler.  

Il faut s’intéresser au monde municipal: je crois que c’est l’endroit privilégié, aujourd’hui, pour apprendre à changer le monde et avoir du plaisir à le faire.

***

Alors, qu’est-ce que je retiens des 25 dernières années? Surtout qu’on s’est pas mal laissé brasser par les génies de la Silicon Valley — pour le meilleur et pour le pire. 

Et quel espoir est-ce que j’en tire pour les 25 prochaines années? Je crois possible quelque chose comme une grande corvée collective pour sortir de l’inertie — réelle ou perçue — dans laquelle tout ça nous a placés et retrouver du même coup la confiance pour innover socialement.

Il me semble tout à fait possible qu’en 2050 on se dise que le second quart du XXIe siècle a été celui d’un grand réveil démocratique, qui a permis de transformer en profondeur l’organisation de notre société: une sorte de deuxième révolution tranquille — de laquelle on émergera beaucoup plus confiant dans l’avenir.

Je formule cet espoir comme un homme de (presque) 52 ans, qui a la chance d’être au cœur du pouvoir, mais je crois observer que beaucoup de « plus jeune que moi » partagent un espoir semblable. Je me réjouis en pensant qu’ils sont encore mieux outillés que ma génération l’était pour surmonter les obstacles qui séparent ce rêve de la réalité.

Je pense que la meilleure façon d’être optimiste à cette étape de notre histoire, c’est de faire confiance le plus rapidement possible aux plus jeunes. Il faut pour ça leur ouvrir le chemin, et leur offrir un accompagnement bienveillant, tout en évitant de leur dire quoi faire — et encore moins de leur imposer ce qu’on aurait fait si on avait été à leur place.

***

Tout ça pour dire que la conclusion de ma réflexion, c’est que la meilleure façon de tourner la page du premier quart du XXIe siècle, c’est d’accepter sereinement que c’est (déjà) le tour des plus jeunes d’assumer le leadership, et de leur offrir tout notre appui pour le faire.

Rassembler, pour continuer!

C’est toute une aventure la politique! On se coltaille beaucoup avec la réalité… Heureusement, c’est aussi très stimulant. 

Depuis trois ans, j’ai l’immense privilège de faire partie d’une équipe qui travaille tous les jours à améliorer la ville de Québec, dans le présent, et à la préparer pour faire face aux défis que l’avenir nous réserve. Et comme on l’avait promis, on le fait avec ouverture, en écoutant les différents points de vue, en privilégiant la participation de tout le monde, et également avec le courage de faire des arbitrages et d’assumer les décisions difficiles quand il le faut.

En 2021, à quelques jours de l’élection municipale, je publiais ceci:

Pourquoi j’appuie Bruno Marchand

L’an dernier, je faisais ce bilan de mon engagement:

Soutenir un mouvement politique

Et aujourd’hui, où j’en suis? 

Je suis vraiment très fier du chemin parcouru!

Depuis l’élection, Québec Forte et fière est passé de 7 élu.e.s à 12, parce qu’on a su nous adapter, réunir, faire face aux défis d’un travail de coalition, apprivoiser les compromis sans perdre le sens. C’est très motivant. Et on continue d’avoir du plaisir — ingrédient que je crois plus que jamais essentiel si on veut prendre soin de notre démocratie. 

On a fait ce que les citoyens sont en droit de s’attendre des hommes et des femmes politiques: qu’ils trouvent le moyen de s’unir pour faire fonctionner les institutions, de prendre des décisions et de faire avancer les choses.

Tout n’est évidemment pas parfait, on apprend, on fait avec les contextes, on s’adapte d’une décision à l’autre… mais on avance. Et le mouvement, en soi, est important.

On travaille fort, mais ça ne suffit pas. On a besoin d’appuis pour préparer la prochaine année. Il faudra des bénévoles pour faire campagne et il faut aussi des moyens financiers. 

Alors, si vous croyez aussi au mouvement, je vous invite à vous joindre à nous pour un événement-bénéfice le 14 novembre prochain, au coût de 100$. C’est la meilleure façon de joindre l’utile à l’agréable. 

Voici le lien pour vous inscrire à l’événement:

RASSEMBLER — l’événement bénéfice de QFF

Si vous ne pouvez, ou ne souhaitez pas participer à l’événement, vous pouvez aussi simplement faire un don à partir du site Web — selon vos moyens. Chaque don est important. 

Voici le lien pour faire un don:

Faire un don à QFF

Notez que les dons sont déductibles d’impôt à 80%.

Et pour celles et ceux qui souhaitent rester discrets sur leurs contributions politiques, je souligne que seuls les dons de plus de 50$ sont rendus publics par le Directeur général des élections. 

***

Je vous remercie à l’avance. Votre soutien est précieux, indispensable même, pour qu’on puisse continuer (et faire encore mieux!) notre travail dans les prochaines années.

Ça nous aide bien sûr aussi que vous preniez le temps de partager (en commentaire, ci-dessous, ou par courriel) ce que vous souhaiteriez qu’on améliore, ou qu’on fasse autrement, dans la prochaine année et/ou dans un prochain mandat. 

Je vous en remercie à l’avance!

L’été se poursuit

C’est le retour au travail ce matin, après de très agréables vacances. L’été se poursuivra donc, mais avec d’autres routines. Et un peu plus de contraintes.

J’ai beaucoup aimé faire l’exercice de relecture par lequel j’avais choisi de débuter chaque journée des vacances. Je pense que je vais continuer à le faire… mais vraisemblablement pas au même rythme. Ce sera sur sur Instagram, le moment venu.

D’ici-là, j’ai regroupé les vingt-cinq premières relectures dans un document pdf — à la fois comme une façon de conclure les vacances et pour en faciliter la lecture.

C’est ici pour le télécharger.

Une simple fantaisie?

Il y a quelques jours je me suis presque défait d’un petit livre qui ne me disait rien. C’est Ana qui, au dernier moment, m’a dit « ben voyons! Un livre de Jules Verne qui a pour titre Une fantaisie du docteur Ox… c’est tout toi ça… commence donc par le lire! ».

Ce que j’ai fait. Et je ne l’ai pas regretté! Je peux vous assurer que ce livre va retrouver sa place dans la bibliothèque.

Le livre raconte l’incroyable histoire de la petite ville de Quiquendone, que le docteur Ox a promis d’éclairer, entièrement à ses frais.

Est-ce que la ville de Quiquendone existe vraiment? Jules Verne nous l’assure:

« Si vous cherchez sur une carte des Flandres, ancienne ou moderne, la petite ville de Quiquendone, il est probable que vous ne l’y trouverez pas. Quiquendone est-elle donc une cité disparue? Non. Une ville à venir? Pas davantage. Elle existe, en dépit des géographes, et cela depuis huit à neuf cents ans. Elle compte même deux mille trois cent quatre-vingt-treize âmes, en admettant une âme par chaque habitant. (…)

Quiquendone existe bien réellement avec ses rues étroites, son enceinte fortifiée, ses maisons espagnoles, sa halle et son bourgmestre — à telle enseigne qu’elle a été récemment le théâtre de phénomènes surprenants, extraordinaires, invraisemblables autant que véridiques, et qui vont être fidèlement rapportés dans le présent récit. (…) »

Il s’agit d’une ville reconnue pour son calme, avec un maire tout à l’image de sa ville:

« Le bourgmestre était un personnage de cinquante ans, ni gras ni maigre, ni petit ni grand, ni vieux ni jeune, ni coloré ni pâle, ni gai ni triste, ni content ni ennuyé, ni énergique ni mou, ni fier ni humble, ni bon ni méchant, ni généreux ni avare, ni brave ni poltron, ni trop ni trop peu – ne quid nimis -, un homme modéré en tout. (…) Le bourgmestre Van Tricasse était le flegme personnifié. (…) »

Un maire qui avait néanmoins de l’ambition pour sa ville; ce qu’avait très bien compris le docteur Ox.

« Le progrès marche, et nous ne voulons pas rester en arrière! (…) Il faut bien marcher avec son siècle. Si l’expérience réussit, Quiquendone sera la première ville des Flandres éclairée au gaz oxy-hydrique. »

Je crois qu’il est utile de rappeler ici que le livre a été écrit en 1872, que l’ampoule électrique a été inventé en 1878, et que c’est seulement en 1884 — douze ans plus tard — qu’une première ville française a été électrifiée.

Ainsi donc, une usine est construite à Quiquendone et des tuyaux sont posés dans toute la ville. Et c’est à ce moment que des phénomènes surprenants commencent à se manifester.

« — Là, j’ai été témoin d’une altercation telle que… monsieur le bourgmestre, on a parlé politique!

— Politique! répéta Van Tricasse en hérissant sa perruque.

— Politique! reprit le commissaire Passauf, ce qui ne s’était pas fait depuis cent ans peut-être à Quiquendone. »

Lentement mais sûrement, les esprits se sont enflammés:

« Mais, phénomène absolument inexplicable, qui eût mis en défaut la sagacité des plus ingénieux physiologistes de l’époque, si les habitants de Quiquendone ne se modifiaient point dans la vie privée, ils se métamorphosaient visiblement, au contraire, dans la vie commune, à propos de ces relations d’individu à individu qu’elle provoque. (…)

« À la bourse, à l’hôtel de ville, à l’amphithéâtre de l’Académie, aux séances du conseil comme aux réunions des savants, une sorte de revivification se produisait, une surexcitation singulière s’emparait bientôt des assistants. Au bout d’une heure, les rapports étaient déjà aigres. Après deux heures, la discussion dégénérait en dispute. (…)

« Mais que se passe-t-il donc? se demandait [le bourgmestre]. Quel esprit de vertige s’est emparé de ma paisible ville de Quiquendone ? Est-ce que nous allons devenir fous? »

Ce n’était évidemment pas que pour le pire. Ce sursaut d’énergie avait aussi des avantages:

« Des talents, qui seraient restés ignorés, sortirent de la foule. Des aptitudes se révélèrent. Des artistes, jusque-là médiocres, se montrèrent sous un jour nouveau. Des hommes apparurent dans la politique aussi bien que dans les lettres. Des orateurs se formèrent aux discussions les plus ardues, et sur toutes les questions ils enflammèrent un auditoire parfaitement disposé d’ailleurs à l’inflammation. Des séances du conseil, le mouvement passa dans les réunions publiques, et un club se fonda à Quiquendone, pendant que vingt journaux, Le Guetteur de Quiquendone, L’Impartial de Quiquendone, Le Radical de Quiquendone, L’Outrancier de Quiquendone, écrits avec rage, soulevaient les questions sociales les plus graves. »

Même la nature s’en trouvait apparement transformée:

« En effet, dans les jardins, dans les potagers, dans les vergers, se manifestaient des symptômes extrêmement curieux. Les plantes grimpantes grimpaient avec plus d’audace.

Les fruits ne tardèrent pas à suivre l’exemple des légumes. Il fallut se mettre à deux pour manger une fraise et à quatre pour manger une poire. »

Tout dans la ville, habituellement si calme, s’accélérait follement.

Même les concerts, qui étaient traditionnellement exécutés plus lentement qu’ailleurs, se mirent à s’emballer. Un soir, un concert qui devait durer six heures ne dura que dix-huit minutes!

« Chanteurs et musiciens s’échappent fougueusement. Le chef d’orchestre ne songe plus à les retenir. D’ailleurs le public ne réclame pas, au contraire; on sent qu’il est entraîné lui-même, qu’il est dans le mouvement, et que ce mouvement répond aux aspirations de son âme (…) »

Sans trop qu’on sache pourquoi, toute cette énergie a même fait réapparaître une querelle vieille de plusieurs siècles avec le village voisin de Virgamen.

« [Il n’y avait aucune arme dans la ville], mais le courage, le bon droit, la haine de l’étranger, le désir de la vengeance [ont tenu] lieu d’engins plus perfectionnés et [pour] remplacer les mitrailleuses modernes et les canons (…) »

Le bourgmestre s’en est trouvé complètement désemparé.

« Mais qu’est-ce que nous avons ? Mais quel est ce feu qui nous dévore? Mais nous sommes donc possédés du diable? »

***

Mais qui était donc le mystérieux docteur Ox qui était à l’origine du projet d’éclairer la ville:

« Le docteur Ox était un homme demi-gros, de taille moyenne (…) Nous ne saurions préciser son âge, non plus que sa nationalité. D’ailleurs, peu importe. Il suffit qu’on sache bien que c’était un étrange personnage, au sang chaud et impétueux, véritable excentrique (…) Il avait en lui, en ses doctrines, une imperturbable confiance.

Toujours souriant, marchant tête haute, épaules dégagées, aisément, librement, regard assuré, larges narines bien ouvertes, vaste bouche qui humait l’air par grandes aspirations, sa personne plaisait à voir. II était vivant (…) bien allant, avec du vif-argent dans les veines et un cent d’aiguilles sous les pieds. Aussi ne pouvait-il jamais rester en place, et s’échappait-il en paroles précipitées et en gestes surabondants. »

Le docteur Ox était évidemment aussi très riche pour pouvoir entreprendre à ses frais l’éclairage de toute une ville.

Sauf que le projet d’éclairer la ville cachait sa véritable intention…

Le docteur Ox voulait en réalité faire la démonstration que l’esprit des Quiquendoniens peut être manipulé en dispersant un gaz dans la ville.

« Vous les avez vus, hier, à notre réception, ces bons Quiquendoniens à sang-froid? (…) Vous les avez vus, se disputant, se provoquant de la voix et du geste! Déjà métamorphosés moralement et physiquement! Et cela ne fait que commencer! Attendez-les au moment où nous les traiterons à haute dose ! (…)

N’avais-je pas raison? Voyez à quoi tiennent, non seulement les développements physiques de toute une nation, mais sa moralité, sa dignité, ses talents, son sens politique. Ce n’est qu’une question de molécules… (…)

L’expérience sera décisive (…) nous réformerons le monde! »

***

Je savais que Jules Verne avait été extraordinairement visionnaire au plan scientifique — avec De la Terre à la Lune et Autour de la Lune, notamment — mais à la lecture de ce petit livre, il me semble évident qu’il a également fait la démonstration d’une incroyable clairvoyance sociologique.

Cent cinquante ans plus tard, c’est Elon Musk qui revêt les habits du docteur Ox et c’est Twitter, devenu X, qui joue le rôle du gaz oxy-hydrique. Ni plus, ni moins.

Et pour conclure ce compte-rendu de lecture, je laisserai, comme il se doit, le mot de la fin à l’auteur:

« On a le droit de ne pas admettre la théorie du docteur Ox, et pour notre compte nous la repoussons à tous les points de vue, malgré la fantaisiste expérimentation dont fut le théâtre l’honorable ville de Quiquendone. »

C’était en 1872.

Quelles histoires?

J’expérimente depuis quelques temps Pavillons, qui propose un nouveau modèle de diffusion qui ressemble un peu à des feuilletons qu’il est possible de lire moyennement un abonnement de quelques dollars. Quelque part entre Substack et Patreon, je dirais.

J’ai lu plusieurs « première entrées » de publications. Elles sont toujours gratuites pour nous permettre d’explorer un projet ou de découvrir un auteur ou une autrice.

Je me suis abonné à une publication: Défiler vers le bas, d’Annabelle Nicole. J’ai aussi acheté, à la pièce, quelques entrées d’une autre publication: PHTGRPH, de Benoît Erwann.

Dans cette dernière série, l’auteur redécouvre le contenu de boîtes en carton remplies de photographies oubliés au fond d’une armoire familiale pendant vingt-cinq ans.

Dans la sixième entrée, il écrit:

« Cette boîte, ce coffre-fort sans serrure, contient 1081 tirages, je les ai comptés. (…) En les regardant une première fois un à un, ces tirages m’ont enseigné une chose essentielle : je me souviens des lieux et de quelques personnes, et c’est tout. Aucun détail. Rien. Nada. J’ai rangé la boîte pendant quelques jours, puis je les ai regardés de nouveau. Alors, la mémoire me revenait grâce aux détails, justement, qui apparaissaient enfin dans l’image. Ils révélaient une atmosphère que je pensais oubliée à jamais. Ils me montraient dans mes environnements immédiats, que cela me plaise ou non. Je retrouvais des visages perdus, des rencontres improbables, des objets à première vue anodins, et pourtant tout me parlait, tout me communiquait une part de vie que j’avais rangée sans même m’en apercevoir et que ma mémoire avec choisi d’évacuer. (…) Petit à petit, j’en ai mis de côté dans une enveloppe, ceux des tirages qui m’interpelaient dans leurs détails, qui faisaient remonter à la surface de ma conscience des souvenirs enfouis (…). »

Ça m’a rappelé l’impression que je ressens parfois pendant l’exercice matinal de relectures que je fais depuis le début des vacances (repris sur mon blogue et sur Instagram)

Une forme d’étonnement, quand je tire un livre de la bibliothèque — ou que je vais le chercher au fond d’un des paniers, à côté du canapé, parmi les oubliés.

Mais comment ce livre a bien pu aboutir ici? Ou dans quel contexte est-ce que j’ai bien pu lire ça?

Je dois alors partir à la recherche d’indices.

Une inscription sur la première page? Des annotations? Une facture qui fait office de marque page? Une carte postale? Une étiquette de prix à l’arrière du livre indiquant le nom de la librairie? Une recherche sur mon blogue ou dans mes notes personnelles m’aide aussi parfois aussi à trouver une première piste pour reconstituer le contexte.

Et si une chose est plus claire pour moi que jamais c’est qu’il faut écrire dans les livres! Ou au moins y glisser des documents. Il faut se l’approprier, l’enrichir d’un contexte — s’assurer d’en faire le témoignage d’un moment, en faire une clé mémorielle. Comme une photo peut le faire.

C’est comme ça que je considère les gribouillages qui témoignent de mes relectures. Ils s’inscrivent dans cette dynamique d’appropriation — même si je sais qu’ils sont choquants aux yeux de certains.

De mon point de vue, ils ne sont pas un affront fait au le livre, au contraire! C’est un honneur qui se trouvera à lui garantira une place dans ma bibliothèque pour longtemps.

Parce que ce matin, je regarde ma bibliothèque et je me demande si les livres qui ne me disent rien y ont encore leur place? Ou en tout cas, s’ils ne me disent rien et que j’hésite à m’en départir, est-ce que je ne devrais pas au moins écrire la raison de cette hésitation sur une petite carte et la glisser entre les pages? Ce qui donnerait déjà un sens à leur présence parmi les autres?

***

Je tire trois livre au hasard de la bibliothèque pour faire l’exercice.

117 Nord, de Virginie Blanchette-Doucet, chez Boréal — Je me souviens très bien de l’avoir lu et apprécié. Catherine Voyer-Léger y fait d’ailleurs référence dans un court texte publié dans le dernier numéro de Lettres Québécoises.

Étiquette au verso: Librairie Vaugeois, août 2016. Mon nom est inscrit sur la première page, avec un ancien numéro de téléphone, ce qui me fait croire que je l’ai déjà prêté. Un signe d’appréciation. Aucune annotation toutefois. Un petit tour dans les archives de mon blogue me rappelle que j’avais fait un texte à son sujet le 26 août 2016. Je vais d’ailleurs l’indiquer sur la première page.

Comme je l’avais manifestement beaucoup apprécié je me suis demandé si Virginie Blanchette-Doucet avait écrit un autre roman depuis. Réponse positive de Google: Les champs penchés, en 2023. Surprise: la couverture me semble être une photo de Mériol Lehmann, un photographe que j’aime beaucoup. Impossible d’en avoir la confirmation sur le site de l’éditeur. Direction prêtnumérique.ca… le livre est disponible… téléchargement… confirmation! La photo s’intitule: arbres, chemin saint-jacques, saint-pierre. Une belle coïncidence. Et tant qu’à avoir téléchargé le livre, je le lirai dans les prochains jours.

Voilà que mon histoire partagée avec le livre s’est enrichie. Il mérite donc plus que jamais sa place dans la bibliothèque.

***

La Classe de neige, d’Emmanuel Carrère, chez P.O.L. — Je me souviens très bien de l’avoir lu, avec plaisir, et un certain malaise. Pourquoi? Ce n’est plus très clair. La couverture est sale (taches de jus d’orange?), la tranche est usée… il a dû se balader pas mal. À l’intérieur, page 145, un signet vintage illustré d’un cardinal en vol. Aussi, page 95, le bandeau qui ornait le livre pour souligner que le Prix Femina lui avait été accordé. Et page 47, trois signets Larousse « À: … De: … » aux couleurs de Noël.

Surprise en page frontispice, une dédicace:

Pour Ana et Clément, en espérant qu’ils approuveront le choix de Sofia et seront touchés par cette triste histoire — en tout ou en partie. [signature illisible], Montréal, 18.11.95. 

Les archives de BAnQ m’ont permis de confirmer que la date correspond bien à celles du Salon du livre de Montréal en 1995, dont Emmanuel Carrère était un des invité.

Et effectivement, avec un peu d’imagination, la signature pourrait bien être « Emmanuel ». Impossible de confirmer par des images comparables sur le Web… qu’importe, c’est la meilleure hypothèse pour le moment.

C’est donc vraisemblablement un livre qui nous a été offert à Noël 1995, par la mère d’Ana, Sofia — qui en aurait fait l’achat au Salon du livre de Montréal.

Ça fait pas mal de liens vers pas mal de souvenirs!

Je constate par ailleurs qu’il n’y avait rien aucune référence à Emmanuel Carrère sur mon blogue… avant aujourd’hui! Je vais d’ailleurs ajouter une référence au présent texte sur la troisième de couverture avant de replacer le livre dans la bibliothèque… parce qu’il n’y a plus aucun doute qu’il y mérite sa place!

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Une fantaisie du Docteur Ox, de Jules Verne, aux éditions Mille et une nuit — J’ai beau lire la quatrième de couverture, je ne me souviens pas de l’avoir lu. Aucune d’annotations, pas de papiers glissés entre les pages. Une étiquette de prix, que j’avais manifestement transféré du dos du livre au revers de la couverture: 4,50$ à la Librairie Garneau. Probablement à la succursale des Halles de Sainte-Foy (devenu Renaud-Bray en 1999). Mais il ne me dit vraiment rien.

Je vais donc le placer dans une boîte de livres à donner.


Post scriptum: ma relectrice préférée m’a ramené à l’ordre: — Pas question que tu te départisses d’un livre de Jules Verne, à plus forte raison s’il a pour titre « Une fantaisie… »! C’est tout toi ça! Commence donc par le lire, on en reparlera ensuite.

Il se pourrait bien que son histoire soit en train de s’écrire, lui aussi… À suivre…