Merci Alice

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Le gars était leader adjoint du gouvernement. Pas un député ordinaire: un officier nommé par le premier ministre, avec la confiance qui va avec. J’ai même découvert à mesure que la journée passait que beaucoup de monde entretenait depuis longtemps de la méfiance au sujet de son comportement. Autant des hommes que des femmes. Et pourtant, il est toujours resté intouchable. Pour mille et une mauvaises raisons, devant lesquelles le silence a toujours prévalu.

Ça fait des semaines qu’on parle tous les jours d’agressions sexuelles à la télévision et à pleines pages dans les journaux. Pourtant, malgré les partages et les retweets indignés, on n’arrive pas à ébranler durablement l’indifférence de nombreux dirigeants devant l’horreur. On continue trop souvent à banaliser les témoignages, à qualifier les agressions d’incidents, voire à suggérer l’existence d’une certaine responsabilité des victimes.

Mercredi soir, Alice en a eu assez.

Elle a pris le micro.

Boum.

***

Hier soir, au souper, j’ai choisi de raconter, sans aucune pudeur, la déplorable actualité de l’Assemblée nationale. Avec quatre filles dans la cuisine. 14 ans. 18 ans. 20 ans. 42 ans. Deux filles, une nièce, une épouse.

La courageuse dénonciation d’Alice.
L’odieuse réaction du député de Dubuc.
L’émouvant témoignage de l’amie d’Alice.
Les aléas de la couverture médiatique.
La timide réaction de la police;
celles des collègues de celui qu’on accuse;
et celle du premier ministre.

J’ai même fait écho à la complicité, évoquée par certains, d’un restaurateur qui exigeait apparemment des jeunes femmes qu’il emploie de tout faire pour satisfaire ses clients les plus importants. Rien que ça.

Eurk.

Court silence.

Mon indignation a évidemment été partagée par tout le monde. Sauf que cette indignation a rapidement fait place à une résignation que j’ai trouvée franchement déprimante. Comme si tout cela était, au fond, un peu inévitable.

Les trottoirs ne sont pas aussi confortables pour tout le monde la nuit. Même à Québec. Même en 2016. C’est comme ça.

«Et il ne faut surtout pas oublier de barrer nos portes, comme l’université nous l’a rappelé. Chacune est responsable de sa sécurité après tout…»

Cynisme.

Gros soupir.

Est-ce qu’on avance devant tout ça? Est-ce qu’on recule? Ou est-ce qu’on partait juste de beaucoup plus loin qu’on pouvait le croire? Tout ça n’est plus très clair dans mon esprit après la journée d’hier.

***

Franchement, je n’ai pas envie d’expliquer à mes filles qu’un emploi dans la restauration, ben, ça comporte certains risques, c’est comme ça, tsé… Pas envie d’expliquer comment gérer des mains baladeuses. Pas envie d’expliquer comment r’virer d’bord un gros colon.

Je n’ai pas envie de répéter que Marcel n’a pas le droit de ceci, que Donald n’a pas le droit de cela, que Gerry non plus n’a pas le droit, même s’il est un très très bon client du restaurant où tu travailles.

Pas envie d’expliquer que sans un oui, c’est non. Toujours. Et qu’un oui, suivi d’un non, ben c’est aussi un non. Instantanément. Point final. En toutes circonstances. Toujours. Même toute nue.

Je n’ai pas envie d’expliquer que certaines personnes agissent comme si elles étaient au-dessus des lois. Et qu’il ne faut jamais accepter cela. Jamais. Je n’ai pas envie d’expliquer que… et que… Je n’ai pas envie d’expliquer tout ça.

Pas envie d’expliquer que les policiers n’ont pas le droit de dissuader une femme de porter plainte pour agression sexuelle — que l’agresseur soit avocat de la défense ou même leader adjoint du gouvernement.

Je n’ai pas envie d’entretenir la peur chez mes filles parce que d’autres préfèrent regarder ailleurs et s’occuper d’autres choses; parce qu’ils ont mieux à faire que de s’attaquer au fléau des agressions sexuelles.

Je n’ai pas envie de devoir réexpliquer tout ça parce que le premier ministre a décidé de limiter ses commentaires à un communiqué laconique en plus d’exiger le silence de tous ses députés.

Je n’ai pas envie qu’on parle discrètement d’agressions sexuelles chacun chez-nous parce que l’intérêt du gouvernement nous empêche de profiter de l’occasion pour faire face à ce problème collectivement, avec l’engagement de tous, pour le mieux de toute la société (autant les hommes que les femmes!).

Alors, s’il vous plaît, sacrez-moi patience avec la pudeur qu’on devrait conserver sous prétexte de protéger la présomption d’innocence du député de Laurier-Dorion. Il aura droit à la présomption d’innocence et à un procès juste et équitable s’il est accusé. C’est le rôle de la Cour de s’en assurer, pas celui du premier ministre.

Dans un cas comme celui-ci, le rôle du premier ministre est de s’assurer que les citoyens gardent confiance dans leurs institutions — et dans l’Assemblée nationale, en tout premier lieu. Or, cette confiance n’est pas possible sans maintenir l’exemplarité des députés.

Ne nous trompons pas: c’est vers Alice qu’il faut diriger nos pensées. Il faut la croire. Il faut la soutenir.

Il faut aussi faire la même chose avec toutes les autres femmes qui osent dénoncer leurs agresseurs. C’est grâce à elles que nous finirons par changer le monde.

Merci Alice. Lâche pas. Tu peux compter sur nous.

La suite de ce texte: Désemparé.

16 commentaires

  1. Puisse votre texte déclencher un mouvement de solidarité des hommes avec les Alice de ce monde. Au suivant!

  2. Je pense plutôt qu’il faut justement « avoir envie » de faire ce que vous avez écrit pour plaider en faveur de la transparence et dénoncer l’attitude malheureusement trop répandue de ces agresseurs, attitude et mentalité qui n’ont pas leur place dans un monde dit civilisé.

  3. Merci Clément pour ce texte qui va droit au but, sans faux fuyant. Tu devrais l’envoyer aux journaux, il en vaut la peine.

  4. Très bien dit! On ne devrait pas lui permettre d’occuper un poste en politique… soyez un homme sensé monsieur Couillard! Ayez des couilles!

  5. Si toutes les victimes d’agressions dénonçaient immédiatement, je crois que le message passerait et que les agresseurs y penseraient deux fois avant de porter des gestes inacceptables en 2016. À mon avis, un mouvement de solidarité met en lumière une situation qui mérite d’être considérée sérieusement par les autorités. En tant que population (humains) on s’attend de nos elus et des autorites, de la transparence et surtout de prendre responsabilité rapidement sur des questions si importantes telles que le respect de l’individu. Bravo Alice pour votre courage et que vous avez, je l’espère, inspiré les autres victimes à faire de même. Votre combat ne sera pas vain, au contraire, il permettra d’anéantir, je l’espère aussi, la culture du silence qui perdure depuis trop longtemps. M. Couillard, faites votre devoir de premier ministre; M. Sklavounos doit être demis de ses fonctions, et ce, rapidement. La confiance n’est plus. Alice, la population du Québec est avec vous. Courage! Allez jusqu’au bout de votre bataille. N’abandonnez jamais. Vous vainquerez.

  6. Merci Monsieur pour ce texte vrai et percutant. Il m’apparaît aussi très difficile d’expliquer à mon fils de 16 ans l’attitude d’hypocrisie et de faux excuse en particulier de la part de ce Premier Ministre qui nous prouve encore une fois qu’il mérite moins que jamais de siéger à ce poste. Ce silence sourd et nauséabond a assez durer. Alice votre courage inspirera d’autres femmes je l’espère à dénoncer toujours et encore ces abus de pouvoir. Sklavounos doit être démis de ses fonctions MAINTENANT. Québec debout ! Soyons derrière Alice et toutes les autres. Il s’agit de dignité humaine, chaque élu à l’assemblée nationale devrait se lever pour dire à ce PM d’agir.

  7. Merci, Clément. Comment agir? À chacun de nous de définir son action. Mais le femmes ont prépondérance. Écoutons-les. Et appuyons-les! Merci encore pour avoir bien exprimé le dégoût que nous devons (devrions?) tous manifester! Germain

  8. Clément, pour moi, ce texte aurait pu aussi s’intituler : « Lettre d’un père à ses filles ». Il dit tout : l’émotion, l’indignation, la responsabilité que nous devons prendre comme individus, celle que les dirigeants doivent assumer, notamment à travers une prise de parole forte. C’est aussi un outil de sensibilisation pour ceux qui ne savent comment aborder cette question avec leur grande fille ou ne se sentent ni l’envie ni le courage de le faire. Merci!

  9. Bravo pour la réflexion. Très beau texte. Notre premier ministre M. Couillard porte bien son, pas de couille = couillard. Il est le meilleur pratiquent de l’aveuglement volontaire.
    Courage Alice, ne lâche surtout pas.

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