La route de la bauxite

Comme je le disais hier, quand j’ai vu passer le Nord Québec pour la première fois, Marine Traffic me disait qu’il était en direction d’Esquivel, en Jamaïque (c’est finalement au Brésil qu’il s’est rendu, mais je ne l’ai su que plusieurs jours plus tard).

Je savais que la Jamaïque était un grand producteur de bauxite — la principale matière première qui est nécessaire pour la production de l’aluminium.

Mais qu’est-ce que la bauxite? Et pourquoi la transporter aussi loin, jusqu’au Québec, pour la transformer?

Ces questions m’ont permis d’apprendre que l’aluminium est un des atomes les plus présents sur la Terre, mais qu’il est généralement prisonnier de molécules complexes ce qui rend difficile la production du métal tel qu’on le connaît.

À un tel point que l’aluminium a longtemps été un des métaux les plus précieux parce qu’il coûtait extrêmement cher à produire. Apparemment, à la cour de Napoléon III, les invités les plus prestigieux se voyaient offrir des ustensiles d’aluminium, alors que les autres devaient se contenter de l’or.

C’est à la fin du XIXe siècle qu’un procédé a été trouvé pour produire l’aluminium de façon beaucoup plus économique — et que la bauxite s’est avéré être le minerai le plus intéressant d’un point de vue industriel.

La bauxite est une terre rougeâtre, qui est extraite à la surface du sol. Pas de grands trous ou de galeries, comme dans le cas du minerai de fer. Pour obtenir la bauxite, il suffit de couper la végétation, retirer la couche de terre arable, et gratter la matière rocailleuse qui se trouve au-dessous, sur plusieurs mètres de profondeur. Ça laisse tout un dégât derrière, mais c’est simple et peu coûteux (si on ne tient pas compte de toutes les conséquences associées, sur lesquelles je reviendrai dans un prochain texte).

Le principal défi de la transformation de la bauxite en aluminium est qu’il nécessite une très grande quantité d’énergie — qui n’est généralement pas disponible là où se trouve le minerai. D’où le besoin de le transporter jusqu’aux sources d’énergie.

C’est fou, parce qu’au début des années 1920, quand a été décidée la construction de la première aluminerie au Saguenay, il n’y avait ici aucun des trois ingrédients essentiels à la production de l’aluminium. Il fallait faire venir la bauxite de Guyane, la coke (une forme de charbon) du Nouveau-Mexique et la cryolite du Groenland — tous par bateau. On installait une usine là où il n’y avait *aucun* des ingrédients de la recette… quelle ambition! (ça m’a amené à lire sur cette période incroyable de l’histoire du Québec — j’y reviendrai aussi).

C’est donc la disponibilité d’importantes sources d’énergie hydroélectrique, et peu coûteuses, qui explique que, depuis un siècle, des bateaux pleins de bauxite partent d’Amérique du Sud et des Caraïbes pour alimenter les alumineries du Saguenay.

La bauxite que le Nord Québec déchargera dans les prochains jours à Port-Alfred a été extraite au Brésil, embarquée sur des barges, qui ont remonté une rivière jusqu’au port de Vila do Conde, où la profondeur de l’eau permet la navigation de plus gros bateaux.

Le voyage du Nord Québec a duré une dizaine de jours. Le quai aura été libéré juste à temps pour son arrivée, et quand il quittera, un autre navire prendra sa place.

Les bateaux relaient comme ça, sans arrêt. Depuis un siècle.

Mais il y a une étape dans la transformation de la bauxite qui mérite qu’on s’y attarde un peu plus.

Demain: la production de l’alumine.

Une réflexion sur “La route de la bauxite

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