Ceux qui colonisent notre vision de l’avenir

J’aime beaucoup quand les coïncidences dans mes lectures ont pour effet de mettre en relief des choses importantes. C’est encore arrivé ce matin.

Dans mon Feedly, que j’utilise pour suivre différentes sources d’information (médias, blogues, etc.), il y avait ce texte:

Billionaire capitalists are designing humanity’s future. Don’t let them

En gros: les plus riches (le 1% du 1% du 1%) sont en train de modeler l’imaginaire collectif, de nous imposer leurs rêves, leurs façons de voir le monde. Ce n’est pas nouveau, mais c’est encore plus vrai aujourd’hui étant donné l’ampleur des inégalités et leur outrageuse influence sur les médias de toutes sortes. Pour reprendre les mots de Roman Krznaric, ils sont en train de coloniser le futur — notre futur et celui des prochaines générations.

Pour Matt Shaw, nous n’avons pas à accepter qu’ils exercent une influence indue sur notre façon d’imaginer l’avenir. Je partage son avis. Ça me semble même absolument fondamental. 

Mais alors, quoi faire pour résister?

La réponse était dans une fantastique infolettre que je reçois chaque dimanche matin, Sentiers, qui est éditée par Patrick Tanguay. 

Dans l’édition de ce matin, il y avait cette citation de Madeline Ashby:

« Talk, loudly and frequently and in detail, about the future you want. You can’t manifest what you don’t share. »

La citation pointait vers ce texte:

This year, talk about the future you want

Extraits:

« It’s the same with any particular vision of a future. […] this doesn’t always work. […] Eventually, you have to do the work. You have to commit. But in the meantime, you can refine a lot of ideas if you bounce them off your friends and peers and neighbours. »

« So maybe that’s really my advice for 2018, and the years following it: talk to your neighbours about the future you want. »

Ça m’a ramené à la lecture de From What is to What if — Unleashing the power of imagination to create the future we want. Une de mes lectures importantes de 2020.

Et je me dis qu’il n’y a pas de moment plus propice que 2021 pour prendre le temps d’exprimer généreusement nos visions du futur — sans prétention. Pas pour les imposer à personnes, mais pour les partager, confronter nos idées, trouver des voies communes, s’inspirer les uns les autres… et éventuellement se retrousser les manches, ensemble. 

Comme 2021 sera vraisemblablement encore au le rythme de la pandémie… et que 2022 devrait être au rythme de la reprise… autant profiter de 2021 pour se mettre les idées au clair en prévision de 2022… 

Il faut cultiver l’espoir d’un monde meilleur, et pas juste pour les plus puissants.

Comme le rappelle si bien Emma Marris dans ce texte publié dans The Atlantic:

« Hope for the future is a reasonable and necessary prerequisite for action. »

Jours 8, 9, 10 et 11

10h30 — Dusty Rainbow from the Dark, Wax Tailor

Le temps file, le temps file! Et j’ai mis en priorité la marche quotidienne sur l’écriture ici. Y’a que 24h dans une journée… et il a fait tellement beau hier. Il y aura aussi une grande marche aujourd’hui. À Lévis, probablement.

Je me suis fait un cadeau hier: un nouvel ordinateur, et j’ai pris le temps de faire un ménage en profondeur de mes espaces de travail — physique et virtuel. J’ai même déplacé le bureau, question de changer un peu de perspective. Ça peut faire du bien psychologiquement aussi, non?

J’étais dû, mon MacBook avait plus de 7 ans, et il commençait à en arracher pas mal pendant les visio-conférences — et au temps qu’on y passe par les temps qui courent, et vraisemblablement encore pour plusieurs mois…

***

Comme presque tous les dimanche matin, ma journée a commencé par la lecture de l’infolettre Sentiers, publiée par Patrick Tanguay.

Un texte m’a particulièrement intéressé aujourd’hui: Community-led futures is a radical act.

J’ai trouvé l’ensemble du texte très inspirant, mais la description du jeu de Polak a particulièrement retenu mon attention:

« First you ask people to stand somewhere on a line based on how optimistic or pessimistic they feel about the future. Standing at one end of the line means they are very optimistic, at the other end very pessimistic.

Next you ask people to imagine another axis in the room bisecting the first, which describes whether they feel agency over the future or if they feel helpless to influence it. Without shifting where they are on the first axis, they move along the second axis. You end up with the room in four quadrants. People in the first quadrant are optimistic and feel agency, those in the second are optimistic but feel they have no power to influence the future. The third quadrant contains people who are pessimistic yet feel they can influence things, and the final quadrant is where those who feel pessimistic and powerless stand. 

In the final step of the game you have fun by getting the people in each quadrant to form a team, try to justify their choices and convince others to join them. Whichever team recruits the most new members wins. »

Apparemment, après échanges et une animation adéquate, il y a pratiquement toujours plus de monde dans l’équipe des optimistes engagés.

Ça me semble une très belle illustration du défi que nous devons tenter de relever chacun avec notre entourage — particulièrement par les temps qui courent — le défi du leadership, en général — et ce qu’on devrait attendre des politiciennes et des politiciens, en particulier.

Note: pour celles et ceux qui souhaiteront aller plus loin, la description complète du Jeu de Polak mérite aussi le détour.

Notes positives

Au moment où on s’apprête manifestement à retourner dans un confinement beaucoup plus contraignant — et où le personnel de la santé va se retrouver de nouveau sur la ligne de front — je trouve intéressant de noter les petites touches de positif qui réussissent à se frayer un chemin dans l’actualité.

Comme ceci dans Le Devoir de ce matin, sous la plume de Christophe Huss:

Ce que Marc-André Hamelin retient de ces six derniers mois est surtout une découverte que sa vie de musicien itinérant ne lui permettait pas. « Le plus grand avantage est d’avoir passé tout ce temps en famille. Bien des musiciens étaient forcés d’être seuls, car ils n’ont pas de famille. Moi, j’ai une famille. Je connais ma femme depuis 2003, et c’est de loin la plus longue période que j’ai passée avec elle depuis que je la connais. C’est un don du ciel ! »

Et ça m’a fait penser à un autre texte de Christophe Huss, aussi publié dans Le Devoir, il y a une dizaine de jours: Oui, la distanciation change le son, et les chefs doivent s’adapter.

« Je pensais à tort que le rôle du chef d’orchestre est de faire jouer des gens ensemble. Désormais, je pense que le rôle du chef est d’amener tous les musiciens à s’écouter. »

Le texte est fascinant et il avait aussi attiré mon attention pour son point de vue positif: le contexte change, on s’adapte, on découvre, on apprend. 

Au moment de sa publication, j’avais relayé le texte sur Twitter en soulignant qu’il n’y a pas que dans le domaine musical que le rôle des chefs est d’amener les gens à s’écouter — c’est nécessaire pour toutes les personnes en situation de leadership, et tout particulièrement dans les périodes difficiles.

Il ne faudra pas l’oublier dans les prochaines semaines.

Merci M. Huss pour ces deux textes. 

Photo prise au Brooklyn Museum en mai 2016.

Forger les souvenirs

Dans un texte d’opinion publié dans le Washington Post le 22 septembre, le professeur de psychologie Daniel Willingham, nous rappelle que l’attitude et les choix des adultes ont une influence directe sur ce que les enfants retiendront de la pandémie. Notre attitude déterminera largement si 2020 sera pour eux un traumatisme ou simplement une période hors de l’ordinaire, dans laquelle il y avait aussi du bon.

« I hope for less frustration at being separated from friends and more pleasure at spending time with family. These emotions and attitudes not only lead to better mood today; they are also associated with happiness in the long term. » (…)

« A memory summarizing months or years, for example, “the pandemic” or “attending Wilson High School” is not the heading of a mental file containing details of that time. It’s an isolated fact. The rich detail resides in episodes: memories of events that last hours, not months. » (…)

« My children’s memories of the pandemic will be influenced by their beliefs about this time in their lives. Those beliefs, in turn, are shaped by repeated experiences. »

En d’autres mots: la réalité est un matériau et c’est à nous, comme adultes de la forger pour permettre aux enfants de s’en faire des souvenirs plus ou moins agréables et plus ou moins utiles pour l’avenir.

***

En lisant le texte de Daniel Willingham, je me disais que tout cela était aussi vrai pour les adultes. Pour soi-même, avec nos amis, avec nos collègues, etc. 

Et pour la société en général.

Mais alors, qu’est-ce qu’on retiendra, collectivement, de cette pandémie? Ou plutôt: qu’est-ce nous choisirons d’en retenir?

Il me semble que ça devrait faire partie de nos préoccupations dès maintenant. Ça devrait faire partie de nos réflexions et être présent dans le discours de nos leaders. 

On devrait commencer tout de suite à forger la réalité de cette pandémie pour s’en faire quelque chose de positif — à moyen et à long terme.  

On pourrait par exemple se demander tout de suite qu’est-ce qu’on aimerait qui accompagne le récit de la période 2020-2022 dans les livres d’histoire?

Qu’est-ce qu’on aura appris grâce à la pandémie? Qu’est-ce qui aura été mieux après? Comment ça aura affecté positivement le cours de notre histoire?

Clarifier cela nous aiderait probablement aussi à savoir quels gestes poser, quoi privilégier, maintenant, pour passer à travers la pandémie et ne pas en sortir seulement avec de mauvais souvenirs.

Sur l’égalité

J’ai commencé depuis quelques semaines à regrouper à clementlaberge.com des liens vers quelques textes qui ont particulièrement retenu mon attention.

Je publierai parfois quelques extraits de ces textes ici, sans forcément y ajouter beaucoup plus de commentaires — avec le souhait de favoriser d’éventuels échanges à leurs sujets.

Je commence aujourd’hui avec quelques extraits d’un excellent texte fraîchement publié dans le New Yorker, édition du 7 janvier 2019:

The Philosopher Redefining Equality — Elizabeth Anderson thinks we’ve misunderstood the basis of a free and fair society, par Nathan Heller.


Égalité et liberté

«…through history, equality and freedom have arrived together as ideals. What if they weren’t opposed, Anderson wondered (…) What if the way most of us think about the relation between equality and freedom—the very basis for the polarized, intractable political division of this moment—is wrong?

Identités et liberté

«The ability not to have an identity that one carries from sphere to sphere but, rather, to be able to slip in and adopt whatever values and norms are appropriate while retaining one’s identities in other domains?” She paused. “That is what it is to be free.”»

Répondre aux inégalités

«As a rule, it’s easy to complain about inequality, hard to settle on the type of equality we want. Do we want things to be equal where we start in life or where we land? When inequalities arise, what are the knobs that we adjust to get things back on track?»

L’égalité hiérarchique

«The problem, she proposed, was that contemporary egalitarian thinkers had grown fixated on distribution: moving resources from lucky-seeming people to unlucky-seeming people, as if trying to spread the luck around. (…) By categorizing people as lucky or unlucky, she argued, these egalitarians set up a moralizing hierarchy.»

«By letting the lucky class go on reaping the market’s chancy rewards while asking others to concede inferior status in order to receive a drip-drip-drip of redistributive aid, these egalitarians were actually entrenching people’s status as superior or subordinate.»

La véritable égalité

«To be truly free, in Anderson’s assessment, members of a society had to be able to function as human beings (requiring food, shelter, medical care), to participate in production (education, fair-value pay, entrepreneurial opportunity), to execute their role as citizens (freedom to speak and to vote), and to move through civil society (parks, restaurants, workplaces, markets, and all the rest). Egalitarians should focus policy attention on areas where that order had broken down.»

Multiculturalisme et égalité?

«Broadly, there’s a culturally right and a culturally left ideal theory for race and society. The rightist version calls for color blindness. Instead of making a fuss about skin and ethnicity, its advocates say, society should treat people as people, and let the best and the hardest working rise. The leftist theory envisions identity communities: for once, give black people (or women, or members of other historically oppressed groups) the resources and opportunities they need, including, if they want it, civil infrastructure for themselves. In “The Imperative of Integration,” published in 2010, Anderson tore apart both of these models. Sure, it might be nice to live in a color-blind society, she wrote, but that’s nothing like the one that exists. (…) But the case for self-segregation was also weak. Affinity groups provided welcome comfort, yet that wasn’t the same as power or equality, Anderson pointed out.»

Intégration et égalité

«Anderson’s solution was “integration,” a concept that, especially in progressive circles, had been uncool since the late sixties. Integration, by her lights, meant mixing on the basis of equality. It was not assimilation. It required adjustments from all groups. Anderson laid out four integrative stages: formal desegregation (no legal separation), spatial integration (different people share neighborhoods), formal social integration (they work together, and are one another’s bosses), and informal social integration (they become buddies, get married, start families).»

Gauche/droite vs pluralisme

«The challenge of pluralism is the challenge of modern society: maintaining equality amid difference in a culture given to constant and unpredictable change. It is the fashion in America these days to define political virtue by position. Richard is on the side of history, we might say, because he’s to the left of Irma on this issue and slightly to the right of Marco on that one. Anderson would resist this way of thinking, not least because it calls for intellectual convergence. It’s anti-pluralistic and tribalist. It celebrates ideology; it presumes that certain models have absolute, not situational, value. Rather than fighting for the ascendancy of certain positions, Anderson suggests, citizens should fight to bolster healthy institutions and systems—those which insure that all views and experiences will be heard.»

Progressime et économie de marché

«American progressivism is in the midst of a messy reckoning. During the nineties, upper-tail wage inequality (the gap between the middle class and the rich) exceeded lower-tail inequality (the gap between the poor and the middle class). Since then, upper-tail inequality has continued to grow while lower-tail inequality has remained basically unchanged. The unnaturalness of this top-heavy arrangement, combined with growing evidence of power abuses, has given many people reason to believe that something is fishy about the structure of American equality.»

«The problem isn’t that talent and income are distributed in unequal parcels. The problem is that Jeff Bezos earns more than a hundred thousand dollars a minute, while Amazon warehouse employees, many talented and hardworking, have reportedly resorted to urinating in bottles in lieu of a bathroom break. That circumstance reflects some structure of hierarchical oppression. It is a rip in the democratic fabric, and it’s increasingly the norm.»

«Andersonism holds that we don’t have to give up on market society if we can recognize and correct for its limitations—it may even be our best hope, because it’s friendlier to pluralism than most alternatives are.»

La lecture de l’article complet est évidemment encore mieux.

 

Crottes de chien

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Y’a des journées comme ça où le thème du jour s’impose à nous, malgré nous même! Aujourd’hui ce sont les crottes de chien.

Trois occurrences étonnantes dans mes pensées matinales:

Première: mes notes quotidiennes personnelles me rappellent que ce jour, l’an dernier, j’avais parlé de crotte de chien dans une entrevue à la radio de Radio-Canada — au sujet des trolls qui pourrissent les médias sociaux: pas chic, mais efficace.

Deuxième: les notes que j’ai prises en lisant hier le Petit manuel de résistance contemporaine de Cyril Dion. On peut y lire à la page 119 le rôle des crottes de chien dans le parcours politique de Harvey Milk:

«Sa première candidature [à la mairie de San Francisco] fut un échec cuisant. La seconde en 1975, même si elle échoua, lui permit d’obtenir une certaine visibilité (…) Il se lança [plus tard] dans la course pour siéger à l’Assemblée de Californie. Malgré une campagne efficace, il perdit à nouveau (…) Après ces trois échecs, Harvey changea son fusil d’épaule et en 1977, opposée à une candidate républicaine très populaire, chercha à comprendre ce qui pourrait faire l’unanimité chez les administrés de sa ville. Il étudia les sondages pour dénicher LE sujet qui cristallisait le mécontentement de toutes les couches de la population. Et le dénominateur commun qu’il vit émerger fut… les crottes de chien. (…) Il fallait organiser un système qui débarrasserait la ville de ce fléau. C’est donc derrière cet objectif, non clivant, pragmatique, facile à atteindre (démagogique, diraient certains) que Harvey les unit. (…) il remporta l’élection, devenant ainsi le premier conseiller municipal ouvertement gay du pays [et pu ensuite faire] voter une loi interdisant toute discrimination basée sur l’orientation sexuelle.» 

Une belle leçon de politique.

Troisième: je planifie un souper d’échanges politiques avec des amis demain soir et je prévois pour l’entrée une légendaire (j’exagère à peine) recette de kefta d’agneau… qu’un autre ami surnomme affectueusement les crottes de chiens.

Avec une petite sauce au yogourt, lime et herbes fraîches… j’espère que ça nous aidera à réinventer le monde… un peu plus concrètement!

Molécules aromatiques et constitution

La lecture du D Magazine du Devoir (et son cahier LIRE) est toujours très stimulante. Parmi les textes de ce matin, Sentir pour voir Picasso, qui est signé Catherine Lefebvre et qui présente «un parcours aromatique guidé par François Chartier [qui] permet de plonger autrement dans l’œuvre du peintre».

J’ai été particulièrement frappé par ce passage:

Alors qu’il cherchait à se définir davantage comme un sommelier, c’est une citation du metteur en scène Franco Dragone, publiée dans un article du Devoir en 1994, qui a grandement inspiré François Chartier à faire les choses autrement: «la démarche génère le produit. Si on ne change pas la démarche, on va toujours produire la même chose.»

Rien d’extraordinairement nouveau, certes, mais cela me semble trouver une résonance très particulière par les temps qui courent.

Dans le contexte des débats qui entourent les annulations de SLÀV et de Kanata, d’une part (pour lesquels je continue à lire, écouter, réfléchir avant de me faire une idée plus précise); mais aussi, plus largement dans tous le contexte politique québécois, pour lequel je nous trouve bien embourbés.

Ça m’a remis sur la piste qu’il faut rapidement trouver moyen de casser le moule, de s’imposer de nouvelles démarches, de trouver de nouveaux contextes pour faire émerger des idées, des projets, et de nouvelles formes de leadership.

Et ça m’a rappelé qu’un ami m’avait parlé il y a quelques jours, avec beaucoup d’enthousiasme du projet de Christian Lapointe en collaboration avec l’Institut du Nouveau Monde:

[Un projet] qui propose aux Québécoises et aux Québécois de se prêter à l’exercice d’une assemblée constituante citoyenne, dans le but d’écrire la constitution du Québec. L’objectif : déplacer cet enjeu politique historique dans une arène non partisane.

CONSTITUONS! est un projet de théâtre qui résultera de la démarche d’assemblée constituante, qui s’inscrit pleinement dans la mouvance du théâtre actuel et qui cherche à mettre en relation théâtralité, communauté, et politique.

Voilà une démarche qui sort des sentiers battus!

J’ai donc complété la lecture du D Magazine par une bon survol de la démarche proposée par Christian Lapointe… à laquelle j’ai décidé d’apporter ma contribution.

Alexandre, Jacques et Miley

Dimanche matin, petite pluie, pas d’obligations: un temps parfait pour un Lapsang Souchong (dans ma tasse Things Could be Worse), un peu de lecture et d’écriture.

La lecture de La Presse+ de ce matin était particulièrement riche et stimulante. On peut bien critiquer les journaux tour à tour pour leurs travers respectifs — il faut quand continuer de remercier ceux qui nous aident tous les jours à réfléchir, qui nous font apprendre et nous émerveillent par leurs textes et leurs images.

Côté politique, plusieurs amis m’ont demandé ce que je pensais de l’arrivée d’Alexandre Taillefer au PLQ. Pour le dire simplement: je m’en réjouis sur le fond, je m’en désole sur la forme.

Je m’en réjouis parce que je trouve que le monde politique québécois manque cruellement de capacité à «penser hors de la boîte» — à faire preuve d’une pensée réellement innovatrice. Je nous trouve collectivement bien embourbé. Je suis convaincu qu’Alexandre contribuera à améliorer ça, et que cela forcera les autres partis à sortir aussi un peu plus des sentiers battus. C’est donc un plus pour tout le monde, je trouve.

Je m’en désole toutefois sur la forme, parce que je trouve absurde qu’il soit nécessaire de faire toutes ces génuflexions (jusqu’à l’absurde!) en guise d’acte de loyauté pour accéder au cénacle d’un parti. Je présume qu’il a jugé que le jeu en valait la chandelle, je respecte ça, et je souhaite qu’il puisse contribuer à changer cette culture partisane malsaine (sans doute pas propre au PLQ, mais particulièrement forte là, à l’évidence!). J’ai l’impression de partager pas mal l’opinion de Marc Séguin, et celle de Boucar Diouf, là-dessus.

L’élection du 1er octobre est importante, certes, mais l’avenir du Québec ne se jouera pas en un seul vote. Et tout ce qui peut contribuer à amener des propositions neuves et stimulante dans nos débats qui ont trop souvent à mon goût des allures obsolètes, m’apparaît positif à plus long terme.

J’ai aussi commencé la lecture du plus récent livre de Jacques Godbout: De l’avantage d’être né, publié par Boréal. Toujours avec l’intention de donner un peu de perspective à mes réflexions.

J’ai aussi retenu de ma lecture du cahier Lire du Devoir d’hier, qu’il fallait que je lise aussi Miley Cyrus et les malheurs du siècle, de Thomas O. St-Pierre, chez Atelier 10.

Bon dimanche.

Photo: Mondrian et Duchamp, oeuvre de Boris Bućan, vue au Musée d’art contemporain de Zagreb à l’été 2017.

La politique devrait être plus positive

J’ai lu ce matin ce texte de l’école de gestion du MIT:

Don’t Get Caught in a Cycle of Correcting Employee Weakness — Instead, temper the influence of time and fear to enter the flow…

J’y retrouve beaucoup de choses auxquelles je crois profondément, mais j’y vois aussi la description d’un des grands malheurs qui frappent la politique québécoise depuis plusieurs années.

On se concentre trop sur ce qui va mal.

On ne prend pas assez le temps de dire ce qui va bien — ce sur quoi on peut construire, ce qui est inspirant dans nos réalisations collectives des dernières années. Ce n’est motivant pour personne, alors on se désintéresse de la politique, ou on s’y intéresse comme à une bataille de ruelle.

On n’a pourtant pas tout mal… même que globalement ça va bien au Québec! En mettant un peu les choses en perspective je pense qu’on peut même dire que ça va de mieux en mieux.

Tout n’est pas parfait, bien sûr — loin de là! — mais il me semble qu’on a posé depuis soixante ans des bases solides pour bâtir le Québec.

Mais justement, quelles sont-elles ces bases du point de vue des politiciens qui sollicitent notre appui? On ne l’entend pas assez souvent.

Qu’est-ce qui devrait nous donner confiance dans l’avenir? Et nous donner envie de se retrousser les manches pour relever les nombreux défis auxquels on fait face? Et de croire qu’on peut réussir dans l’avenir?

«To be a positive leader, Mühlfeit said, a manager first must understand themselves and their own strengths, then harness that insight to be able to identify and cultivate other people’s talents. Doing so can allow synergies to form more easily between colleagues, drawing on each other’s strengths while supporting their weaknesses.»

L’expérience de Jan Mühlfeit chez Microsoft nous rappelle avec raison qu’on réussit rarement à susciter l’adhésion et à motiver une équipe pour réaliser de grands objectifs en adoptant un discours négatif.

Une élection, ce ne devrait pas seulement être l’occasion de choisir un gouvernement, ça devrait aussi être un exercice positif, dont tout le monde pourrait ressortir plus confiant et plus engagé dans la suite des choses.

Une occasion de faire de la population une équipe prête à travailler ensemble pendant quatre ans sous la direction d’un.e coach qui a un plan de match et qui a su nous convaincre que c’est possible de réussir. Ensemble.

Il n’est peut-être pas trop tard… je reste optimiste!

Photo: une oeuvre de Raoul Hausman, vue au Centre Pompidou, à Paris, à l’été 2017.

Raconter des histoires

La lecture de Sentiers a encore une fois été très riche cette semaine. Le numéro 32 est ici.

Je retiens particulièrement trois textes qui se font d’ailleurs particulièrement bien échos les uns les autres:

Why humans need stories

What Are Snapchat, Instagram, and Facebook ‘Stories’?

Twitter history walk threads

Je ne sais pas si Patrick avait réalisé que l’utilisation des «threads» de Twitter qu’il cite en exemples sont la forme la plus proche des «stories» que permet Twitter — probablement, même si c’est resté implicite.

En tous cas, tout ça m’a convaincu de tenter l’utilisation de cette forme de publication sur Twitter au cours des prochaines semaines. À suivre.

Bon lundi!

Deux femmes inspirantes

J’ai manqué de temps pour écrire ici au cours des dernières semaines. Tout va trop vite. Et dans ce temps-là je réserve mon temps d’écriture pour mes notes personnelles, dans DayOne — laissant des traces spontanées de choses sur lesquelles je pourrai éventuellement revenir.

Ça va trop vite parce que je termine mon mandat de directeur général par intérim de la BTLF dans quelques jours (je dois fermer les dossiers, accompagner mon successeur, etc.) et que j’ai déjà commencé le mandat qui suivra… alors ouf! Mais j’ai beaucoup de chance, tout va bien, j’ai beaucoup de plaisir et je crois profondément dans l’importance de ce que je fais.

Mais il faut garder la discipline d’écriture et de partage aussi, alors je vais essayer de consacrer un peu de temps en fin de semaine à écrire quelques textes pour mon blogue. Simplement — sans trop me casser la tête.

Le premier sera pour partager quelques suggestions de lecture tirées du Soleil de ce matin — sur deux créatrices que je trouve très inspirantes:

Samuele (dont j’ai déjà parlé dans ce texte):

La grosse année de Samuele

(Il ne faut surtout pas manquer de lire la dernière partie: «un spectacle pour les sourds» — spectacle (et vidéoclip) dont il est aussi question ici et ici.)

Et Colombe St-Pierre:

Le combat de la cheffe St-Pierre

En particulier la section intitulée «autodidacte» — qui nous rappelle avec raison que l’école n’est pas la seule façon d’acquérir les compétences qui nous permettront de nous épanouir. Il faut aussi voir le site de son restaurant (et la considération dont elle fait preuve pour ses fournisseurs).

Il devrait y avoir plus de textes de ce type dans les journaux. Tous les jours.

De Messenger à Telegram

Je poursuis mes efforts pour sortir de l’environnement Facebook, auquel je n’ai plus confiance. Il me restait à trouver une alternative à la messagerie instantanée Messenger dont je n’arrivais pas à me sortir aisément. Après plusieurs essais, j’ai finalement trouvé hier. Ce sera Telegram.

Telegram est une application disponible pour iOS, Android, Mac OS, Windows, etc. Elle peut fonctionner en parallèle sur plusieurs appareils et son interface me plaît beaucoup. Elle permet évidemment des communications de groupes, et des communications sécurisées, cryptées de bout en bout, au besoin. Seul inconvénient, est nécessaire de posséder un téléphone cellulaire pour pouvoir créer un compte.

Je délaisserai donc progressivement Messenger dans les prochains jours, et pourrai probablement supprimer définitivement mon compte Facebook dans quelques semaines.

Le courriel et le SMS complèteront les moyens pour me rejoindre.

***

En complément, The Guardian a publié il y a quelques jours un texte très intéressant d’Evgeny Mozorov dans lequel il nous propose de profiter de la prise de conscience actuelle autour de la protection des renseignements personnels pour repenser la dimension politique de tout cela.

«Finally, we can use the recent data controversies to articulate a truly decentralised, emancipatory politics, whereby the institutions of the state (from the national to the municipal level) will be deployed to recognise, create, and foster the creation of social rights to data.»

Je vous en suggère la lecture.

Clin d’œil: c’est Ana qui l’a porté à mon attention après l’avoir vu relayé par Stéphane Roche sur Facebook!

Revue de presse

Pour le plaisir de partager quelques pistes de réflexion, voici certains des textes qui ont attiré mon attention au cours de la dernière semaine:

La solitude mine la santé psychologique et physique

«Le Royaume-Uni vient de créer un ministère consacré à la solitude, une réalité aujourd’hui considérée comme un problème de santé publique aussi criant que le tabagisme ou la cigarette. (…) L’interaction sociale est la pierre angulaire de l’espérance de vie et a plus d’impact sur la santé que la génétique, l’argent, le type d’emploi ou même le taux de cholestérol. »

Fausse route identitaire: le problème ce n’est pas la Burka, c’est le GAFA

«Notre culture et notre langue sont actuellement davantage menacées par le GAFA que par la burqa. C’est la puissance des géants du GAFA, Google, Apple, Facebook, et Autres géants du web (Amazon, Netflix, Spotify) et l’imposition de leurs contenus culturels américains qui menacent profondément notre identité francophone. (…) Il est là, le principal et plus fondamental enjeu identitaire pour l’avenir du Québec français.»

La commission Parent, œuvre inachevée

«…le retard des Québécois francophones en éducation demeure. (…) On ne veut pas sombrer dans l’alarmisme ou le pessimisme. D’immenses progrès ont été accomplis depuis les années 60. Mais l’utopie derrière le rapport Parent reste inachevée. Ce serait d’ailleurs un beau projet pour un parti qui se cherche un programme électoral…

L’automatisation n’est pas une réponse à la pénurie de main-d’œuvre

«à la réalité démographique vient se greffer la montée de l’automatisation, qui pourrait provoquer « l’élimination, la réduction et la réaffectation partielle ou totale de 1,4 million de postes au Québec d’ici 2030 ». Ainsi, le prochain rapport des inégalités n’opposera plus mieux et moins bien nantis, mais plutôt ceux qui peuvent et ne peuvent pas travailler.»

Mon collègue le robot

«Les travailleurs qui ne s’interrogent pas sur la façon dont leur tâche, leur employeur ou l’ensemble de leur secteur sera affecté pourraient avoir de bien mauvaises surprises. (…) L’éducation doit remonter dans la liste des priorités. (…) Le rapport propose une piste intéressante : un compte individuel permanent pour la formation, dans lequel chaque travailleur pourrait accumuler des épargnes, du financement extérieur et même du temps de son employeur pour se perfectionner tout au long de sa carrière.»

Vers le lobbying automatisé?

«Des outils d’analyse de données, très coûteux, qui se présentent comme un complément du lobbying traditionnel, venant encore un peu mieux armer ceux qui avaient déjà le plus de moyens pour défendre leurs intérêts.»

La politique autrement

«Si vous voulez faire de la politique autrement, cessez de parler contre les autres. (…) Dites-nous ce que vous avez à nous proposer, expliquez-nous vos compétences, donnez-nous de l’espoir. (…) Si les politiciens veulent que le peuple les respecte, qu’ils commencent par se respecter entre eux. Ce n’est pas en passant son temps à démontrer que tous les autres sont des croches, que vous allez nous convaincre que vous n’en êtes pas un. (…) Vous trouvez ça utopique ? Ce l’est. Mais le rêve devient réalité quand la réalité n’a plus le choix. Et on est rendu là.»

Le canari dans la mine (sur le mont Royal)

«On aurait tout avantage à considérer les patinoires comme les canaris dans la mine du dérèglement climatique. Ces oiseaux dont la mort, jadis, prévenait les mineurs qu’ils étaient en danger. (…) La Ville de Montréal (…) ne doit pas uniquement lutter contre les changements climatiques (…) elle doit aussi, avec empressement, chercher à s’y adapter.»

L’égalité, pourquoi?

Soirée de lecture. Trois numéros du New Yorker et plusieurs textes sur des sujets très variés que j’avais mis de côté au cours de la semaine (merci Instapaper!).

Les vœux de Normand Baillargeon pour 2018, dans Voir, m’ont beaucoup intéressés:

Éducation: une commission Parent 2.0

Politique: un mode de scrutin proportionnel

Art: à l’abri de la rectitude politique

Économie: plus d’égalité, pour la démocratie

Littérature: un Nobel québécois — et pourquoi pas Michel Tremblay?*

Son souhait en faveur de plus d’égalité a particulièrement attiré mon attention parce qu’il fait écho à un autre des textes que j’ai lu dans le New Yorker: Feeling low (titre de la version imprimée) ou The Psychology of Inequality (titre de la version en ligne).

Elizabeth Kolbert y explore les impacts psychologiques associés aux inégalités économiques à partir d’exemples et d’un survol de nombreuses études.

Les conclusions de la plupart des études qu’elle cite montrent bien que les inégalités ont des impacts psychologiques négatifs sur les plus pauvres (on s’en doutait), mais surtout qu’elles n’ont aucun impact positif pour les plus riches (ce qui est un peu moins évident).

«…the experiment also suggests a larger, more disturbing conclusion. In a society where economic gains are concentrated at the top—a society, in other words, like our own—there are no real winners and a multitude of losers.»

«Inequity is, apparently, asymmetrical. For all the distress it causes those on the bottom, it brings relatively little joy to those at the top.»

Le texte rappelle aussi que les inégalités ont non seulement des impacts individuels importants, mais aussi des effets sur la perception générale que nous avons de l’état de la société dans laquelle nous vivons:

«In terms of per-capita income, the U.S. ranks near the top among nations. But, thanks to the growing gap between the one per cent and everyone else, the subjective effect is of widespread impoverishment.»

Elizabeth Kolbert nous invite en terminant à analyser sous cet angle les effets des réductions de taxes et d’impôts — en prenant exemple sur celles que vient de décréter Donald Trump:

«Supporters insist that the measure will generate so much prosperity that the poor and the middle class will also end up benefitting. But even if this proves true—and all evidence suggests that it will not—the measure doesn’t address the real problem. It’s not greater wealth but greater equity that will make us all feel richer.»

On est donc pas ici dans la poursuite de l’égalité sur la base d’un principe, mais plutôt de façon très utilitaire, comme une façon d’assurer une plus large atteinte du bonheur — tant chez les plus riches que chez les plus pauvres.

Cela s’ajoute à la dimension démocratique que soulève Normand Baillargeon dans son texte:

«Si vous avez de trop grandes inégalités, il vient en effet un moment où, à proportion, vous n’avez plus de substantielle démocratie, puisque celle-ci suppose que des gens échangent, se rencontrent, ont entre eux des liens et partagent des intérêts communs, qui les unissent.»

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La perspective psychologiques sur les inégalités économiques m’a par ailleurs permis de mieux comprendre, je pense, la place de la «crise de santé mentale» dans les repères fondamentaux de l’Initiative — nouveau parti politique suédois auquel j’ai fait référence il y a quelques jours.

* Mise à jour du 14 janvier à 8h30: Il est amusant de constater qu’il est aussi question du Nobel de littérature dans Le Soleil de ce matin, évoquant Marie-Claire Blais comme «la plus nobélisable de nos écrivains».

Comment ça va?

Il y a de gros contrastes dans mes lectures par les temps qui courent.

J’ai parlé il y a quelques jours de Trop tard, d’Harvey L. Mead. Dans la même perspective, j’ai lu hier soir Petit traité de résilience locale de Agnès Sinaï, Raphaël Stevens, Pablo Servigne et Hugo Carton, publié chez Écosociété. C’est un texte publié dans Le Devoir d’hier matin (et précédemment dans Nouveau Projet, où il m’avait échappé) qui l’a mis sur ma route.

Les quatre auteurs développent une thèse semblable à celle d’Harvey L. Mead: un effondrement de notre civilisation est imminent, l’heure n’est plus au développement durable, mais à nous préparer à l’après.

Il a plusieurs choses intéressantes dans le livre, mais j’ai quand même trouvé le propos nettement exagéré par moment. Comme lorsqu’ils plaident qu’il faudra réapprendre «les mathématiques libres d’ordinateur».

«Jusqu’à récemment, il n’était pas nécessaire d’avoir un ordinateur afin de calculer les nombres nécessaires pour construire un pont, piloter un navire, faire des bilans comptables et autres opérations mathématiques plus ou moins basiques. Celles-ci pouvaient être accomplies par des règles à calcul, des abaques, des tables de logarithmes, des registres à double entrée. Dans le futur, quand il ne sera plus économiquement viable de maintenir et de remplacer les ordinateurs, ces mêmes tâches devront être accomplies, mais le savoir permettant d’y parvenir risque fort d’avoir disparu.»

Cet alarmiste contraste pour le moins avec d’autres textes qui occupent mon attention, comme celui de François Brousseau, lui aussi publié dans Le Devoir: De mieux en mieux.

«Toujours mieux ! Le monde va toujours mieux ! (…) Les ronchons et les inquiets n’ont pas tout faux (…) On y reviendra certainement. Mais pour ce début d’année, constatons l’incroyable, constant — et souvent invisible — progrès de l’humanité, qui malgré tous les drames se poursuit jusqu’à ce jour.»

Je continue à lire et réfléchir pour trouver un chemin original à travers tout ça.