Aveuglement volontaire

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Je trouve incroyable de voir des acteurs du monde du livre relayer, parfois avec un plaisir évident, ce court texte publié dans Le Devoir d’hier:

Les fluctuations du livrel au Québec en 2015 | Le Devoir | 23 février 2016

Cet article est au mieux imprécis, sinon incorrect, voire carrément trompeur. Alors s’il y en a qui veulent se construire des opinions sur cette base qu’ils le fassent, mais ça ne sera jamais autre chose que des opinions, mal informées.

Reprenons les phrases une à une, dans le désordre, en apportant quelques précisions.

  • «L’Observatoire de la culture et des communications a diffusé hier les statistiques sur les ventes mensuelles pour le mois de décembre 2015, et conséquemment pour toute l’année dernière.» 

Il faudrait préciser deux que les statistiques ne concernent qu’une partie du marché, parce que l’Observatoire n’est pas en mesure d’obtenir des données qui permettrait de décrire l’ensemble du marché. L’observatoire le précise dans ses notes… mais on l’oublie bien vite quand on fait référence à ses analyses.

À titre d’exemple, l’essentiel des ventes de livres numériques anglophones vendues par Amazon et par Apple lui échappent. De même pour toutes les ventes qui ne passent pas par un acteur québécois de la chaîne traditionnelle du livre (imprimé). C’est loin d’être  banal.

  • «La valeur des livrels vendus est de 7,4 millions de dollars, en augmentation de 3,4 % sur 2014.»

À nouveau: il s’agit de la valeur des livrels qui ont été vendus par les acteurs qui partagent leurs données avec l’Observatoire. Une partie des acteurs — dont sont absent plusieurs acteurs très importants du marché du livre numérique.

Quelle proportion des ventes réelles totales est-ce que cela représente? 90%? 75%? 50%? Personne ne le sait. Est-ce que les chiffres dont on dispose nous donnent une vision juste et complète de ce qui se passe actuellement dans le marché du livre numérique? Certainement pas.

  • «Les entrepôts et librairies numériques de la province ont vendu 502 600 livres numériques l’an dernier (en baisse de 0,6 % par rapport à l’année précédente).»

Cinq cent mille livres numériques, uniquement pour la partie du marché qu’analyse l’Observatoire… et c’est un nombre comparable avec le nombre total de bandes dessinées vendues au cours de la même période. Anecdotique?

Par ailleurs, une baisse de 0,6% c’est bien peu significatif dans un marché dont les ventes dépendent aussi des livres qui sont publiés. Et quand on sait qu’après huit mois, les ventes de livres imprimés subissaient une baisse six fois plus importantes (-3,5%). À ce compte-là, il faudrait dire que le marché du livre numérique performent donc mieux que celui de l’imprimé.

  • «À titre comparatif, les ventes totales de livres neufs, tous genres confondus, pour 2015 atteignent 375 410 062 $.»

C’est tout à fait faux. Ce sont les ventes répertoriées par l’Observatoire pour la période de janvier 2015 à août 2015.

Qui plus est, on ne compare pas les mêmes catalogues. Pour avoir un vision juste de la part des ventes numériques, il faudrait comparer les ventes uniquement pour les livres qui ont une version numérique offerte au public. Personne n’a encore fait cette comparaison. On pourrait être surpris.

  • «Le prix moyen du livrel a été haussé, de 14,18 $ en 2014 à 14,74 $ en 2015.»

En comparaison, le prix de vente moyen d’un livre imprimé au Québec est probablement de l’ordre de 20$ — il faut donc également tenir compte de cela quand on compare les marchés, et comparer aussi les ventes en nombre.

Et finalement, la perle du texte:

  • «La vente de livres numériques et de livrels demeure, encore aujourd’hui, anecdotique au Québec.» 

Disons le clairement: les ventes de livres numériques ne sont anecdotiques qu’aux yeux de ceux qui souhaitent, consciemment ou inconsciemment, le voir ainsi.

Quand on s’intéresse vraiment, sincèrement, à ce qui est en train de se passer, on est forcé d’être beaucoup plus circonspect, de reconnaître les très grandes limites des données dont on dispose… et d’être aussi un peu plus inquiet pour la suite des choses.

Une partie de plus en plus importantes de ce qui se passe dans le domaine du livre numérique échappe au regard de «l’industrie québécoise du livre», qui préfère trop souvent se conforter dans son interprétation des choses en faisant circuler le genre de dépêche auquel j’ai choisi de réagir aujourd’hui.

Il n’y a plus aveugle que quelqu’un qui ne veut pas voir.

2 commentaires

  1. Merci Clément pour ces éclaircissements. Est-ce que les pays ne devraient pas exiger de la part de ces méga-entreprises (Amazon, Apple) qu’ils fournissent leurs données par pays ? L’Europe n’a-t-elle pas fait des avancées récemment à ce niveau ?

  2. @Gilles: bien sûr qu’ils le devraient! Il faut trouver des manières ingénieuses de le faire, mais je crois que cela est tout à fait possible avec un minimum de volonté politique.

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