Par-delà Netflix

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Je ne sais pas vous, mais on a souvent mentionné Netflix dans les discussions du temps des Fêtes. Parfois pour parler des séries que chacun avait appréciées dans les derniers mois et parfois comme phénomène en tant que tel — avec les enjeux culturels, économiques et sociaux qui l’accompagnent.

Certains ont même évoqué la possibilité de se désabonner bientôt du câble pour ne garder que Netflix.

— Si ce n’était pas du hockey, c’est certain que ce serait fait depuis longtemps.

— Sauf qu’on ne regardera plus aucune émission québécoise quand ce jour-là sera venu…

Silence.

Un silence que j’ai interprété comme l’admission qu’il y a forcément là un problème, mais que c’est peut-être inévitable. La tendance serait trop forte.

Eh ben non! Il faut absolument trouver moyen que ce ne soit pas une fatalité. Sauf qu’il faudra pour cela que la politique s’en mêle. Qu’on redevienne capable de formuler clairement un projet de société — un projet au coeur duquel notre culture et nos créateurs auront un rôle déterminant à jouer. Il va falloir qu’on retrouve du courage pour poser des gestes forts, audacieux.

On pourrait commencer par suggérer la lecture de La guerre des arts, de Francis Desharnais, à tout le monde. Une bande dessinée minimaliste qui pose un regard lucide, et sévère, sur notre rapport à la création artistique.

Éditions Pow Pow | Francis Desharnais | La Guerre des arts

Et il n’y a pas que Netflix — dont il ne faudrait pas non plus faire le seul grand méchant loup. C’est l’arbre qui cache la forêt. Le défi est encore bien plus large.

Pendant que je vous écris, il y a trois ados dans le sous-sol de la maison qui sont en train de terminer le visionnement des derniers épisodes d’une série sud-coréenne, sur YouTube, en langue originale, sous-titrée en anglais.

Wikipédia | 미남이시네요 |You’re Beautiful

On est très loin de Lance et compte. C’était une tout autre époque.

8 commentaires

  1. On s’entend que c’est le même problème que le livre ou la musique. Si les émissions québécoises ne sont pas disponibles en numérique, sur iTunes, sur Tou.tv ou sur d’autres plateformes, et si nos cablodistributeurs empêchent le fait que Tou.tv ou Illico machin soit disponible sur Apple TV ou autres plateformes connectées au téléviseur, on arrivera toujours à ce même constat. Ce sera les distributeurs de contenus (Bell et Vidéotron), qui, en se battant contre les Netflix et les Apple TV et en conservant leur approche monopolistique, nous mèneront à la perte du contenu québécois…

    Je doute beaucoup que ça soit Netflix qui ne veulent pas offrir 19-2 ou Les Invisibles.

  2. Il est certain que ce n’est pas en restreignant la diffusion des créations québécoises qu’on arrivera à quoi que ce soit. Reste que de rendre les séries disponibles sur Netflix, et ailleurs, n’est probablement pas suffisant non plus — c’est en tout cas ce que semblent montrer les exemples de la musique et du livre, non? Je pense qu’il faut faudra faire davantage.

    Je pense qu’on souffre surtout de ne pas (ne plus) avoir de plan de match en matière de diffusion culturelle. On se laisse porter par une rivière agitée en s’accrochant aux bouées de sauvetage au cas où au lieu de mettre les mains sur le gouvernail pour affronter la houle.

  3. Tout à fait. La taille du marché oblige à un effort supplémentaire de diffusion et de vente. Il faut être agressivement présent partout. Mais il faut arrêter de bloquer. (À ce titre, les américains le font également… Il me semble évident que ça ferait longtemps que l’on pourrait avoir accès à de plus grandes archives et à plus d’émissions en direct sur l’Apple TV s’il n’y avait pas cette résistance des grands groupes…)

  4. Et le fait que Netflix empoche des sous sur le marché canadien mais n’y paie pas d’impôt et n’a pas d’obligation de diffuser ou de créer du contenu original canadien, ça vous fait réagir comment, les cousins?

  5. @Martine: Je pense qu’il serait normal d’imposer à Netflix une contribution à la production canadienne/québécoise et/ou (mieux?) une obligation de rendre disponible notre production nationale.

    Quand je réalise (après avoir écrit ce texte) que la série sud-coréenne à laquelle j’ai fait référence est disponible sur Netflix au Canada, mais que les séries québécoises ne le sont pas, je me dis qu’on passe *vraiment* à côté. Comment est-ce possible? Est-ce que le conservatisme industriel dénoncé par Carl-Frédéric suffit-il à expliquer cet impardonnable cafouillage?

    Peut-on imaginer une politique de diffusion de la culture québécoise/canadienne qui ferait en sorte que nos créations soient aussi largement disponibles sur tous les « canaux » ici à l’étranger?

    Est-on prêt à affronter ce que cela signifie comme transformation des modèles économiques sur lesquels s’appuie la création télévisuelle?

  6. Ce qu’on a vu avec la musique (je remonte à l’époque de Napster, ce qui trahit presque déjà mon âge), c’est que l’industrie a beau vouloir faire preuve de conservatisme et de protectionnisme, elle finit par perdre quand même devant ces changements irréversibles. Et ce faisant, on passe à côté du train en marche.

    À cette époque-là, au lieu d’essayer à tout prix de continuer de vendre des CDs et poursuivre en justice ceux qui téléchargeaient, la donne aurait été tout autre si l’industrie avait considéré l’internet comme une forme de « broadcast » différente, et se serait organisée pour percevoir des droits auprès des fournisseurs internet, qui sont parmi les premiers à bénéficier de notre désir de consommer de plus en plus de contenu en ligne, en nous vendant très (trop) cher, de plus en plus de bande passante. Maintenant, l’ironie dans tout ça, est que ce sont les mêmes (Bell, Vidéotron, Rogers, etc.) qui profitent également du système actuel de cablodistribution, et de production de contenu.

    Je pense qu’il ne faut pas être utopique, et la seule manière que nos intérêts nationaux soient préservés est d’agir via la législation, le peu de gros joueurs sur la patinoire nous ayant prouvés au fil du temps que les seuls intérêts qui les préoccupent sont ceux de leurs actionnaires. Il faudrait donc s’assurer que les créateurs de contenu puissent être rémunérés correctement afin de pouvoir continuer d’avoir des gens qui nous créent du contenu. Et je ne parle pas seulement des auteurs, mais de l’ensemble de la chaîne. À partir du moment où une grande partie du contenu culturel créé au Canada est soutenu par des fonds publics (que ce soit par des sociétés d’état, des subventions, ou encore des crédits d’impôts), je pense qu’il est tout à fait normal qu’un gouvernement puisse s’ingérer dans ces processus.

    Tout ça m’amène à constater que l’auto-régulation relève de la pensée magique, malgré ce qu’essaie de nous faire croire nos gouvernements actuels et les lobbys de l’industrie. De plus, une grande partie de l’industrie culturelle canadienne saisit très mal l’impact de cette évolution si rapide que nous amène le numérique. L’image de dinosaures pris de stupeur devant les changements rapides de leur environnement convient parfaitement à cette situation.

    Encore une fois, l’industrie de la musique est source d’exemples révélateurs : alors que l’industrie se pensait sauvée grâce à l’intervention miraculeuse de Steve Jobs et de iTunes, une nouvelle crise se pointe à l’horizon avec Spotify et les autres services de streaming. Et qui va bénéficier des ces nouveaux services ? Principalement les fournisseurs de bande passante… Pour ce qui est des artistes, les redevances actuelles sont absolument pathétiques, et pour les consommateurs, ça fera simplement un abonnement supplémentaire. Est-ce que le système est bon ? Peut-être que oui, peut-être que non, mais nul doute que de toute manière, nous n’aurons pas vraiment le choix. Même chose avec le service d’abonnement d’Amazon. Et le problème reste toujours le même: comment pouvons-nous espérer qu’avec les règles actuelles, le coût des abonnements permettent de rémunérer à juste valeur les créateurs? L’économie du numérique nécessite un nouveau modèle (CFD, je me suis retenu d’écrire paradigme juste pour toi) mais nous sommes encore pris dans le carcan du modèle économique industriel du XXe siècle, basé sur les transactions de biens physiques.

  7. @Mériol: puisque tu termines sur une référence au service d’abonnement d’Amazon, pour le livre, je ne peux pas ne pas signaler que de nombreuses analyses suggèrent qu’on est actuellement dans la plus pure spéculation dans ce « marché » (qui n’en est pas un encore — il faut bien le dire).

    Les principaux prétendants parient sur une situation de winner-taies-all pour convaincre les investisseurs d’investir chez eux dans l’espoir de dominer ce marché potentiel.

    Nombreux sont ceux qui pensent que Scribd (qui a levé encore 22M$ hier) et Oysters (qui lève aussi de l’argent par millions) retournent actuellement aux éditeurs plus d’argent qu’ils n’en font avec les paiements des consommateurs (jusqu’à trois ou quatre fois). Cela signifie vraisemblablement qu’ils opèrent à perte, en « achetant » les clients dans le but de «convaincre» les éditeurs de jouer avec eux (et, encore, ce sont à mon avis des peanuts) — parce qu’ils ont le modèle le plus payant. Ainsi, on peut penser qu’une partie de ces 22M$ servira à payer les éditeurs pour de la lecture «vendue à perte aux consommateurs».

    Sauf que ce ne peut pas être un modèle économique durable… et qu’il faut s’attendre à ce qu’un jour ou l’autre les « redevances » aux éditeurs s’écrasent, pour retrouver une adéquation avec les revenus réels associés à ces modèles… et on se retrouvera alors avec les mêmes problèmes qu’avec Rdio et Spotify…

    Et j’ai envie de compléter la réflexion du samedi matin en reprenant un paragraphe que j’avais écrit il y a quelques mots dans le contexte des revendications pour une réglementation du prix des livres:

    « Spéculer, c’est gambler. C’est jouer. C’est prendre des risques. C’est accepter de perdre neuf fois, si on pense qu’on peut gagner une seule fois… si elle peut être assez grosse. Spéculer, c’est miser sur le tout ou rien, sur le court terme, sur le chacun-pour-soi. C’est le contraire d’investir dans le développement de quelque chose. C’est le contraire de la culture. »

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