Collaborer avec l’improbable


J’ai terminé hier la lecture du plus récent livre d’Alexandre Jardin, Ma mère avait raison. C’est un hommage inspirant à une femme qui a su apprêter le réel et la fiction avec une aisance inouïe. Une femme à l’histoire invraisemblable, il va sans dire.

«Pour toi [maman], vivre c’est collaborer avec l’improbable.» 

«La vérité réside toujours dans le roman que l’on se raconte pour parvenir à vivre. Le vrai réel, c’est l’histoire qui nous constitue, pas les faits.»

En terminant le livre, j’ai spontanément décidé d’écrire à l’auteur — en adoptant la deuxième personne du singulier qui m’avait bercée pendant plus de 200 pages. Voici ce que ça a donné.

J’ai rencontré ta mère.

C’était à Montréal, dans une boutique au coin des rues Saint-Denis et Mont-Royal.

J’avais quitté ce matin là un emploi rêvé, très bien payé, pour lequel je venais même d’obtenir une promotion, mais qui ne me rendait plus heureux. 

Vertige. Trois enfants à la maison. Mais quoi de plus important à leur offrir qu’un geste de liberté? Mes parents m’avaient tous les deux donné l’exemple. C’était à mon tour de le faire.

La voix de mon père guidait mes pas à la sortie du métro. J’entendais comme un écho les vers de Lafontaine qu’il m’avait récités des centaines de fois. Le loup et le chien.

— Attaché? dit le Loup: vous ne courez donc pas
Où vous voulez ? — Pas toujours; mais qu’importe
— Il importe si bien, que de tous vos repas
Je ne veux en aucune sorte,
et ne voudrais pas même à ce prix un trésor.

Je suis entré dans la boutique avec l’idée de me faire tatouer.

Il y avait un autre monde derrière cette porte. Le décor mélange de gothique et de burlesque; le son des dermographes sur les peaux dénudées; l’odeur de l’encre et des peurs qui s’envolent en fumée. Je me suis senti bien.

Pendant une heure on s’est parlé, pour se connaître un peu. Normal avant de laisser quelqu’un nous marquer à jamais. 

Elle avait été funambule, dans un cirque, en France. Son corps ne lui permettait plus, mais elle n’en était pas si loin, m’a-t’elle confié. Le tatouage lui faisait côtoyer tous les jours des gens qui souhaitaient que l’encre les aide à vaincre un vertige.

Elle a bien compris mon projet, mais elle a refusé de faire sur mon épaule, comme je le lui demandais, une petite reproduction du loup, illustré par Grandville, tel qu’on peut le voir dans la première édition des Fables.

Elle a plutôt insisté pour en exécuter un grand format, qui couvrirait tout mon biceps — et qui serait forcément visible lorsque je porterais certains vêtements courts.

— Ce n’est certainement pas la coquetterie qui t’a amené ici: c’est un cri du cœur. Si tu n’es pas prêt à l’assumer va-t’en.

Quand le dermographe s’est arrêté une heure plus tard, je l’ai entendue me dire:

— Bienvenue chez les tatoués.

Je ne peux pas en être sûr, mais je pense que c’était ta mère.

 

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