Je ne crois pas à la révolution

Serge-André Guay m’interpelle à nouveau, en réponse à sa réponse à ma réponse. Je vais cette fois m’abstenir de répondre directement à son message. Non pas parce que je ne suis pas « un homme, un vrai » — comme il le dit — mais parce que je pense que cela n’apporterait rien de plus que ce qui n’a été déjà dit.

Je lui reconnais complètement le droit à ses opinions. Je lui reconnais aussi complètement le mérite de ses réalisations et je suis désolé si je l’ai involontairement piqué au vif, ne connaissant pas tout l’historique de ses difficiles relations avec le monde du livre. J’aurai même plaisir à discuter avec lui si j’ai l’occasion de le rencontrer. Mais je crois qu’il serait stérile de poursuivre notre dialogue publiquement.  Nos points de vue sont trop différents. Lui a une approche révolutionnaire, moi une approche transformatrice. Il l’exprime d’ailleurs très bien:

« Il n’est pas question de faire évoluer la vieille chaîne du livre, mais plutôt d’en inventer une nouvelle, une chaîne du livre révolutionnaire fondée sur la démocratisation de l’accès à l’édition et aux livres, sur le libre choix des lecteurs.  Cessez donc de croire que votre travail s’inscrit dans l’avenir du livre lorsque tout ce que vous faites est de rénover des ruines… »

Je ne crois pas dans la révolution, lui ne croit pas dans la transformation. Je n’arriverai pas à le convaincre, lui n’arrivera pas à me convaincre. Nous sommes devant un conflit paradigmatique.

J’assume complètement mon choix de travailler auprès des acteurs de la chaîne du livre telle qu’elle se présente aujourd’hui et je présume que monsieur Guay assume aussi bien son choix de travailler en marge de celle-ci. D’une certaine façon, c’est même très bien comme ça, parce que c’est l’engagement de gens passionnés dans et hors du système qui nous offrira, collectivement, les meilleures chances de réussite pour inventer le nouveau monde du livre.

Bonne chance dans vos projets monsieur Guay. Et ne vous méprenez pas, ce ne sera pas par mépris ou par ignorance si je ne réagis plus à vos textes (que je continuerai de lire avec intérêt), ce sera par choix — parce que je pense nous avons tous les deux mieux à faire que de nous relancer continuellement alors que nos points de vue sont probablement irréconciliables dans le contexte actuel.

9 commentaires

  1. Assez d’accord avec toi Clément, cela rejoint assez les débats que j’ai eu avec plusieurs interlocuteurs à propos de la fameuse « disruptivité », révolution, appelons-là comme on veut. Comme toi, je crois plus à une évolution, une transformation de nos métiers.

  2. sans négliger l’idée que ces mondes bifurquent, l’édition probablement se recentrant sur des tâches et productions plus éloignées de la création (ou du langage comme discipline, tout en se prévalant de ces 20% là, chiffre rapport Gaymard, pour établir sa nature « non marchande »), et de l’autre côté les disciplines du langage s’implantant dans le numérique et y cherchant des modèles de développement sur d’autres schémas que la commercialisation de ses objets

    je n’en fais pas un constat triste : je continue de suivre les deux logiques, mais ce qui fondait l’économie de la création littéraire, comme celle de l’information, c’était le côté irréductible ou incompressible d’une « pratique » nécessaire de lecture qui passait forcément par ces objets, livres ou journaux

    là, une écluse s’est ouverte, et c’est irréversible

    je crois que ce qui a changé pour moi, ces derniers mois, et même dans la stricte passion de dialogue que vous exprimez, Clément, Virginie, Hervé (et j’allais même ajouter : 1er livre publié en 1982, qu’est-ce que c’était dur pour moi de constater les positions affichées par HC des éditions de Minuit dans le rapport Gaymard, notamment lors de l’entretien avec Alain Absire) c’est de constater qu’on ait, de notre côté, à se débrouiller sans eux, parce qu’il s’agit non pas de transposition, mais d’un univers en train de naître, où on aurait terriblement besoin de ces savoirs, typo, prescription, régulation – et le fait même de l’absence de dialogue (voir ce piteux texte du SNE récemment évoqué) nous radicalise dans une recherche directement articulée sur le web, où nous n’aurions jamais pensé être si vite projeté

    et que ça a, en même temps, un côté extrêmement grisant : et sans doute que sans la convergence de tous ces indicateurs sur le côté sismique de ce qui s’annonce pour « le » livre (ah, cette dictature du singulier dans tout ce qu’on lit), ils auraient moins la frousse pour essayer, tenter, sans mettre pour autant sans cesse le « marché » et l’argent en avant, mais simplement ce qu’on doit, et à eux seulement si longtemps, aux livres : cette friction du langage et du monde, désormais établie dans le Net

  3. Je savais fort bien que mon dernier commentaire adressé à monsieur Laberge l’inciterait à poser un geste, en l’occurrence, ne plus réagir à mes textes. Je me compte chanceux qu’il se soit donné la peine de me l’écrire et de faire le point (final).

    Mais j’étais très loin de m’attendre à ce que monsieur Laberge titre sa dernière réponse de l’affirmation «Je ne crois pas à la révolution». Dans son billet, il précise : «Je ne crois pas dans la révolution, lui ne croit pas dans la transformation. Je n’arriverai pas à le convaincre, lui n’arrivera pas à me convaincre. Nous sommes devant un conflit paradigmatique.»

    Monsieur Laberge se méprend car je crois dans la transformation de la chaîne industrielle du livre. Cette transformation doit être faite même si je compare cruellement l’exercice à la rénovation de ruines anciennes. Il faut que l’ancien monde du livre s’adapte à l’ère numérique pour survivre.

    Depuis quelques semaines, j’ai écris des textes pour bien faire comprendre à nos lecteurs qu’il y a l’ancien et le nouveau monde du livre. Le nouveau ne fera pas disparaître l’ancien et l’ancien ne pourra pas tuer le nouveau. Le 11 mars derniers, j’ai signé cet article : Qu’est-ce que le nouveau monde du livre ? Une planète de plus dans la galaxie du livre. L’introduction se lit comme suit : «les nombreuses innovations technologiques liées à l’informatique et à l’internet entraînent des bouleversements si profonds qu’ils ont donné naissance à un tout nouveau monde du livre. L’ancien monde du livre, celui-là né de l’invention de l’imprimerie, demeure et poursuit son petit bonhomme de chemin. Il s’agit non seulement de la plus ancienne mais aussi la plus grosse planète de la galaxie du livre. Au fil des ans, son noyau est devenu une industrie à part entière. Son avenir n’est pas menacé par le nouveau monde du livre, même si comme toute autre industrie elle doit s’adapter à son époque pour assurer sa pérennité. »

    Dans ce billet, je souhaite contribuer à une vision plus nette de ce qui se passe réellement et, en premier, lieu la naissance d’un nouveau monde du livre qui ne vient pas remettre en cause l’ancien monde du livre. Je crois même à la complémentarité de ces deux mondes, l’un ne pouvant pas offrir ce que l’autre offre.

    J’ai aussi écrit un article intitulé : Vous ne verrez pas le bon vieux livre papier disparaître de votre vivant. Dans ce texte publié le 24 mars 2009, 13 jours après Qu’est-ce que le nouveau monde du livre ? Une planète de plus dans la galaxie du livre, j’insiste pour rassurer les gens au sujet de l’avenir du livre papier. Voici l’introduction : « On ne compte plus les alarmistes s’inquiétant de l’avenir du bon vieux livre papier. Leur nombre augmente quasi proportionnellement avec l’importance du numérique dans le monde du livre. Cette peur frénétique de la dématérialisation du livre comme un mauvais tour de magie au détriment du papier et de l’encre n’a rien de raisonnable. Vous ne verrez pas le bon vieux livre papier disparaître de votre vivant, pas plus que l’an 2000 nous a réservé les automobiles volantes et la téléportation dont nous rêvions dans notre adolescence. Le livre papier ne tombera pas non plus comme le mur de Berlin fut abattu en novembre 1989. Le papier résulte d’une longue évolution du support de l’écriture. Son impression et son assemblage en livre demeurent une technologie inégalée du point de vue de la très grande majorité des lecteurs. En fait, le livre papier fait partie de ces rares inventions avec lesquelles l’homme a développé une relation très intime sur le plan intellectuel, émotionnel, spirituel et même physique. Faut-il le préciser, une relation à long terme puisque l’on conserve ses livres le plus longtemps possible, un comportement tout à fait à contre-courant de l’esprit du prêt à jeter de notre société de consommation.»

    Si la transformation ou l’évolution de la chaîne traditionnelle du livre est plus que souhaitable, on ne peut pas espérer qu’elle solutionne les problèmes rencontrés par les auteurs, notamment, l’accès limité à l’édition avec un taux de refus de plus 90% des oeuvres soumis par nos auteurs à nos éditeurs. Le seule et unique réponse à ce problème, c’est une révolution : la démocratisation de l’accès à l’édition, pierre d’assise du nouveau monde du livre. Qu’importe jusqu’à quel point l’ancien monde du livre se transformera, il ne devient pas le nouveau monde du livre dont nous parlons en nous référant à la démocratisation de l’accès à l’édition.

    Bref, nous ne sommes pas «devant un conflit paradigmatique» mais vis-à-vis une complémentarité de deux mondes du livre, l’ancien en évolution et le nouveau en révolution. Le nouveau monde du livre ne travaille pas en marge de l’ancien, mais en complémentarité, même s’il s’agit de deux planète différentes dans l’univers du livre.

    Personnellement, je ne veux pas que l’ancien offre ce que le nouveau monde du livre offre et vice versa. Je souhaite une complémentarité. Mais pour ce faire, il faut que l’ancien tende la main au nouveau monde du livre. Autrement, et c’est ce qui passe actuellement, on risque une fracture littéraire numérique au sein même de la population.

  4. vos idées sont justes, mais qu’avez-vous donc à faire de ce besoin de reconnaissance de ce que vous nommez « vieille planète » ? – il y a quelque chose de pathétique dans votre appel, qui me semble résonner surtout avec le fait que vous choisissiez pour noyau de diffusion des textes qui eux-mêmes n’ont pas eu droit à cette reconnaissance, alors que naissent des oeuvres numériques et des formes de circulation depuis leur seule nature numérique ? – aucun de nous pour être dépositaire de ce « nouveau », c’est un des côtés fascinants du web…

  5. La « fondation littéraire » Fleur de Lys,
    l’omniprésence du mot « livre » (« le monde du livre sur Internet » comme slogan) font qu’on a beaucoup plus l’impression d’avoir affaire à « l’ancien » qu’au « nouveau ». Il s’agit en somme d’une société d’impression à la demande ressemblant fort aux anciennes maisons dites « à compte d’auteur » ? Des « genres littéraires » ramasse miettes (chasse-pêche, spiritualité, histoires vraies…)… Le site est très moche, surchargé partout d’annonces Google qui brouillent tout le regard et envoient sur des contenus ringards : c’est du vieux web, tout cela, et je comprends la détresse des initiateurs de ce projet.

  6. @ François Bon

    Je ne cherche pas la reconnaissance de la «vieille planète» du livre au Québec. J’écris simplement que l’ancien et le nouveau monde du livre sont complémentaires.

    Vous écrivez que je choisis «des textes qui eux-mêmes n’ont pas eu droit à cette reconnaissance» de la vieille planète du livre. Et alors ? C’est ça, entre autre, la démocratisation de l’accès à l’édition. Sachez aussi que nous éditons de plus en plus d’auteurs qui ne veulent plus soumettre leurs oeuvres à la vieille planète du livre, choisissant ainsi d’emblée l’édition en ligne.

    Pour ce qui est du «tout numérique», de l’écriture à la diffusion, ici au Québec, nos lecteurs préfèrent jumeler l’option de l’exemplaire numérique avec l’option de l’exemplaire papier.

  7. @ Alexandre D

    «Le nouveau monde du livre sur Internet» n’est pas un slogan mais le titre du magazine en ligne de la Fondation littéraire Fleur de Lys.

    Du fait que nous demandons à l’auteur une contribution financière à l’édition de son oeuvre, nous devons accepter l’étiquette «Édition à compte d’auteur». Mais ce n’est pas de gaité de cœur que nous nous voyons dans cette catégorie dont nous sortirions si le gouvernement du Québec et celui du Canada acceptaient d’aider les éditeurs libraires en ligne plutôt que de réserver tout leurs programmes de subventions en exclusivité à l’édition traditionnelle. Notre site Web serait moderne si nous pouvions profiter d’une subvention et nous n’aurions plus besoin de la publicité.

    C’est peut être du vieux Web mais c’est tout de même du Web, ce qui est déjà un exploit au Québec dans le contexte actuel.

    Nous ne sommes pas en détresse. La Fondation littéraire Fleur de Lys parvient à s’autofinancer depuis 4 ans et elle est l’oeuvre de bénévoles dévoués.

  8. Pour les raisons mentionnées ci-dessus, je mets fin aux commentaires sur ce texte.

    Les échanges au sujet de la Fondation Fleur de Lys pourront éventuellement se poursuivre sur le site de la fondation.

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