Quel état d’esprit devant la crise climatique?

J’ai eu un court échange avec André Cotte sur Twitter il y a quelques jours.

André venait de commenter de la façon suivante la plus récente chronique d’Aurélie Lanctôt dans Le Devoir:

Je lui ai répondu ceci:

Puis cela:

Ce à quoi André a répondu:

C’est une bonne question! — à laquelle il est difficile de répondre adéquatement en quelques mots sur Twitter. Je vais donc plutôt le faire ici.

Alors, pour résumer:

Je pense qu’on ne s’aide pas du tout à faire face à la crise climatique (qui est indéniable) quand on alimente l’idée qu’il est trop tard, que la crise climatique est inévitable, qu’il n’y a plus d’espoir. Quand on fait ça, on pave la voie à une ère du chacun pour soi, parce que l’enjeu devient alors de survivre. On ne règlera rien de cette façon.

C’est un peu la même chose quand on passe notre temps à dire que les gouvernements sont tous pourris, incapables de faire face à la crise, et que les élections ne servent à rien… Ça peut être un exutoire pour nos frustrations, mais ça nous engage, collectivement, dans une voie délicate… parce que, que faudrait-il faire dans ce cas? Renverser les gouvernements? Se désengager des processus démocratiques? On ne règlera pas grande chose de cette façon non plus.

Je crois qu’on a la responsabilité de rappeler sans cesse qu’il n’y aura pas de réponse à la crise climatique sans démocratie. Sans un regain démocratique. Sans une certaine radicalisation démocratique même. Il faut impérativement améliorer la démocratie, l’accentuer — et pour ça, il faut amplifier la participation démocratique, pas la décourager. Il faut donner le goût aux gens — et à plus forte raison aux jeunes — de s’engager dans et pour la démocratie. C’est le plus indispensable de nos devoirs aujourd’hui.

Et par démocratie je ne parles évidement pas seulement des élections — je parle aussi de tous les processus de délibération collective: les syndicats, les conseils de quartiers, les processus de consultations, l’élaboration de budgets participatifs, et même la simple prise de parole publique: autour d’une table de cuisine, dans les journaux, sur les réseaux sociaux, etc.

On doit sans cesse valoriser la démocratie: raconter, témoigner, illustrer les victoires que la démocratie a permis de faire au fil des ans. Rappeler que ce n’est pas la première fois que l’humanité se trouve devant des crises, et que c’est généralement la démocratie qui nous permis de les surmonter et de continuer d’avancer.

Il faut arrêter de dire que la démocratie ne marche pas, que les gouvernements sont pourris, que les chefs de gouvernements sont des irresponsables. Cela créé un état d’esprit qui ne donne pas envie de se retrousser les manches — et qui nous précipite dans la crise tout en nous donnant bonne conscience (« je vous l’avais bien dit »).

Pour se sortir de la crise climatique il faut se donner les moyens de travailler mieux ensemble, de se solidariser davantage — et pour ça, développer notre capacité d’écoute, de faire des compromis, et d’être patients, malgré l’urgence. Il faut combattre l’éco-anxiété au lieu de l’alimenter. Il faut alimenter l’espoir plutôt que l’éteindre.

Parce que plus on est anxieux, désespéré et convaincu que notre façon de voir est la seule qui vaille (« les autres ne comprennent pas! »), moins il devient possible de travailler ensemble, de trouver des consensus, de mobiliser des ressources et de tirer profit de la démocratie.

Plus on cultive l’éco-anxiété, plus les gens s’isolent en petits groupes qui partagent le même point de vue et moins il devient possible de former des coalitions — alors que c’est précisément ce qui permet de changer les choses en démocratie.

Plus on nourrit une perte de confiance dans la démocratie, une perte de confiance en nous, en nos capacités, plus on favorise le désengagement, plus on fait le jeu de ceux et celles qui se sacrent ben de la crise climatique — parce qu’ils sont ceux qui gagnent au fonctionnement de la société actuelle.

Je pense que la crise climatique est le résultat d’une crise démocratique, à laquelle il faut répondre avec de l’espoir, de l’imagination, et de la solidarité.

Si on veut se sortir de la crise climatique il faut que les jeunes croient dans leur capacité à influencer l’avenir. Il faut que les jeunes aient envie de participer, de gagner des élections, et d’avoir des enfants. Parce qu’ils sont convaincus que les générations suivantes seront encore plus ingénieuses et qu’ils pourront trouver des solutions aux problèmes que nous leurs laisserons. Il faut tout faire pour que les jeunes sachent travailler efficacement ensemble pour aborder collectivement les défis que l’avenir leur réserve.

Je pense que le rôle des 40 ans et plus, aujourd’hui, c’est de tout faire pour cultiver un état d’esprit collectif qui rend ça possible.

Et surtout pas d’alimenter le négativisme, le cynisme ou la résignation.

Il faut qu’on valorise l’expérience démocratique — autant dans ce qu’elle a de beau, que de frustrant;

Il faut qu’on aide les jeunes à s’y engager, qu’on leur ouvre le chemin, qu’on les épaules pour y acquérir du pouvoir;

Il faut qu’on leur donne confiance dans l’avenir — dans leur avenir;

Il faut qu’on les aide à surmonter les difficultés qui précèdent inévitablement les consensus;

Il faut qu’on leur rappelle que l’histoire nous réserve parfois de belles surprises, et que ce qui apparaissait un jour impossible est parfois devenu réalité peu de temps après.

***

Si nous, plus vieux, tombons dans le piège d’alimenter le cynisme à l’égard des gouvernement et la polarisation des opinions… on n’aidera pas les plus jeunes à trouver des solutions au bordel actuel.

Pour les aider, il faut les aider à relever les yeux, pas leur mettre le nez encore plus profondément dans le problème.

Il ne s’agit évidemment pas de leur dire qu’ils ont tort d’être inquiets, ou de leur dire quoi faire — au contraire! Il faut les aider, sans faire preuve de paternalisme, à surmonter le vertige que leur donne (et à nous aussi!) l’ampleur de la crise.

Il faut les encourager, leur donner confiance, de toutes les façons possibles — même (et peut-être même surtout!) quand notre propre confiance est ébranlée.

Dans ces conditions, je suis convaincu que l’espoir est possible.

2 réflexions sur “Quel état d’esprit devant la crise climatique?

  1. Je reconnais bien là le Clément démocrate de toujours. Bien sûr, je partage en très grande partie ce discours.

    Je tique un peu quand on dit « l’idée qu’il est trop tard, que la crise climatique est inévitable », car je crois qu’elle est déjà là, la crise. Le CO2 prend des siècles à se dissiper dans la haute atmosphère. Les perturbations actuelles sont là pour des siècles et vont augmenter jusqu’à ce qu’on soit éconeutre (dans 30 ans ou bien plus).

    Je crois que « Sans une certaine radicalisation démocratique… » on n’arrivera à rien. Il faudra définir cette radicalisation… Est-ce du genre de Rébellion Extinction? Ou du genre Greta Thunberg? Ou autre chose. Notre petite démocratie tranquille ne va nulle part dans cette crise.

    Surtout, il ne faut pas oublier que le cœur de la crise n’est pas à strictement parler « politique » mais relève de l’économie et de notre système d’organisation économique. Que peut faire notre jeunesse dans ce secteur? Contrôler son mode de consommation est-il suffisant? On ne mesure pas toujours l’ampleur des changements à faire à notre mode de vie pour y extirper les énergies fossiles.

    Il y a des jours où je me surprends à penser que seule la coercition arrivera à nous faire adopter le mode de vie nécessaire pour combattre la crise climatique. Ça me fait peur d’en être à songer à la coercition.

    Serons-nous capable de motiver nos jeunes suffisamment pour faire tout cela? Et il faudrait le faire sur l’ensemble des pays développés.

    Je crois, Clément, que nous sommes devant une tâche titanesque. Il faudra être plusieurs à y réfléchir et à agir. Merci de nous ramener dans le chemin de la démocratie et de la persuasion même si je pense qu’il est un peu tard.

  2. Merci André de prendre le temps de poursuivre la conversation.

    Juste pour être bien clair, je ne dis pas que la crise n’est pas déjà là. Elle l’est, indéniablement. Il faut néanmoins garder à l’esprit qu’une crise est également une occasion de réaliser des choses qui ne seraient pas possible dans un autre contexte. Il faut rappeler qu’on peut tirer profit des crises. Le climat ne sera pas le même dans 30 ans — je le pense aussi, mais est-ce qu’on pourra trouver des manières de s’y adapter, j’ose le croire.

    Et si l’objectif est que nous vivions mieux, ou même seulement que nous vivions bien, je pense qu’il n’y a que la démocratie comme moyen d’y arriver. La tentation autocratique est une mauvaise voie, l’histoire nous enseigne que c’est une illusion, un trop grand risque.

    J’oserais même dire que devant l’ampleur de ce qui nous attend, on est pas à une ou deux années près…

    Cela dit, quand j’évoquais une certaine radicalisation démocratique… j’évoquais surtout la transformation et l’intensité de nos processus démocratiques. Il faut qu’on trouve de nouveaux moyens, et des moyens plus fréquents, et plus puissants, d’impliquer les gens dans les décisions collectives. Il faut être prudents, bien sûr — maintenir des équilibres, assurer la préservation d’un état de droits, etc. — mais je pense vraiment qu’il faut aller vers ça rapidement. Ce sont des risques que je trouve bien préférables à ceux de plus d’autoritarisme.

    Je pense par ailleurs qu’il va falloir réinventer la démocratie en partant du plus près des gens: le municipal. Inventer de nouvelles façons de faire, faire émerger de nouvelles formes de leadership, offrir un tremplin aux plus jeunes pour accélérer leur accession au pouvoir, etc.

    Au Québec, les élections municipales de l’automne pourraient bien être un point tournant — si on s’y intéresse et si on les aborde de cette façon.

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