Désemparé

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J’ai publié plus de 1600 textes sur ce blogue depuis 14 ans.

Aucun n’a suscité autant de réactions que Merci Alice. Même pas proche. Plusieurs centaines de partages sur Facebook en seulement quelques heures. Des milliers de lectrices et de lecteurs. Des commentaires à la pelle. Et de toutes sortes.

Le commentaire le plus fréquent? La surprise que ce soit un homme qui ait écrit ce texte. Ça me rend profondément mal à l’aise.

Est-ce si étonnant qu’un homme dénonce les agressions sexuelles de cette façon? J’ai posé la question. On me dit que oui. En ajoutant généralement un gros merci — et surtout continue!

J’ai eu des confidences aussi: certaines brutales, d’autres à lire entre les lignes. J’ai pris ça comme autant de gestes de confiance — merci, ça me touche. J’ai aussi pris ça comme une nouvelle responsabilité: celle d’être à la hauteur pour la suite.

Je ne sais pas trop ce que tout l’invraisemblable tourbillon de la journée d’hier se trouve à révéler. Mais pour tout dire, je trouve ça un peu effrayant.

Je suis désemparé.

Et il y a Alice qui est sur la ligne de feu. Qui risque d’être broyée par les médias, parce que la machine est impitoyable — surtout quand elle s’emballe, comme les dernières heures se sont trouvées à nous le rappeler.

J’ai peur pour Alice.

***

J’ai parlé à une recherchiste de Radio-Canada hier après-midi. J’ai accepté de participer à une table ronde qui sera composée de quatre hommes, lundi matin, au sujet de la culture du viol.

La culture du viol.

C’est un terme devant lequel j’ai du mal à ne pas être désemparé. Je ne sais pas par quel bord prendre ça la culture du viol. Et je pense que je ne suis pas le seul.

C’est peut-être parce que je trouve que c’est un terme terriblement culpabilisateur. Parce que je déplore qu’il rassemble les gens en fonction d’un problème plutôt que d’une solution.

C’est un terme qui dit: toi, toi et toi — oui toi! — n’essayez pas de faire comme si vous ne faisiez pas partie du problème. C’est un terme qui rend tout le monde un peu complice des agressions. C’est un terme accusateur. Est-ce bien nécessaire?

Il me semble que ce serait plus facile d’avancer vers quelque chose de plus positif si on conviait plutôt tout le monde à faire partie d’une solution. Toi, toi et toi — oui toi! — vous avez le devoir de vous retrousser les manches avec nous; vous devez faire partie de la solution.

Je trouve que l’idée forte dans la culture du viol, c’est qu’on ne peut pas se limiter à identifier des agresseurs et des victimes. Il y a aussi ben d’autre monde dans une société — dont la majorité des hommes et des femmes, qui se côtoient dans une zone grise en marge des agressions. Dans une zone où il ne sont ni victimes ni agresseurs, mais pas sans moyens pour avoir une influence sur l’un ou l’autre.

Je fais l’hypothèse que c’est dans ces zones grises qu’il y a le plus à faire pour combattre la culture du viol.

Il faut agir dans les zones de silence. Dans les zones où on tolère malgré l’inconfort. Dans la zone où on est témoin, mais où on ne se sent pas responsable. Dans la zone des «ce n’est pas à moi de dénoncer ça» et des «mêle-toi donc de tes oignons».

Ce sont ces zones que les agresseurs savent si bien exploiter. Les zones qui leur permettent de sévir aussi longtemps. Les zones qui font que quand Alice prend le micro, les langues se délient tout à coup et qu’on découvre que ben du monde savait qu’il y avait un problème avec cet agresseur.

Je ne comprends pas que devant l’ampleur du problème qu’on constate aujourd’hui avec les agressions sexuelles, on laisse tellement de gens désemparés devant des situations qu’ils savent inacceptables même si elles ne les concernent pas directement.

Il faut trouver des moyens pour qu’ils puissent faire quelque chose.

Je comprends, bien sûr, qu’on ne peut pas porter plainte si la victime ne le souhaite pas.

Je comprends aussi que la police ne peut pas faire avancer une enquête sans que la victime soit prête à collaborer.

Mais je ne comprends pas qu’on puisse se retrouver sans moyen pour éviter des agressions répétitives.

Je n’accepte pas qu’Alice ait été amenée à croire — à tort ou à raison — que la tribune médiatique était la meilleure façon pour elle d’obtenir justice. Des alarmes n’ont pas sonné. Des gens auraient sans doute pu poser des gestes pour éviter qu’on en arrive là, mais ils ne l’ont pas fait. Parce qu’ils étaient désemparés, probablement.

Alors, concrètement, comment je peux faire moi, comme père, pour apprendre à mon fils et à mes filles les gestes à poser lorsqu’ils seront témoins de comportements qu’ils jugeront inacceptables? Parce que ne pas être agresseur soi-même, ce n’est certainement plus suffisant.

Aujourd’hui, je me trouve bien désemparé devant cette question. Comme je serais d’ailleurs moi-même désemparé devant une telle situation. Et comme l’ont été tellement de personnes dans l’entourage du député de Laurier-Dorion au cours des dernières années.

Je suis sûr qu’on peut mettre en place des mécanismes de prévention qui respecteront les droits de tout le monde. Lesquels? Je ne sais pas. Il faudra être ingénieux, s’inspirer de ce qui existe ailleurs, ou les inventer.

C’est un défi culturel devant lequel on ne pourra pas rester désemparé beaucoup plus longtemps.

6 commentaires

  1. Ouais…

    Tu sais, les gens laissent un gars en battre un autre, au coin de la rue – quand ce n’est pas une fille qui se fait battre – en enfonçant la tête entre les épaules et en accélérant le pas. Ils constatent sans mot dire, et souvent avec un brin de sympathie, que Jos pratique l’évasion fiscale à grande échelle. Enfants, ils ne disent rien quand, à l’école, Julien se fait intimider, terroriser par Marc. Aujourd’hui, ils se font payer en-dessous de la table, sans remords. Alouette.

    Et tu crois qu’ils vont dénoncer le gars qui harcèle la fille au bureau ?

    Allons donc. Ce n’est pas de la culture du viol dont il faut parler. C’est de la culture de la couardise, la culture de la pleutrerie.

    Faut changer ça en culture de la solidarité. Il faut dénoncer, pas par envie, par vacherie ou par potinage. Il faut dénoncer par solidarité avec les victimes, avec les citoyens, pour une meilleure société.

  2. Le silence est parfois plus agressif et agressant que tout, le jugement aussi. J’ai écouté une radiopoubele et je me dis qu’on est pas sortis de l’auberge! Il faut crier haut ef fort Clément, comme j’ai dit a mes filles… il faut crier si tu te fais agresser! Il y a bien quelqu’un qui va t’aider! Aujourd’hui j’ai malheureusement l’impression que non, personne ne l’aidera et surtout pas lorsque le monsieur l’agresseur est quelqu’un….misère. le silence est pire que tout…

  3. Il y a 20 ans, au secondaire, j’ai pris un cours d’autodéfense. Le prof nous disait : « Criez Au feu! si vous voulez vraiment obtenir de l’aide ».

    Ça voulait tout dire.

  4. Après mon viol je n’ai rien dit car je me sentais fautive. J’ai pensé pendant des années que j’étais celle qui était coupable. J’étais pétrie de honte, d’énergie noire. Je me sentais sale constamment. C’est une partie de ma vie tellement dure que je ne peux pas le raconter, les gens ne veulent pas savoir, ne veulent pas entendre cette horreur. Alors je l’ai vomie, cracher, pleurer, écrit milles fois, méditer et elle est toujours là enfoui au plus profond de moi. Je vis mieux maintenant, je suis heureuse avec mon conjoint. Mais….quand la télévision me régurgite toutes ces agressions je redeviens cette jeune ado de 16 ans qui veut mourir parce que la vie ne peut pas être ça, cela me tue en dedans. Moi-même je ne veux pas voir, ni entendre les cris de mon âme qui demande que cela arrête. Je vous en supllie les hommes, arrêter de nous tuer, de nous violer, de nous incestuer ! Je suis marqué au fer rouge, rouge comme le sang, comme la colère, comme la honte, comme ma douleur. Je suis Alice milles fois et je réclame la paix, la non violence, la protection, le respect. Merci Alice, merci Clément de ton respect et ta solidarité.

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