Bouder le livre numérique? Non, mais…!

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Un texte publié sur le site Bible urbaine — que je ne connaissais pas avant aujourd’hui — a fait réagir plusieurs de mes amis éditeurs sur Facebook.

Biblio urbaine | Charlotte Mercille | Est-ce que le monde de l’édition québécois boude le livre numérique?

J’ai eu l’audace de dire que même si ce texte était effectivement fait, pour l’essentiel, d’affirmations à l’emporte-pièce, « tout n’y était pas faux, tout de même, non? ». On a réagi à ma bravade en me demandant de signaler ce que l’auteure disait de pertinent. C’est de bonne guerre.

Je m’y prête donc avec plaisir, en énumérant les affirmations de l’auteure du texte, pour y réagir spontanément. La discussion se poursuivra à partir de cela… qui sait?

* * *

AFFIRMATION 1 — « Les maisons d’éditions québécoises montrent un retard important au tournant de l’ère numérique.»

FAUX, mais… — Il faudrait apporter au moins deux nuances: toutes les maisons d’édition ne sont pas en retard, au contraire. Et par rapport à qui doit-on décréter un retard? Par rapport aux États-Unis? Si on jugeait par rapport à ailleurs dans le monde, on pourrait même se dire en avance. Cela dit, il faut bien reconnaître qu’il reste beaucoup de résistance, en particulier en ce qui concerne des modèles alternatifs à la vente à l’unité par téléchargement. Et certaines maisons rejettent encore carrément le numérique — on y reviendra.

AFFIRMATION 2 — « En parcourant les catalogues Amazon et iTunes, on remarque bien vite que les livres québécois sont complètement éclipsés par la marée de bestsellers américains.»

VRAI. Mais est-ce la faute des éditeurs? Amazon et Apple n’accordent encore que peu de ressources à la mise en valeur des catalogues francophones dans leurs « librairies en ligne » — dont les versions canadiennes sont mal adaptées pour composer avec des livres dans d’autres langues que l’anglais. Je pense que la réalité décrite est véridique, mais le coupable identifié n’est pas le bon (peut-être y aurait-il toutefois moyen d’agir plus vigoureusement pour que la situation change — et peut-être que les gouvernements s’en lavent un peu facilement les mains — mais c’est un autre débat).

AFFIRMATION 3 — « Si on arrive enfin à trouver le livre québécois souhaité, son prix se rapproche davantage de celui trouvé en librairie. »

VRAI… partiellement — Les prix définis par les éditeurs québécois (et francophones en général) sont plus élevés que ceux des éditeurs anglophones. Cela s’explique par de nombreux facteurs (dont la taille et la structure des marchés). Il est toutefois indéniable qu’il y a plusieurs cas de tarification pour le moins difficiles à comprendre pour les consommateurs.

AFFIRMATION 4 — « Branchées par intraveineuse aux subventions gouvernementales, les maisons d’éditions québécoises continuent de bouder une entreprise [Apple] qui a depuis longtemps fait ses preuves sur le marché. »

FAUX, mais — La « dépendance aux subventions » est une image déformée de la réalité. Il faut analyser la structure complète du marché pour comprendre la manière dont s’organise cette industrie. Et ne pas perdre de vue que pratiquement tous les pays occidentaux stimulent et protègent l’industrie du livre de façon particulière. Par rapport au fait de bouder des entreprises qui ont fait leur preuve sur le marché… il faudrait apporter au moins deux nuances: 1) c’est une minorité d’éditeurs qui boudent encore ces points de vente et 2) ces points de vente n’ont pas encore totalement fait leur preuve sur le marché québécois (ou peuvent certainement faire beaucoup mieux).

AFFIRMATION 5 — « Pendant que les éditeurs attendent sagement la permission de Québec, les grandes corporations américaines et canadiennes se régalent de leur monopole.»

FAUX — je ne comprends pas du tout celle-là. Qui attendrait la permission de Québec? Personne n’a attendu de permission de qui que ce soit pour avancer… au contraire.

AFFIRMATION 6 — « encore aujourd’hui, plusieurs éditeurs québécois ne sont pas enclins à ajouter leurs derniers titres sur ce site Internet [prêtnumérique.ca], ce qui donne de belles ironies, comme du Michel Tremblay seulement disponible en version anglaise.»

VRAI — l’affirmation est un peu large, mais il est vrai que plusieurs éditeurs bien en vue au Québec auront attendu presque trois ans pour rendre leurs livres disponibles aux bibliothèques sous forme numérique… ne le font que depuis quelques jours et ils ne le font de façon très timide. Quelques-uns refusent encore, mais ils commencent à être rares.

Quoi qu’il en soit, l’auteure du texte aurait dû, pour être honnête, dire que les éditeurs québécois ont été parmi les instigateurs de pretnumerique.ca, qui fait l’envie de bien des lecteurs dans bien des pays.

AFFIRMATION 7 — « Les grandes franchises comme Renaud-Bray et Costco ont réduit leurs prix et tué à petit feu les librairies indépendantes.»

FAUX, ou pas démontré — a priori, Renaud-Bray n’a pas pratiqué de coupes de prix sur les livres québécois. Et tout le monde n’est pas d’accord quant à l’impact réel des pratiques tarifaires de Costco. C’est un sujet complexe… très complexe… trop complexe pour un texte comme celui-là. Et dans le numérique, je pense que ce n’est pas vraiment un facteur.

AFFIRMATION 8 — « je constate plutôt un manque d’intérêt général pour le livre d’ici. Nous sommes donc tous un peu à blâmer. »

VRAI — on ne stimule pas assez la lecture et en particulier la lecture des textes d’ici. Mais dire que c’est la faute à tout le monde, c’est comme dire que c’est la faute de personne. Alors, on fait quoi? Parce que pendant ce temps, les utilisateurs de tablettes et de liseuses achètent vraisemblablement de plus en plus de livres en anglais (publiés avant leur version française, et souvent moins cher) — un phénomène qu’on évalue mal à l’heure actuelle, mais qui est très probablement largement sous-estimé.

Est-ce qu’on est pas un peu négligeant de sous-utiliser le Web et les réseaux sociaux — et de façon trop classique/conservatrice pour faire parler des livres publiés ici? Je le crois.

AFFIRMATION 9 — « Les classiques et les nouveau-nés de la poésie, sans oublier ceux du théâtre, deviennent de moins en moins accessibles parce qu’il n’y a tout simplement pas de demande pour ces genres-là»

VRAI? — moins de demande? ou moins de diffusion, et donc moins facilement accessible?

AFFIRMATION 10 — « Le problème, c’est que la culture québécoise est sous-représentée dans un médium en pleine expansion et demeure ainsi sous l’ombre des grands titres américains.»

VRAI — mais encore une fois, la faute à qui? Et si au lieu de chercher des coupables (les éditeurs? les nouveaux géants de la vente de livres numériques? les libraires?) on faisait un brainstorming collectif pour trouver des moyens de pallier à cela et revendiquer des moyens concrets pour les mettre en place? (ce serait peut-être plus concret et plus « dans les cordes » de ce gouvernement? — je dis ça comme ça).

AFFIRMATION 11 — « Si les éditeurs tentaient de surfer la vague numérique au lieu de l’endiguer, les éditeurs québécois risqueraient peut-être moins de manquer le bateau ebook.»

HEU…Franchement, comment dire… — je ne connais aucun éditeur qui est assez fou pour croire possible d’endiguer la vague numérique. Cela dit, c’est bien beau de parler de surfer sur la vague, mais pour cela, il faut aussi des moyens… et les donneurs de leçons sont généralement des gens qui ne connaissent pas la précarité des équilibres budgétaires des éditeurs. Ça n’explique pas tout, mais ça invite à un minimum de nuances.

* * *

Alors, tout faux? Non… quand même pas… Provocateur, certes… mais n’empêche… quand même quelques belles pistes de discussion, nécessaire, il me semble. Et puisque cela correspond sans doute à la perception d’une partie de la population, et des lecteurs, autant y accorder un peu d’importance.

J’ai pris le temps de rédiger ça parce que Gilles me l’a demandé… mais aussi parce que ce serait trop facile de balancer la critique sans en discuter au moins un peu… vous ne croyez pas?

2 commentaires

  1. Quelle patience! Tu as vraiment pris le temps de décortiquer un texte aussi approximatif? Je préfère aller lire, tiens! (Tu as tout de même fait du bon boulot, 😉)

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