De l’audace sans la révolution: le rôle de passeur

Un cybercompagnon m’a envoyé un mot un peu plus tôt cette semaine. Un mot direct — « zieux dans les zieux », comme il me l’annonçait. Un mot qui m’a fait réfléchir.

Deux messages dans ce petit mot:

Le premier pour dire sa stupéfaction à la lecture de l’auto-commentaire verrouillant ce billet.  « Je ne crois pas au bâillon », me disait-il.

Le second pour dire qu’il ne me reconnaissait pas dans l’affirmation en titre de ce même billet: « je ne crois pas à la révolution »: « [cela] ne concorde pas très bien avec ton parcours… dont j’ai toujours apprécié jusqu’à maintenant le côté audacieux, fonceur, pionnier des temps modernes… »

J’ai remercié spontanément mon cybercompagnon parce que les messages de ce type sont les plus précieux. J’ai promis de prendre un peu de temps pour réfléchir à tout cela et y revenir. Ce que je fais cet après-midi.

* * *

Concernant la première remarque, j’admets volontiers que je n’ai pas posé le bon geste. Cela a été une erreur de fermer les commentaires à la suite du billet. Il aurait été préférable de réitérer le type d’interventions que je suis prêt à accueillir sur mon blogue, d’inviter certaines personnes à aller discourir ailleurs, voire de retirer le droit de publication à ceux qui se seraient entêté à ne pas respecter l’esprit des lieux, mais pas de priver tout le monde de cet espace de discussion. Cela été une erreur, une entorse aux convictions que j’ai toujours défendues sur le Web. Erreur partiellement corrigée puisque je viens de remettre en fonction les commentaires.

Cela étant dit, je maintiens qu’un blogueur a tout a fait le droit de gérer comme il le souhaite les commentaires qui s’inscrivent à la suite de ses textes. Je maintiens aussi qu’il n’est pas question de bâillonner quelqu’un quand cette même personne dispose elle aussi d’un espace d’expression sur le Web — il s’agit bien de gérer un espace de discussion, comme on le ferait « dans la réalité », en distribuant et en retirant les droits de parole pour assurer le bon déroulement des échanges.

***

La deuxième remarque m’a pas mal plus fait chauffer les neurones. Est-ce que ce message marquait vraiment une rupture dans mon parcours? Je me suis interrogé. Est-il possible d’être audacieux, fonceur, pionnier — tout en ne croyant pas dans la révolution? Suis-je passé dans le camp « des défenseurs de système » et des « partisans du statu quo »?

Je me suis accordé quelques jours de réflexion sur le sujet. Période d’introspection. Et j’en ressors plus confortable que jamais avec ma prise de position du 5 avril. Je ne crois toujours pas dans la révolution — ni dans le monde du livre, ni dans la vie en général, d’ailleurs. Et je ne crois pas que cela soit contradictoire avec l’audace, le fait d’être fonceur ou de jouer un rôle de pionnier.

Je ne crois pas dans la révolution parce que j’ai confiance dans l’être humain — dans chaque être humain — et que je refuse de me poser comme celui qui sait devant celui qui ne sait pas. Je réfute la posture d’autoritarisme qui accompagne la perspective révolutionnaire. Il n’y a pas « mon projet » contre « l’autre projet » — il n’y a pas « ce que je propose » devant « ce qui existe » — seul le dialogue compte, celui qui nous permettra de passer d’une « situation vécue » à une « situation désirée » (s’appuyant sur un désir qui, dans une perspective sociale, doit forcément faire l’objet d’une négociation).

Je n’en plaide pas moins pour une transformation profonde et rapide, autant que possible, de mon environnement. Et j’oeuvre sans relâche à ce dialogue dans l’action — parce que « ce qui existe » ne me satisfait pas, parce que je pense avoir de quelques bonnes idées et que j’ai la crois proposer une vision originale de l’avenir dans certains domaines qui me passionnent particulièrement. Je le fais néanmoins patiemment, parce que je me reconnais partie d’une communauté à qui je n’ai pas la prétention d’imposer mes vues. Et quand je ne réussis pas à « faire passer mon point de vue » je me dis que c’est moi qui ne suis pas arrivé à le « vendre » correctement — mauvaise approche? mauvais timing? — mais ça reste ma faute, pas celle des autres qui n’auraient pas compris. C’est vrai en ce qui concerne mes convictions sociales et politiques, c’est aussi vrai dans ma vie professionnelle, tant en ce qui concerne le monde de l’éducation que le monde de l’édition.

En réfléchissant à tout cela cette semaine, je me suis rappelé une courte rencontre que j’avais eue avec Guy Rocher, il y a cinq ans, à l’occasion d’un événement organisé par le Conseil supérieur de l’éducation. J’avais été très impressionné par son discours rappelant que si « l’idée de révolution » était séduisante (notamment pour de nombreux sociologues et historiens), les révolutions relevaient néanmoins de la rarissime exception dans l’évolution des sociétés. Lui avait plutôt choisi de consacrer sa vie à comprendre « le cas général », celui de la réforme, ou de l’évolution des sociétés par transformations successives — le plus souvent sous l’influence de « passeurs » capables de traduire une vision d’avenir en gestes quotidiens pour permettre aux membres d’une communauté de concrétiser ce qui ne constituerait autrement que des intentions transformatrices. Il avait donné l’exemple du système de santé où on a maintes fois annoncé des révolutions et de grandes réformes, mais où aucun changement un tant soit peu important ne s’est révélé possible sans l’engagement des infirmières.

C’est sans doute vrai dans tout les domaines — j’ai choisi d’y croire en tout cas.  Et dans le cas de l’édition, cela signifie qu’on pourra dire ce qu’on voudra, il ne sera pas possible d’inventer le monde du livre de demain sans trouver une façon d’engager dans cette transformation ceux qui ont aujourd’hui un savoir-faire dans ce domaine.

C’est ce pour quoi je ne crois pas dans la révolution. C’est aussi ce pour quoi je continuerai à faire preuve d’audace, et à être fonceur. Et tant mieux si cela me permet d’être pionnier, à ma façon.

D’une certaine façon, je trouve qu’il faut être gambler pour miser sur la révolution. Le respect des gens, la détermination et l’audace — dans le dialogue — me semblent offrir de bien meilleures chances de succès si on souhaite voir survenir de véritables transformations sociales, économiques et culturelles; dans le monde du livre, dans celui de l’éducation, ou de façon encore plus générale.

À nouveau un grand merci à ce cybercompagnon pour l’occasion offerte de réfléchir à tout cela et de réitérer par le fait même la conviction qui m’amène à écrire ici depuis près de sept ans.

5 commentaires

  1. Je comprends la tentation de vouloir fermer les commentaires, mais pour moi un blogue n’en est plus un à partir du moment où il n’est plus possible de commenter. Heureusement, ça m’avait échappé (il est vrai que j’en ai 369 à suivre ;-)

  2. Ne s’agirait-il pas en fait que d’une question de perspective, au sens littéral du terme ? Une révolution, est-ce que l’on ne peut pas la constater qu’a posteriori ? sur une large période temporelle, en comparant le point A au point R qui survient bien des années ou des décennies plus tard ? Guy Rocher ne semblait pas refuser l’idée de révolution — c’est simplement qu’on ne peut l’étudier dans le grain des événements, comme elle est une perspective d’ensemble.

    En ce sens, tout résiderait dans une question d’attitude, de méthode de travail, de rapports interpersonnels, mais aussi d’idéal : quelle vision dirige chacun des gestes posés individuellement ? quelle conception du domaine dans lequel nous intervenons tenons-nous à défendre ? Et tout le reste n’est que littérature… :-)

  3. Belle réflexion très intéressante à lire !

    De par mes expériences, j’ai finit par conclure que la polarisation (bon/mauvais, bon/méchant) finit toujours dans un débat stérile qui mène à rien.

    De là à faire un parallèle entre la révolution et l’évolution, il n’y a qu’un pas que je franchis instantanément !

    La révolution est possible, mais réussira vraiment dans peu de cas (c’est une exception que ça fonctionne, donc.)

    L’évolution est plus « naturelle », plus lente aussi, mais a beaucoup plus de chance d’accoucher de qqch de durable, donc… et de fonctionner.

    Humainement, je crois qu’il y a un rythme à respecter, plus lent que nos désirs, ce qui maintient une sorte de tension désir-réalité, rêve-concrétisation du projet, qui fait qu’on avance… Sinon, le fil sur lequel on marche souvent ne serait pas tendu, et on tomberait assez rapidement, non ? (OUF, les images ce matin: mon café était bon, je crois ;-))

    Un autre morceau à placer dans mon futur billet (futur depuis des mois en fait) sur ce que je nomme le culte de la vitesse, qu’il faut sans doute éviter, afin de ne pas sombrer trop… vite !

    Alors continuons notre évolution, cher ami :-)

  4. Merci de cette prise de position réfléchie et argumentée, où je retrouve une éthique humaniste à laquelle j’adhère.

    Il me semble qu’il serait intéressant de poursuivre réflexion et discussion autour des travaux d’Ars industrialis et du livre récemment paru de Bernard Stiegler, Alain Giffard et Christian Fauré, Pour en finir avec la mécroissance, Flammarion, 9782081224926

    A.

  5. @René: question de perspectives, sans doute, c’est vrai.

    Par courriel, une personne qui m’est très chère me suggérait d’ailleurs « à propos du mot révolution…[qu’il s’agit peut-être surtout de] distinguer entre le procédé et l’impact… [entre le] procédé plus ou moins brusque… [et l’]impact plus ou mois ample…

    Précisions auxquelles j’adhère volontiers.

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