Les Ateliers éducatifs Angus

Qu’est-ce qui fait le caractère public d’une école?

C’est une question manifestement plus complexe qu’elle en a l’air.

C’est en tout cas ce que je me dis depuis le début de la semaine en lisant les réactions au projet des Ateliers éducatifs Angus.

Je savais que le projet susciterait des réactions, puisque j’y ai modestement contribué au cours des derniers mois et qu’il est évident depuis le début que le projet allait sortir des sentiers battus.

Pour moi, ce projet est exemplaire notamment parce qu’il assume pleinement la nécessité d’inscrire concrètement les activités éducatives dans un milieu de vie précis — en tenant compte de toutes ses particularités. C’est un projet qui aspire à faire cela tout en tenant compte de l’ensemble des exigences de la Loi sur l’instruction publique, ainsi que du programme de l’école québécoise. Le projet ne cherche d’ailleurs pas à s’exclure de la Commission scolaire de Montréal — il s’en trouve plutôt exclu de facto.

Il s’agit d’un projet d’école de quartier gratuite, sans test d’admission, qui se soumet à toutes les exigences pédagogiques fixées par le gouvernement du Québec. Rien à voir avec les écoles à charte qui servent d’épouvantails à certains opposants depuis le début de la semaine.

C’est un projet profondément ancré dans les exigences de solidarité éducative et sociale. Bien plus que la plupart des écoles à vocations particulières ou des programmes d’éducation internationale qui se sont taillés une place dans les commissions scolaires dans les vingt-cinq dernières années (qui bénéficient régulièrement d’exceptions pour imposer des tarifs, dans l’application des conventions collectives, etc.) — et dont on ne questionne pourtant pas (ou très peu) le caractère public.

«…l’école est pensée comme un lieu d’enseignement et de socialisation pour tous les publics qui la fréquentent : enfants, parents, enseignants, communauté locale. Ainsi, l’école sera ouverte le jour, le soir, les fins de semaine et l’été, afin d’accueillir des activités associées à la réalisation de la mission de l’école, mais aussi au développement de la communauté.»

Je pense que ce qui dérange le plus dans ce projet, c’est la priorité qu’il accorde à la cohérence du milieu d’apprentissage par rapport aux exigences et contraintes administratives.

Est-ce qu’une école est publique parce qu’elle s’engage à respecter tous les objectifs et les exigences fixées par le ministère de l’Éducation (accueil de tous les enfants, mixité, neutralité religieuse, programmes, etc.)?

ou

parce qu’elle s’intègre à un système administratif unique — les commissions scolaires — avec des horaires contraignants, des conventions collectives, etc.?

Est-ce qu’une école qui désirerait, par exemple, organiser ses activités en fonction d’un horaire sur cinq jours (au lieu de neuf), pour faciliter les interactions avec le milieu de vie, garderait son caractère public?… même si cela aurait pour effet de compliquer l’application des conventions collectives des enseignants?

Rien n’empêcherait les Ateliers éducatifs Angus d’être être rattachés à la Commission scolaire de Montréal si celle-ci était en mesure de faire preuve de la souplesse administrative nécessaire.

Gabriel Nadeau-Dubois a dit cette semaine que cette école ne devait pas rompre avec le principe d’un réseau public et universel. Je suis évidemment d’accord… si on n’entend pas par là «un réseau unique et uniforme».

Le projet des Ateliers éducatifs Angus explore de nouvelles façons d’organiser des services éducatifs publics et universellement accessibles. C’est un projet qui reste en évolution — à l’écoute du milieu.

Et comme c’est une proposition qui soulève des enjeux fondamentaux pour l’évolution du réseaux scolaire québécois, il est normal qu’il suscite de vigoureux débats.

Je me réjouirais d’ailleurs que l’éducation occupe une place centrale dans la prochaine campagne électorale.

Quelques textes sur le sujet:

Photo: Extrait de Hommage à Marcel Duchamp, une oeuvre de Jirí Kolár, vue au Centre Pompidou, à l’été 2017.

4 comments

  1. C’est en effet un projet innovant intéressant. Ce pourrait être le devenir des écoles privées à but non lucratif. Plutôt que de retirer la subvention, il s’agirait de la porter à 100% et ainsi de l’ouvrir à tous. Bref, une voie de conciliation avec une gestion privée de type OBNL couplée à un financement et une clientèle publique.

  2. (Désolée si ceci apparaît en double; mon commentaire ne semble pas, d emon côté, avoir été enregistré)

    Très intéressant! Moi qui m’énerve chaque fois que je vois quelqu’un partager un message du genre «chaque école devrait avoir son propre potager» alors que l’école est f-e-r-m-é-e pendant la saison des potagers, là… rien à redire! (Avoir un gymnase et ne pas le rendre accessible à la communauté en dehors des heures de classes, quel gaspillage de ressources, etc.) ;-) Intéressant aussi de savoir que tu as pris part à l’élaboration du projet et aussi intéressant parce qu’à Montréal, j’habitais juste en bas de la côte du Technopôle (qui a d’ailleurs été mon client il y a longtemps!). J’y faisais mon épicerie, j’y renouvelais mon permis de conduire, j’y faisais recycler mon matériel informatique. J’ai un petit part-pris pour lui, quoi.

    Je dirais aussi/même que l’absence de contraintes (administratives et autres) est une de nos motivations pour l’apprentissage à domicile, ici. La «cohérence du milieu d’apprentissage», comme tu le dis si bien. Aussi… le manque de souplesse administrative que subit le projet ne m’étonne donc pas! :-P

    Je suis un peu désabusée, côté campagnes électorales. Parlons plutôt d’éducation… tout le temps! :-)

  3. Bonjour Clément,

    J’ai pris un peu de temps avant de réagir, histoire de mettre un peu de distance entre ce projet que tu défends et les « démons » qui me hantent depuis trop longtemps: consumérisme éducatif, marchandisation de l’éducation, ségrégation scolaire, concurrence et détermination sociale de la réussite scolaire, privatisation de plus du tiers des établissements d’enseignement secondaires en milieu urbain et dans certaines régions. J’ai pris un peu de temps sinon je me serais dit: voici un autre projet destiné à un groupe de personne qui veulent échapper aux affres de la mixité sociale.

    J’ai déjà écrit à quelques reprises que je serais prêt à ce qu’on finance jusqu’à 100% l’école privée, ou gérée privéement, qui accepterait chez elle les mêmes élèves qu’accepte la polyvalente d’à côté. Sa clientèle serait déterminée selon les mêmes mécanismes qui s’appliquent pour l’ensemble des écoles d’un territoire donné, y compris pour ce qui concerne la localisation des classes spécialisées (re: classes à effectifs réduits pour élèves handicapés ou présentant des troubles spécifiques d’apprentissage ou de comportement). J’ai présumé que pour le projet dont on parle, on n’est pas loin de ça, puisqu’on parle d’une école de quartier, publique, qui ne sélectionnera pas sa clientèle. En ce sens elle serait soumise aux mêmes obligations que les autres, c’est-à-dire, donner la priorité à sa clientèle de proximité, éliminant cette tentation de repêcher « large ».

    Je n’ai rien entendu sur questions relatives à l’équité dans la répartition des ressources entre les écoles d’un territoire donné et leurs corollaires, les inévitables mécanismes d’arbitrage. Comment va-t-on régler les différends? Je te donne un exemple: on est en août et on a reçu sur le territoire durant l’été cinq jeunes autistes non-verbaux qui ont besoin de services en classe spéciale. Toutes les écoles du coin ont déjà hypothéqué leurs locaux de service pour les convertir en salle de classe. On demande donc à l’école Angus de sacrifier le local qu’elle destinait à un projet particulier. L’école refuse. On fait quoi ? Qui portera l’odieux? Même si cela semble paradoxal, l’autonomie des établissements doit, pour concrétiser les vertus qu’on lui prête, s’exercer dans cadre convenu.

    Cette volonté de ne pas être intégré à ce qu’on appelle un « cadre administratif unique », est-ce lié au contexte et à la culture spécifiques de la Commission scolaire de Montréal ou est-ce une condition « universelle » indépendante des contextes? Parce que le type d’école dont on parle est possible à réaliser à l’intérieur d’une Commission scolaire. On a donné l’exemple des écoles alternatives, mais d’autres projets ont déjà été réalisés. je me souviens du projet « Une école et son quartier en santé » de St-Jérôme qui a été documenté et cité en exemple dans un rapport du Conseil permanent de la jeunesse sur le décrochage scolaire et social. Je pourrais parler aussi de la Maison familiale rurale du Granit.

    Je sais que c’est un détail, mais tu as l’air de dire qu’une école, disons secondaire, ne pourrait pas déroger au modèle d’horaire classique sur neuf jours pour passer à une plage de cinq jours. Là, je suis étonné, car plusieurs variantes existent. Par exemple, certaines écoles ont fait le choix de répartir les 36 périodes d’enseignement prévues dans un cycle de neuf jours sur un cycle de 10 jours. Cela a pour effet de légèrement diminuer le temps d’enseignement dans chacune des matières, mais permet de dégager quatre périodes par cycle, lesquelles peuvent servir à décloisonner l’horaire pour une période équivalente, créer des concentrations qui gravitent autour d’intérêts ou de projets particuliers, etc.

    Je n’ai pas suivi les travaux de près. Les parents les plus engagés dans le projet proviennent-ils majoritairement de l’enclave Angus? Car Angus est bien une enclave relativement aisée prise en deux quartiers défavorisés, Hochelaga Maisonneuve et le vieux Rosemont, deux quartiers que je connais bien pour y avoir vécu mon adolescence. Je me posais la question.

    Je vais me ramasser: ce qui m’importe au-delà du caractère spécifique de cette école souhaitée, c’est son intégration au réseau des écoles publiques de Montréal, au-delà des structures de commission scolaire. Sa capacité de se sentir responsable en toute solidarité avec ces autres écoles, de la réussite de tous les élèves, avec ce que cela exige, notamment d’assujettir aux impératifs du bien commun sa volonté autonomiste.

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