Diderot: Sur ma manière de travailler

Un commentaire publié sur ce blogue au cours des derniers jours m’a amené à faire quelques recherches au sujet de Denis Diderot — l’encyclopédiste.  Pour mon plus grand plaisir, ma mère s’y est mise aussi… et je dois admettre que c’est elle qui a fait la découverte la plus intéressante — et par des méthodes plus traditionnelles que les miennes, dans sa bibliothèque personnelle de vrais livres imprimés (!). À tout seigneur tout honneur.

Dans ce texte intitulé Sur ma manière de travailler, Denis Diderot explique à Sa Majesté Impériale, Catherine II, ce qui est au cœur de sa méthode d’écriture. Il évoque aussi — surtout! — le rôle de la publication, de la consultation, du commentaire et de l’emprunt dans l’élaboration de la pensée. Et c’est là que le texte constitue, à bien des égards, il me semble, une véritable Charte pour les blogueurs.

Il m’a fallu un peu de temps pour retrouver le texte en question sur le Web, mais j’y suis arrivé (ouf!)… grâce à Google BookSearch. J’en reproduis l’essentiel un peu plus bas.

De façon plus précise, notons que le texte que ma mère avait dans un premier temps repéré dans la revue Parachute (numéro 56), était une reproduction extraite des Oeuvres complètes (Éd. Lewinter, Paris, Le Club français du livre, 1971, v. X, p. 772-775). Le texte aurait été écrit autour de 1773.

La version que j’ai trouvée, presque identique, est tirée d’un exemplaire de La nouvelle revue, publiée en 1883 — qui est détenue par l’Université d’Oxford et qui a été numérisée par Google le 6 septembre 2007 [page couverture du livre | début de la citation]

Denis Diderot

SUR MA MANIÈRE DE TRAVAILLER


Votre Majesté Impériale m’a demandé quelle était ma manière de travailler.

J’examine premièrement si la chose peut être mieux faite par moi que par un autre et je la fais.

Sur le moindre soupçon qu’elle peut être mieux faite par un autre que par moi, quelque avantage que je puisse y trouver, je la lui renvoie, car le point important n’est pas que je fasse la chose, mais qu’elle soit bien faite.

Lorsque j’ai pris mon parti, je pense chez moi le jour, la nuit, en société, dans les rues, à la promenade; ma besogne me poursuit.

J’ai sur mon bureau un grand papier sur lequel je jette un mot de réclame de mes pensées, sans ordre, en tumulte, comme elles me viennent.

Lorsque ma tête est épuisée, je me repose; je donne le temps aux idées de repousser; c’est ce que j’ai appelé quelquefois ma recoupe, métaphore empruntée d’un des travaux de la campagne.

Cela fait, je reprends ces réclames d’idées tumultueuses et décousues et je les ordonne, quelquefois en les chiffrant.

Quand j’en suis venu là, je dis que mon ouvrage est achevé.

J’écris tout de suite, mon âme s’échauffe de reste en écrivant. S’il se présente quelque idée nouvelle dont la place soit éloignée, je la mets sur un papier séparé.

Il est rare que je récrive, et les différents petits papiers que Votre Majesté a entre les mains n’ont été écrits qu’une fois; aussi y reste-t-il des négligences, toutes les incorrections légères de la célérité.

Je ne lis ce que les autres ont pensé sur l’objet dont je m’occupe que quand mon ouvrage est fait.

Si la lecture me détrompe, je déchire mon ouvrage.

Si je trouve quelque chose dans les auteurs quelque chose qui me convienne, je m’en sers. S’ils m’inspirent quelque nouvelle idée, je l’ajoute en marge, car, paresseux de copier, je réserve toujours de grandes marges.

Voilà le moment de consulter les amis, les indifférents et même les ennemis.

Les ennemis! Oui, madame, ceux que je méprise. Je fais comme le médecin qui guérit son malade avec du bouillon de vipère.

Je n’ai jamais refusé un bon conseil à celui que je méprisais, ni rejeté celui que j’en pouvais recevoir, ni rougi de l’obligation que je lui en avais.

Il s’en manque bien encore que l’ouvrage puisse être publié; il y a le travail de la lime, le plus épineux, le plus difficile, celui qui épuise, fatigue, ennuie et ne finit point, surtout chez une nation où quatre expressions de mauvais goût tuent un très bon ouvrage, où l’on ne permet pas la rencontre dure de deux voyelles, où l’on est blessé de la répétition d’un même mot quelquefois dans une page ; où l’on exige que vous soyez doux, clair, facile, élégant, élevé, harmonieux; où les femmes écrivent purement et jugent en dernier ressort. Ah ! quelle tâche que celle d’un auteur chez un peuple qui se soucie fort peu qu’on l’instruise, mais qui veut sur toutes choses être amusé, même dans les matières les plus sérieuses, les plus importantes ! Nous faisons bien plus de cas de la couleur que du dessin. Point de salut pour celui qui ne sait pas écrire. Cet auteur travaille pour le premier écrivain qui saura se parer de ses dépouilles et joindre l’agréable à l’utile. Tout le monde crie au plagiat, mais tout le monde laisse le premier dans la poussière et lit le dernier. Les plumes du paon s’attachent si bien, à la longue, sur les ailes de la corneille, qu’elles lui restent en propre. Voltaire en est un excellent exemple ; il est vrai que celui-ci était trop riche de son fond.

Le désespoir, c’est qu’on croit avoir vu toutes les incorrections, et que l’ouvrage imprimé vous en montre qui crevaient les yeux.

Au milieu de ce tumulte, l’auteur qui a un peu de fermeté d’âme sourit; l’auteur pusillanime souffre.

Cependant, tout s’apprécie à la rigueur et les censeurs stupides louent aussi impudemment que s’ils n’avaient jamais blâmé.

Pour moi, je ne crains ni le jugement de mes actions, ni la censure de mes écrits.

Je permets au plus déterminé scélérat de publier le libelle le plus atroce contre mes mœurs ; il ne m’empêchera pas de dormir ; il n’attaque qu’un point de ma vie ; et ce point, justifié par le passé et par l’avenir, reprendra bientôt la couleur du fil entier.

J’abandonne mes ouvrages à la censure, parce qu’il est une trinité contre laquelle les portes de l’enfer ne prévaudront jamais : le vrai qui engendre le bon, et le beau qui procède de l’un et de l’autre.

On a publié contre l’homme et contre l’auteur dix mille papiers. Que sont-ils devenus? On l’ignore, et l’homme et l’auteur sont restés tout juste à la place qui leur était due, excepté en ce moment, où il plaît à Votre Majesté de leur accorder mille fois plus qu’ils ne méritent.

4 commentaires

  1. «Le désespoir, c’est qu’on croit avoir vu toutes les incorrections, et que l’ouvrage imprimé vous en montre qui crevaient les yeux».

    Oh, si tu savais comme cette question me préoccupe comme éditrice. Au début, je souffrais beaucoup, oui oui souffrir, quand je voyais des erreurs une fois le livre imprimé. Maintenant, je prends ça plus calmement. Je sais que la perfection est difficile à atteindre en édition, même si je ne désespère pas de l’atteindre. Car le lecteur est parfois bien impitoyable…

    Merci pour ce texte de Diderot qui est encore tellement actuel! Je vais aller m’informer sur tout le contexte qui l’entoure, pourquoi par exemple à Catherine II en particulier.

  2. Hé, hé, hé.
    J’ignorais qu’il avait écrit un texte sur sa manière de travailler, à vrai dire. Mais tant mieux. Je pensais plutôt à Wikipédia, que Diderot aurait sans doute apprécié. A Jacques le Fataliste, qui résonne comme un blog avec commentaires, interruptions, reprises.
    Au fait que rares sont les éditeurs qui tiennent compte de ces bouleversements d’écriture – vieux de deux siècles et si neufs qu’ils changent la façon de raisonner de celui qui lit. Ce changement était voulu par Diderot dans la Lettre aux libraires sur le commerce des livres, et rappelé dans une intro à l’Encyclopédie.

  3. @Sophie …surtout n’oublie pas de nous faire part de tes découvertes en rapport avec ce texte. Je suis aussi curieux de savoir pourquoi Diderot tenait cette correspondance avec Catherine II.

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