Faire l’autruche serait la pire chose à faire

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J’ai fait quelques recherches à la suite des réactions que mon texte d’hier (Par-delà Netflix) a provoquées.

Pour alimenter la discussion je partage ci-dessous quelques extraits d’un texte prononcé le 7 novembre dernier par Monique Simard, présidente et chef de la direction de la Société de développement des entreprises culturelles du Québec (SODEC), devant les membres du Conseil des relations internationales de Montréal (CORIM).

Sodec | Monique Simard | La culture du changement pour une culture en changement

Je trouve qu’il indique une direction intéressante — qui reste néanmoins entièrement à concrétiser.

«… nous devons, dans nos actions culturelles futures, trouver un meilleur équilibre entre la création, la production et l’exploitation. […] On le sait, notre marché est petit, nous avons besoin d’élargir nos horizons. Le numérique nous permet de faire de grandes percées à ce niveau. […]

Pour être clair, il faut oser revoir la répartition de nos mesures de soutien, s’ouvrir à de nouveaux secteurs de création et de production et, oui, comment allons-nous redécouper la tarte des aides? Et surtout, comment générer de nouveaux revenus? […]

Faire l’autruche serait la pire chose à faire. Prenons cela de front, et vous me permettrez cette vielle expression militante, en solidarité.»

Je le prends comme une nième illustration que 2015 sera une année pour se retrousser (encore un peu plus) les manches.

Bonne lecture.


La culture du changement pour une culture en changement

Quelques extraits de l’allocution de Monique Simard, présidente et chef de la direction, au CORIM, 7 novembre 2014

Ceux d’entre vous qui me connaissent savent à quel point je suis ravie d’avoir l’occasion aujourd’hui de venir vous parler de culture québécoise, oui, mais plus particulièrement, de tous ces changements, voire des bouleversements auxquels elle fait face, et auxquels nous, consommateurs, producteurs, diffuseurs, intervenants de toutes sortes du monde culturel, faisons face! […]

Je ne veux pas vous assommer de chiffres, ce n’est pas le moment dans ce type de conférence, mais je tiens à vous en donner quelques-uns pour vous démontrer en quoi le monde de la consommation culturelle s’est radicalement transformé depuis quelques années. […]

Au Québec, en 2014, nous observons un recul des téléchargements par rapport à l’an dernier: -3 % pour le nombre de téléchargements d’albums numériques et – 13 % pour le nombre de téléchargements pistes numériques. […]

Au Québec, les ventes de livres numériques représentent entre 3 % et 4 % du total des ventes de livres. La tendance entre 2013 et 2014 se stabilise avec 14 % des adultes québécois qui ont téléchargé des livres numériques.

On note un nombre de lecteurs sur format numérique en hausse aux États-Unis, où la valeur du marché du livre numérique était estimée à 3 milliards $US. Le marché semble se stabiliser avec une croissance d’à peine 5 % en 2013. = Taux d’adoption du livre numérique y est + élevé: 23 % chez les hommes adultes et 33 % chez les femmes adultes.

De façon plus générale, en Occident:

87 % des 15 – 25 ans regardent des vidéos en ligne

98 % écoutent de la musique dématérialisée

46 % ont lu des livres électroniques

20 % des 15 – 18 ans dans les pays occidentaux n’utilisent jamais de média traditionnel pour regarder des vidéos, soit 3 X plus que leurs aînés

Un dénominateur commun s’applique à tous ces secteurs culturels: c’est désormais le « consommateur de culture » qui mène le bal.

L’environnement technologique permet désormais au consommateur de choisir QUAND, OÙ ET COMMENT IL CONSOMME. Il choisit sa plateforme de consommation, son format, le mode de paiement (s’il paie!) de ce qu’il consomme en culture: livre, musique, film, télé, jeux…

D’une certaine façon, on peut affirmer que le consommateur a pris de l’avance, qu’il s’est approprié les nouvelles technologies plus rapidement que les créateurs, les producteurs, les distributeurs et les diffuseurs. Un changement de donne majeur!

Le produit c’est le consommateur. Gros changement de paradigme! […]

Vous êtes ces consommateurs! Qui achète désormais sa musique sur Internet? Qui ne l’écoute que par Internet? Qui achète ses livres sur Internet? Qui est abonné à Netflix ? Je ne vous demanderai pas de lever la main, mais si vous êtes comme la plupart des gens, vous le faites. C’est pratique, pas cher, quand ce n’est tout simplement pas gratuit, et l’offre ne cesse de grandir.

Parlons-en justement de ces Netflix et Spotify, qui font maintenant bien partie du décor et qu’on ne peut plus mettre de côté.

Selon le Conseil de la radiodiffusion et des télécommunications canadiennes (CRTC), le taux d’adoption de NETFLIX au Québec est de 9 %  contre 24 % pour l’ensemble du Canada. Son taux d’adoption est nettement plus élevé chez les Canadiens anglophones que chez les Canadiens francophones: 29 % contre 7 % en 2013. […]

Spotify, pour sa part, est assez récent, le service est arrivé cet automne au Canada, et déjà, il fait beaucoup parler de lui.

Toujours selon le CRTC, en 2014, il comptait déjà plus de 10 millions d’abonnés payants et plus de 40 millions d’abonnés « actifs » (payants + gratuits actifs dans les 30 derniers jours). L’an passé, il comptait 6 millions d’abonnés payants et 24 millions d’abonnés « actifs ». On constate donc que Spotify a fait un bond important!

Et n’oublions pas Amazon, où, pour seulement 9,99 $, vous avez accès à  600 000 titres! Permettez-moi l’expression, mais c’est « All you can eat! »

[…] Comment faire pour que la culture québécoise, celle créée par nos artistes, produite et diffusée par nos entreprises culturelles, puisse, dans ses nouveaux environnements, toujours rejoindre son premier public, les Québécois, et plus encore, en rayonnant au plan international? […]

Comment dans un univers en si grande transition, particulièrement depuis l’apparition de tant de plateformes (2008), pouvons-nous continuer à nous distinguer? […]

Deux valeurs doivent nous guider à mon avis: la Lucidité et l’ambition. Ce sont les deux valeurs que nous devons partager dans le milieu culturel, que nous soyons des institutions publiques ou privées. Pour moi, la discussion ou même l’opposition entre art et commerce est futile.

Partager une même lecture et se fixer des ambitions.

Vous remarquerez que j’utilise le mot « ambition » et non pas « objectif » tout simplement car, pour moi, l’ambition est un terme qui mobilise et qui doit nous inspirer à nous dépasser.

J’ose espérer que nous faisons toujours consensus sur la nécessité d’une politique culturelle qui repose sur:

– l’affirmation de l’identité culturelle

– le soutien aux créateurs et aux arts et l’accès

– la participation des citoyens à la vie culturelle

Et, bien sûr, sur une nécessaire intervention et soutien de l’État pour la culture.

Une nécessaire orchestration de moyens pour soutenir créateurs, producteurs et exploitants.

Et une nécessaire et vibrante communauté d’entreprises culturelles pour arriver à ces fins.

Je suis convaincue de cela, c’est-à-dire, du rôle essentiel de l’État à déterminer une politique culturelle et à s’assurer de la mise en place des mesures pour l’appliquer. La mission d’une politique culturelle est une chose, les moyens en sont une autre. […]

Dans la période de grande transformation que nous vivons, je crois que l’on a tendance à confondre la mission des moyens ou des activités pour l’accomplir. Parfois, on a tendance à prendre le « moyen » pour une finalité en soi. À titre d’exemple: l’important est-il de LIRE ou le FORMAT sur lequel on lit? Même chose pour les films ou la musique. […]

Mais, je vous entends déjà marmonner que nous allons tout chambouler, que tous les modèles d’affaires vont changer. Et bien, vous avez peut-être raison! Vous avez raison, sinon on risque fort de ne pas passer au travers. Je ne veux pas faire peur à personne. Je ne suis pas là aujourd’hui pour semer la panique. […]

J’étudie les modèles d’affaires, j’analyse les chaînes économiques liées à chacun des secteurs, et force est de constater 1) qu’il faut changer et 2) que la peur du changement est très répandue. C’est normal et je comprends cette peur lorsque les modèles de remplacement ou alternatifs ne sont pas encore aux rendez-vous. Je comprends, et j’ai, croyez–moi, énormément d’empathie pour les entrepreneurs qui ne savent pas où donner de la tête pour maintenir leurs entreprises à flots, tout comme je comprends les artistes et artisans qui ont des conditions de travail difficiles. Je comprends aussi les diffuseurs et les exploitants qui voient leurs clientèles diminuer d’année en année.

Mais je comprends aussi qu’on ne peut pas retourner en arrière. Que rien ne sert d’être nostalgique.

On doit, c’est une quasi obligation, se transformer si on veut survivre.

Il est impératif de:

– Trouver de nouvelles sources de financement. Pas facile à faire mais essentiel! […]

– Trouver de nouveaux modes de financement (ex: interactive crowd funding).

– Modifier notre conception de ce qu’est une entreprise culturelle (revoir des statuts).

– Créer une synergie réelle dans le monde culturel québécois.

[…]

J’ose avancer que nous devons, dans nos actions culturelles futures, trouver un meilleur équilibre entre la création, la production et l’exploitation. Par exploitation, j’entends: promotion, marketing, commercialisation, diffusion, distribution nationale et internationale. On le sait, notre marché est petit, nous avons besoin d’élargir nos horizons. Le numérique nous permet de faire de grandes percées à ce niveau.

Rien ne sert de produire, si le produit n’est pas consommé.

Assez simple comme raisonnement, mais c’est celui que font ceux qui s’opposent au soutien public à la culture. Déjouons cela en innovant et en créant des outils d’exploitation qui permettront à nos produits de rejoindre les publics. Et quand je dis nos produits, je pense à des produits dont la propriété intellectuelle est québécoise, et dont l’exploitation ici et ailleurs dans le monde enrichit le Québec.

Le Québec regorge de talents, et pas seulement en musique, en écriture, et dans les autres disciplines culturelles plus « traditionnelles ». Nous avons également d’immenses talents dans l’innovation de la programmation, des développeurs de jeux, des ingénieurs, des concepteurs de plateformes, des designers, bref les talents nécessaires pour créer des outils de promotion et d’exploitation de la culture. Nous avons l’obligation de faire de la place à ces nouveaux talents, à ces nouvelles entreprises.

Pour être clair, il faut oser revoir la répartition de nos mesures de soutien, s’ouvrir à de nouveaux secteurs de création et de production et, oui, comment allons-nous redécouper la tarte des aides? Et surtout, comment générer de nouveaux revenus?

[…]

Les modèles d’affaires changent, les chaînes de droits se complexifient et les notions de territoires s’estompent. […]

Faire l’autruche serait la pire chose à faire. Prenons cela de front, et vous me permettrez cette vielle expression militante, en solidarité.

Tous les acteurs des chaînes de production culturelles sont actuellement fragilisés, c’est donc maintenant le temps de se serrer les coudes pour se donner des ambitions communes. J’aimerais demander, au risque de passer pour naïve, que chaque maillon d’une chaîne économique de la culture se solidarise aux autres pour renforcer la chaîne au lieu de l’affaiblir. C’est très concret ce que je demande et cela exige, oui, une forme de « détachement », de recul, qui permet de ne pas s’arrêter à ne voir que son arbre, mais au contraire la forêt en son entier. […]

Pour une culture en changement, adoptons une culture du changement!

—/ fin /—

3 commentaires

  1. Voilà pourquoi je glissais un mot sur la SODEC hier, sur ta page Facebook. Il semble bien que la seule personne du côté étatique ayant mieux saisi ce qui passe, c’est Monique Simard. Qu’elle n’arrive pas immédiatement avec des solutions est correct, ce serait beaucoup demander. Mais au moins, on sent qu’il y a enfin quelque part quelqu’un qui comprend les nouveaux enjeux en train de se mettre en place.

  2. On voit ici qu’il y a déjà en place à la SODEC une réflexion sur ce que nous discutions hier :

    « – OBJECTIF 1 : Assujettir les produits électroniques vendus au Québec, qui servent à la réception de contenu culturel numérisé, à un frais de type écofrais (frais de gestion environnemental) ou à une taxe

    – OBJECTIF 2 : Intervenir auprès du gouvernement fédéral afin qu’il prenne les dispositions nécessaires pour exiger des Fournisseurs d’accès Internet (FAI) qu’ils contribuent au financement des produits culturels canadiens, comme le font les entreprises de distribution de radiodiffusion (EDR)

    – OBJECTIF 3 : Intervenir auprès du CRTC afin qu’il exige des services de programmation par contournement une contribution obligatoire au financement des produits culturels d’ici »

  3. Merci Mériol de ramener ces trois éléments — il fallait que je fasse des choix pour une première lecture plus facile. Ce sont de bons exemples de ce qui pourrait (doit) être fait… mais qui, pour au moins deux cas, nous place en situation de devoir s’en remettre au gouvernement fédéral.

    Je pense qu’il faudrait également ajouter à cela une liste de gestes que les acteurs des différentes industries culturelles devraient poser sans attendre les interventions de l’État. Cela pourrait possiblement même favoriser/initier le mouvement tant attendu.

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