Où s’en va l’éducation?

Pendant que ça se chamaille vigoureusement à l’hôtel de ville de Québec et que plusieurs amis m’écrivent et me téléphonent à ce sujet (j’y reviendrai dans quelques jours) d’autres m’interpellent aussi (heureusement) sur d’autres sujets.

C’est ainsi que j’ai pris quelques instants la semaine dernière pour répondre à deux amis qui me transmettaient la/les questions suivantes :

Questions :

« …je te rappelle que je veux discuter avec toi afin de te consulter à propos de ta vision de l’éducation. Vers où allons-nous? Le système actuel, qui est basé sur une organisation plutôt traditionnelle de l’enseignement est-il en train de s’effriter? Les jeunes sont-ils des apprentis de la même qualité qu’avant? Les nouvelles technologies contribuent-elles vraiment à l’amélioration des apprentissages? Comment?

[…] allons-nous produire au cours des prochaines années, autant de PH D qu’avant? Les jeunes d’aujourd’hui ne sont-ils pas enclins à viser le court terme sans trop d’efforts? Sont-ils plus paresseux qu’avant?

[…] Finalement, où s’en va l’éducation? »

Manquant de temps pour répondre « posément », j’ai opté pour une écriture spontanée — « d’un trait » — quitte à ce que mon texte manque de quelques nuances. Après tout, si j’avais bien compris, l’objectif était surtout de lancer une discussion entre nous… que j’élargi maintenant en déposant ici mes quelques éléments de réponses. À vous !

Éléments de réponses :

Une vision de l’éducation ? Déjà, je ne sais pas trop si la question est bien posée, parce qu’en réalité il n’y a pas de vision de l’éducation sans une vision préalable de la société. L’éducation est forcément politique, il faut l’assumer. Alors, inévitablement la question de la vision de l’éducation est directement liée à celle du projet de société dans lequel on croit. Une société égalitaire? inégalitaire? Une société qui valorise la diversité, parce que c’est à la base de la créativité, et de l’innovation — et qu’il s’agit là de deux aptitudes indispensables, tant au plan individuel que collectif, dans un monde où le rythme des changements s’accélère?

En tous cas, pour moi c’est cela: je crois dans une société dont la loi est fondée sur l’égalité des personnes, évidemment, mais qui, au quotidien, privilégie l’équité à l’égalité, parce que cela reconnaît mieux le fait que chacun est différent et qu’il est important de savoir reconnaître les forces de chacun, les valoriser, les développer — quelles qu’elles soient.

Ma vision de l’éducation est au service de ce projet de société. Je crois dans une éducation qui libère; dans une éducation qui créé des espaces de liberté; dans une éducation qui invite à penser autrement, à miser sur l’utopie, à inventer demain; jamais à le subir.

L’éducation qui asservit, celle qui emprisonne, celle qui dit quoi penser et celle qui demande aux uns d’accepter que ce sont les autres qui décideront plus tard parce qu’ils sont plus intelligents ou plus doués… cette éducation, il faut souaiter qu’elle disparaisse Et elle disparaitra ! Je suis serein. Il est inutile de combattre. Vaut mieux construire.

Construire. C’est le maître mot. Il faut donner l’occasion aux enfants d’apprendre que le monde est à construire, à imaginer, à bâtir. Le reste suivra. Inutile de se battre contre quoi que ce soit; vaut mieux se battre pour ce dans quoi on croit. L’éducation doit être positive, éternellement positive.

Comment on fait? Je ne sais pas trop. Ce que je sais, toutefois, c’est que les enfants accepteront de moins en moins de subir l’éducation; ils souhaiteront y prendre une part de plus en plus active. Ils l’exigeront — comme un droit. Ils exigeront d’avoir leur mot à dire sur l’environnement dans lequel ils apprennent, sur la nature de ce qu’ils apprennent; jusque sur les méthodes qui leur doivent leur permettre d’apprendre. Ça ne veut pas dire qu’ils n’accepteront pas de faire autre chose que ce que leur nature leur suggérerait spontanément de faire; cela ne veut pas dire qu’ils rejetteront l’enseignement dit « traditionnel ». Cela veut simplement seulement dire que les enfants ont déjà rès bien compris que l’éducation est un processus d’engagement et qu’ils ne voient pas très bien pourquoi ils faudrait attendre d’être sortis de l’école pour faire de l’engagement une dimension essentielle de leur vie — avec tout ce que cela peut impliquer de remise en question et de subversion.

Les jeunes sont-ils des apprentis de la même qualité qu’avant? Qualité? Quelle qualité? de quoi parle-t-on? les enfants sont, par définition, aussi bien ancrés dans la société qui les a vu grandir que ceux des générations précédentes. Forcément! puisqu’ils en sont les fruits. Il est par conséquent injuste de poser la question ainsi — je préfèrerais qu’elle soit posée à l’inverse. Est-ce que l’école est un milieu d’apprentissage de la même qualité qu’avant? Aie-je besoin de répondre? Je ne crois pas. Et ce n’est la faute de personne — sinon de nous tous qui n’avons pas mis au premier rang des valeurs de faire en sorte que l’école évolue avec la société dont elle doit contribuer au développement.

Je suis sévère — sans doute un peu trop — mais c’est avec la meilleure des intention, pour les fins de la discussions.

Les nouvelles technologies contribuent-elles vraiment à l’amélioration des apprentissages? Je suis toujours sidéré devant ce genre de question! Quelles technologies? Utilisées de quelle façon? Pour quels apprentissages?

Mais ÉVIDEMMENT que les technologies contribuent à l’amélioration des apprentissages quand elles sont mises à contribution pour donner du sens aux efforts qui sont nécessaires pour apprendre!

Et bien sûr que non, les technologies ne contribuent pas à l’amélioration des apprentissages quand elles sont utilisées pour faire oublier des déficiences pédagogiques ou pour dissimuler l’absence d’un projet de société fort, qui soit source d’inspiration pour les élèves — un projet qui les portent à dire « crime, moi j’ai envie de vivre dans la société que ce prof là me décrit; j’ai envie de suivre ses conseils pour y arriver; j’ai envie d’y croire, d’y apporter ma contribution et de faire les efforts nécessaires pour que cela devienne réalité ».

Oui oui, apprendre à lire, quand on a cinq ans, c’est une manière de changer le monde; de changer son monde — d’acquérir la capacité d’imaginer un autre monde, celui où on rejoindra l’Autre, Ailleurs, Demain. Les enfants le sentent bien !

Alors allons-nous produire plus de PhD qu’avant? Je n’en sais rien! Pire, je m’en fous un peu ! On ne décrète pas le nombre de PhD qu’une société peut produire. On ne peut pas donner le goût à quelqu’un de faire un Phd. On ne peut que donner le goût à quelqu’un d’APPRENDRE — condition sine qua non à l’acceptation des efforts nécessaires pour faire un PhD !

Pour cette raison, ce qui m’importe plus que le nombre de PhD que le Québec « produira» dans les prochaines années, c’est que nous arrivions à augmenter le nombre de personnes qui se disent « en train d’apprendre quelque chose ». L’essentiel c’est qu’il y ait un maximum de personnes dans la société qui ait un rapport positif, enthousiaste à l’apprentissage. Il faut que les gens aient toujours le goût d’apprendre quelque chose… parce que quand on apprend, on se projette forcément dans le futur, parce qu’apprendre cela nous transforme et on doit forcément se demander qui on sera « après avoir appris » et que quand on s’imagine différent demain, on accepte le fait que le monde change, et qu’il est nécessaire de s’adapter, et on adopte par le fait même une attitude d’ouverture, de créativité et on accepte plus facilement l’innovation, parce que cela fait partie de la vie — parce que c’est une question de santé publique !

Je crois profondément qu’une société qui s’inquiète du nombre de PhD qu’elle produit est une société qui n’a pas confiance dans ses écoles primaires — parce que si celles-ci jouaient pleinement leur rôle… nous n’aurions pas à nous inquiéter de ne pas avoir assez de gens passionnés pour étudier pendant vingt ans — voire plus — et décrocher un PhD.

Ce ne sont pas des incitatifs fiscaux pour les études de troisièmes cycles qu’il nous faut ! Ce sont des écoles primaires de qualité — en tout premier lieu ! — ce sont des écoles qui donnent le goût d’apprendre ! C’est là qu’il faut investir de façon prioritaire, pour donner à tout le monde l’occasion de découvrir le plaisir d’apprendre… de le découvrir jeune, et ce, quel que soit le milieu socio-économique dont on est issu.

Les jeunes d’aujourd’hui viseraient le court terme, sans trop d’efforts? Encore une fois c’est question de paradigme! Dans la réalité, ce qui demande des efforts à un enfant c’est d’avancer dans la vie sans savoir ce qui l’attend ni même l’influence qu’il a sur ce devenir — c’est cela demande un effort intellectuel et émotif considérable. Dans cette perspective, il n’est étonnant que plusieurs jeunes n’aient aujourd’hui que peu d’efforts à consacrer à l’école! Offrons leur des projets de société stimulants, donnons leur envie de croire dans leur avenir et dans leur capacité d’en être maîtres — ou à tout le moins des acteurs essentiels ! — et voyons ensuite si les enfants font malgré cela le choix de la facilité, du court terme et de l’effort minimal. Je n’y crois pas un instant !

Commençons donc par faire confiance aux enfants en cessant de les comparer aux générations précédentes, nous aurons alors déjà fait une bonne partie du chemin!

Où s’en va l’éducation? L’éducation ne va nulle part d’elle même ! L’éducation est un vaisseau qui mène une société d’aujourd’hui vers demain – et c’est nous qui sommes à la barre. Bien entendu ! Encore faut-il savoir quelle destination nous comptons rejoindre… Quel est notre projet de société ? Que proposons-nous aux enfants ? Qu’est-ce qui leur permet de croire possible de vivre en harmonie les uns les autres — ainsi qu’avec ceux qui les ont précédés et ceux qui les suivront — et cela, tout en caressant des rêves aussi divers que nombreux ? Que le proposons-nous ? Quel projet leur offrons-nous ?

En l’absence de réponse claire à ces questions, c’est vers nous qu’il faudra nous retourner, pas vers les enfants. Ils ne sont certainement pas responsables de notre incapacité à leur proposer « un monde meilleur ».

La formulation de ce projet, c’est bien tout le défi de l’éducation. Vous ne croyez pas?

7 commentaires

  1. Je sais que les gens qui t’ont consulté vont apprécier tes idées. Je te reconnais bien, dans le ton et dans le propos. Je reconnais la substance de la cité éducative que tu portes depuis quelques années. Avant de lire ton texte, j’avais en tête «qu’est-ce qui sera différent dans la réponse de Clément que le Clément que j’ai connu au Québec?». Dit autrement, tu arrives à deux ans passés en France; en quoi ta réponse à ces questions est teintée par ton expérience Française?

    Je n’aide pas beaucoup au débat d’idées, mais je te pousse un peu plus loin ;-)

  2. J’applaudis des deux mains (et continue pourtant à écrire) à ta suggestion de revaloriser l’enseignement primaire. Sans vouloir jeter une génération complète, je pense que le coeur du problème se situe à ce niveau. Mes enfants ont la chance de fréquenter une école publique de qualité et de se voir enseigner par des professeurs motivés et généreux, mais pourquoi n’est pas la norme plutôt qu’une exception ?

    Je reste plus dubitatif quant à l’emploi des technologies dans l’enseignement primaire voir secondaire. Rien ne remplacera le professeur. Combien de carrières et de vocations suscitées par un enseignant fougueux ? Est-ce que l’arrivée des technologies ne donne pas un signal de retrait de l’interaction professeur-élève ?

    En passant, on célèbre les 40 ans des cégeps… histoire de se rappeler d’où vient le Québec !

  3. Gilles: content d’avoir aussi ton opinion sur le primaire. Quant à celui sur les technologies:

    « Est-ce que l’arrivée des technologies ne donne pas un signal de retrait de l’interaction professeur-élève ? »

    …je suis personnellement convaincu du contraire. ;-)

  4. Mario: je dois continuer à y penser un peu pour te répondre de façon convaincante. C’est une bonne question… mais ça demande un peu plus de réflexion que je n’ai le temps de faire ce soir.

    Mais bon, si tu trouves que je commence à radoter tu peux aussi me le dire directement! ;-)

  5. Je ne doute pas un instant que tu es personnellement convaincu du contraire. Par contre je doute forcément que les professeurs sachent exploiter correctement la technologie. Attention, je ne veux pas jeter le blâme sur le professeur, je pense plutôt que la lourdeur du cadre de l’éducation empêche un déploiement intelligent de la technologie. En bref, on va se garocher là-dedans sans réflexion en favorisant la forme plutôt que le fonds.

  6. c’est étonnant de savoir qu’au canada on s’inquiète de ce que les jeunes ne veulent plus faire de longue études.en Afrique et en cote d’ivoire ou je vie les écoles et les difficultés monstres pour étudier et faire un diplôme sérieux n’encourage pas beaucoup.on veut généralement travailler rapidement pour profiter de la vie. en plus comme on dit chez nous les longues études ne garantissent pas forcément un emploi,un avenir.c’est une idée reçue qui n’est pas forcément vraie et qui bloque beaucoup de jeunes ivoiriens et africains dans leu envie de faire de longues études. en plus nos États et les structures d’accueil,les entreprises par exemple ont peur des grands diplômés.on n’aime pas leurs idées de changement leur volonté de mettre en application ce qu’ils savent.par exemple en ce qui me concerne, je suis titulaire d’une maitrise en sciences et techniques de la communication j’ai eu du mal à avoir un boulot avec ce diplôme que j’ai obtenu au prix de plusieurs millions de francs cfa.aujourd’hui je travaille mais malheureusement je ne suis pas bien payé.pourtant j’ai envie d’économiser pour faire un doctorat.sur 1000 jeunes ivoiriens je ne vois pas plus de 10 qui voudront encore penser à poursuivre leur étude dans ma condition compte tenu du contexte qui n’est pas favorable. faire des diplômes ici c’est incroyablement difficile.pour avoir une bourse d’étude, quelque fois offerte gratuitement par une institution privée ou une ambassade,c’est un véritable parcours du combattant. il faut avoir des relations ou un bras long comme on dit ici.quelques fois on se fait anarquer plusieurs millions.alors à quoi bon! autan être pragmatique,autan se contenter du peu.autan penser court que grand.que chacun prennent ses responsabilités devant la sciences devant sa conscience et sa société

    JEAN NOËL KOUAME
    JOURNALISTE PRODUCTEUR RADIO CORRESPONDANT A ONUCIFM la radio de l’opération des nations unis en cote d’ivoire.
    mobile:00225-0769-9691 / domicile:00225-3277-1884

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