Une nouvelle forme de parti politique

Est-ce qu’on doit avoir une opinion sur tout? Mathieu Charlebois pense que non. Je le pense aussi.

Est-ce qu’un parti politique doit avoir une opinion sur tout? Je pense que non. Michael Wernstedt le pense aussi.

Michael Wernstedt, c’est le co-fondateur d’un nouveau parti politique suédois, l’Initiative, que le New Yorker m’a récemment fait découvrir.

Ce qui est particulièrement intéressant, c’est que l’Initiative a été lancé sans avoir de programme politique précis — du moins au sens où on l’entend généralement. Les fondements du parti se limitent plutôt à deux courtes listes:

Une liste de six valeurs: courage, ouverture, compassion, optimisme, co-création et dynamisme (actionability).

Et une liste de trois enjeux jugés critiques: la crise de confiance dans la démocratie, la crise environnementale et la crise de la santé mentale.

C’est seulement dans l’action que le parti sera amené à formuler des propositions de manière à répondre aux trois crises, dans le respect des six valeurs fondatrices. Chacune des propositions devra donc pouvoir être expliquée en fonction de ces neufs éléments essentiels.

Les fondateurs de l’Initiative suédoise (et de l’Initiative danoise) s’inspirent largement des travaux de Emil Ejner Friis et Daniel Görtz, qui publient ensemble depuis quelques années sous le pseudonyme d’Hanzi Freinacht — un philosophe, historien et sociologue imaginaire qui vivrait reclus dans les Alpes suisses.

Pour Freinacht, à notre époque un parti politique ne devrait plus prétendre dire aux gens ce qui est bon et ce qui est mal pour eux. Un parti politique devrait plutôt être perçu un véhicule pour porter leurs besoins et leurs désirs.

C’est ce qui lui fait dire qu’un parti ne devrait plus se déployer autour d’un programme précis («it’s a party about nothing») mais plutôt s’appuyer sur l’acceptation par ses membres d’un processus délibératif continu qui s’appuie sur de courtes listes de valeurs et de priorités.

Freinacht nous invite à repenser également le rôle de l’état, qui, aujourd’hui devrait non seulement être de répondre aux besoins essentiels de la population (à la manière de l’état providence) mais également tout mettre en oeuvre pour être concrètement à l’écoute des citoyens (aspirer à être une «listening society»).

Je ne sais pas ce que vous en pensez. Moi, j’aime plutôt ça.

Beaucoup même.

Éducation: objectif lune

Ça me semble de plus en plus évident: l’éducation doit redevenir LA priorité au Québec.

Dans sa chronique d’hier dans La Presse+, Alain Dubuc évoquait deux conditions nécessaires pour que cela soit possible:

«La première, c’est que l’on comprenne bien, collectivement, pourquoi l’éducation est si importante.

La seconde, c’est qu’on change radicalement notre façon d’aborder cet enjeu (…)

Nous avons souvent tendance, au Québec, à avoir une vision institutionnelle des choses, dans ce cas-ci, à ramener l’éducation au ministère éponyme, à son ministre, à ses établissements (…)

On n’ira pas très loin si on ne sort pas de cette logique en silos pour reconnaître que l’éducation, ce ne sont pas seulement des programmes et des diplômes, mais un état d’esprit, une conception de la société (…)»

Je suis tout à fait d’accord avec Alain Dubuc quant à la nécessité de sortir de cette conception essentiellement scolaire de l’éducation. C’est d’ailleurs ce qui a motivé mon intérêt pour le concept de cité éducative depuis quinze ans (ex.: 2003, 2004, 2008, etc.).

C’est un défi politique qu’il est indispensable de relever rapidement (et qui m’apparaît préalable à tout nouveau débat sur l’indépendance du Québec).

Un défi qui va exiger du leadership et des engagements politiques ambitieux et concrets des partis politiques.

Des engagements aussi concrets et ambitieux, à notre échelle, que ceux que John F. Kennedy a formulés devant le congrès des États-Unis en mai 1961:

«This nation should commit itself to achieving the goal, before this decade is out, of landing a man on the moon and returning him safely to the earth.»

Voir: https://youtu.be/GmN1wO_24Ao

On a déjà été capable de ce type de discours au Québec aussi.

Celui dans lequel Jean Lesage sollicitait l’appui de la population pour compléter la nationalisation de l’électricité, 1962, en est un exemple. J’y faisais référence en 2012.

C’est ce discours qui allait en quelque sorte initier la Révolution tranquille.

Me semble qu’on serait dû pour quelque chose du même genre.

Vous ne trouvez pas?

Photo: Au clair de la lune. Oeuvre de Geneviève De Celles.

Il faudra plus que des slogans

Ce serait absurde d’élire un gouvernement en 2018 sans savoir comment il compte tenir compte des bouleversements technologiques une fois au pouvoir.

Dans son premier texte de l’année pour Le Devoir, Pierre Trudel revient sur l’affaire Netflix (je refuse d’appeler ça la taxe Netflix parce que ça travestit la nature du débat). Il y dénonce le manque de vision du monde politique devant l’impact du numérique sur la production de contenus culturels originaux:

«L’année 2017 a été marquée par les discussions au sujet de la prétendue « taxe Netflix ». Rarement aura-t-on vu débat aussi surréaliste sur des enjeux pourtant bien réels de politique publique. Cette pathétique controverse en dit long sur ce qui tient lieu de réflexions dans les milieux politiques fédéraux à l’égard des défis posés à nos sociétés par les mutations numériques. (…)

Il faut sortir du jovialisme et réinventer les cadres régulateurs destinés à assurer la disponibilité de l’information essentielle aux délibérations démocratiques. Les données massives utilisées afin d’extraire de la valeur de l’attention des internautes sont une ressource qui appartient à la collectivité. Le droit d’utiliser de telles ressources collectives doit venir avec des contreparties : celles d’assurer la viabilité des activités de production originales.»

Je pense qu’on doit lire son texte comme l’illustration d’un cas particulier dans un phénomène beaucoup plus large. Et, plus encore qu’une incompétence des politiciens (je généralise un peu, mais bon…) pour aborder ces questions c’est leur manque d’intérêt pour les enjeux liés à l’avénement des technologies numériques qui m’apparaît le plus grave.

Je saisis l’occasion pour faire un lien vers un texte que j’ai publié ici le 3 janvier 2015 (il y a trois ans jour pour jour), reprenant les propos d’une conférence prononcée par Monique Simard à ce sujet: Faire l’autruche serait la pire des choses à faire. Elle y posait des questions de façon très concrète.

C’est un texte que je trouve intéressant à mettre en perspective avec un autre article du Devoir de ce matin: Profession: futuristes… et fonctionnaires. On devrait avoir plus de gens comme ça dans les organisations publiques aujourd’hui. Et le fruit de leur travail devrait être public. (Mise à jour: bravo — les documents du Groupe Horizon peuvent être consultés sur ce site).

Je profite aussi de l’occasion pour saluer le travail de Monique Simard comme présidente et directrice générale de la Sodec au cours des quatre dernières années. Son mandat se termine cette semaine.

***

Pierre Trudel conclut son texte en disant:

«Que 2018 voie l’amorce d’une réelle re-conception des règles qui régissent les activités transformées par le numérique.».

J’espère que cette attitude arrivera aussi à se frayer un chemin dans la campagne électorale québécoise — qui va s’amorcer rapidement au cours des prochaines semaines.

On ne peut tout simplement pas se permettre une élection «comme si de rien était» en rapport avec le numérique. Et pas que dans le domaine de la culture: en éducation aussi, en environnement, au sujet des données personnelles, et même sur la démocratie dans son ensemble.

Ce serait surréaliste de devoir élire un gouvernement sans savoir ce que ses dirigeants pensent de l’impact des technologies sur les rouages de la société québécoise, et comment ils prévoient en tenir compte lorsqu’ils exerceront le pouvoir.

Pas seulement dans des termes génériques, mais par des propositions concrètes,  portées par des personnes crédibles qui en font manifestement une priorité.

En complément:

Et finalement, le texte d’une proposition que j’ai portée au congrès, qui a été adoptée, mais pas priorisée (et ne se retrouve donc pas dans le programme):

  1. Créer une équipe de choc pour identifier les lois et les règlements qu’il est le plus urgent de mettre à jour pour que l’économie du Québec puisse bénéficier des opportunités offertes par le numérique et de formuler des recommandations précises en prévision de la campagne électorale [et]
  2. Créer un Conseil national du numérique qui relèvera directement de l’Assemblée nationale et qui aura pour mission de rendre publics des avis et des recommandations sur toute question relative à l’impact du numérique sur la société.

Je rappelle en terminant que Dominique Anglade a annoncé le mois dernier la création prochaine d’un Conseil national du numérique, dont on ne connaît pas encore le mandat précis, ni la composition.

Photo: Two-way Bicycle, de Ivan Ladislav Galeta. Vu au Musée d’art contemporain de Zagreb, à l’été 2017

L’union fait la force


Je lis dans La Presse qu’en France, Le Monde et Le Figaro feront finalement alliance pour commercialiser plus efficacement leurs espaces publicitaires. Ils espérent retrouver ainsi un peu de force devant Google, Facebook, etc. qui avalent progressivement leurs revenus depuis des années.

Ça leur en aura pris du temps à comprendre! Il aura fallu être à genoux pour finir par unir leur force… parce que l’habitude de la concurrence était plus forte que la réalité émergente.

Dans combien d’autres domaines comme celui-là on résiste encore, on réclame à hauts cris l’aide de l’État pour soutenir des modèles d’affaire devenus désuets — parce qu’on s’entête à ne pas voir la vraie nature de la menace? 

Va bien falloir s’ouvrir les yeux: le plus souvent, les concurrents d’hier sont devenus d’indispensables alliés pour faire face à la concurrence, la vraie, celle des nouveaux géants internationaux qui échappent à nos lois et réglements (parce qu’on tarde aussi à les adapter à la nouvelle réalité).

Le rôle de l’État aujourd’hui, ça devrait être d’encourager et de soutenir de nouvelles formes d’alliances entre les entreprises. D’offrir un offrir un appui à celles qui posent des gestes audacieux pour transformer leurs modèles d’affaire dans le but d’affronter à un contexte concurrentiel radicalement différent. Ça ne devrait pas être de compenser des pertes de revenus devenus inévitables.

Il faut apprendre à innover dans l’utilisation des ressources et des pouvoirs de l’État: financiers, légaux, technologiques, etc. 

Ça exige plus de courage, je sais. Mais ce n’est plus une option.  

Je pense que les partis politiques qui n’auront pas été en mesure de faire la démonstration qu’ils ont compris ça d’ici octobre 2018 auront beaucoup de mal à établir leur crédibilité sur un grand nombre de questions économiques et sociales. Et ça deviendra impossible pour eux d’espérer former le gouvernement.

Parce que parler encore du numérique au futur aujourd’hui, c’est faire la démonstration qu’on est dépassé.

Parce que c’est maintenant que ça se passe.

Autour d’Èva (et de Station F)


J’ai terminé hier soir la lecture de Autour d’Èva, de Louis Hamelin. Une remarquable fable sur le Québec contemporain, où d’intrigants hommes d’affaire en mènent large, où on se mobilise spontanément contre des projets (le plus souvent sans succès), et où, en définitive, on fait collectivement du surplace. Négatif, moi? Peut-être un peu… Mais j’ai beaucoup aimé le roman.

Comme dans La constellation du lynx, la galerie de personnages que nous offre Louis Hamelin est fascinante et les référence plus ou moins cryptées à l’histoire du Québec contemporain sont nombreuses. Bienvenue à Maldoror, en Abitibi. 

***

C’était l’inauguration de Station F à Paris la semaine dernière. Un immense espace consacré aux startups, tout près de la Bibliothèque nationale (et à quelques minutes de marche d’où nous avons habité, pendant trois ans, à Paris). TechCrunch y était.

On pourrait parler de ce gigantesque projet avec de nombreuses perspectives: ses ambitions, son financement, son architecture, les limites du modèle startup, sa dimension politique, européenne, etc. 

Mais le texte qui me semble le plus indispensable de lire au sujet de Station F, aujourd’hui, c’est celui de mon amie Virginie:

Le Dernier Arrivé dans l’Immeuble

C’est un texte parfait, profondément humaniste, qui parle de la ville qui évolue autour des projets de ceux qui y vivent. J’y ai découvert une très belle expression «l’urbanisme invisible du monde des réseaux». 

Dans son texte, Virginie nous parle de la ville qui doit éviter le piège du «tout contre», sans pour autant perdre de vue qu’il y a parfois (souvent) des victimes dans ses transformations, même les plus extraordinaires, même celles pour lesquelles le Président de la République s’invite à l’inauguration.

Le Dernier Arrivé Dans l’Immeuble aurait très bien pu être un personnage d’Autour d’Eva.

Voiture autonome: il faut plus d’enthousiasme!


Le Soleil de ce matin reprend des textes publiés hier dans La Presse au sujet du développement de la voiture autonome. On y sent bien l’effervescence des scientifiques, des programmeurs et du monde économique. Alors que du côté des pouvoirs publics, on sent plutôt une très grande prudence (on pourrait même dire une certaine réserve). Je pense que c’est une erreur.

Vu l’importance de l’automobile dans l’aménagement et le fonctionnement de nos villes, le fait que les voitures pourront bientôt être programmées (et accumuler de l’information et apprendre de leurs déplacements) dépasse largement le fait qu’elles seront éventuellement conduites sans intervention humaine directe. Le potentiel est bien plus grand: planification des déplacements, optimisation des flux de circulation, amélioration du rendement énergétique, diminution de la pollution, meilleur partage de la flotte automobile (notamment par le partage), etc. C’est une transformation en profondeur de notre rapport avec la ville et la façon de s’y déplacer qui se prépare. Et ce n’est en rien contradictoire avec l’amélioration des transports collectifs, bien au contraire!

Les pouvoirs publics doivent être des acteurs de premier rang dans cette révolution!

Et le Québec est extraordinairement bien placé pour pouvoir en profiter! Avec des expertises de pointe dans la visualisation, dans l’intelligence artificielle et dans les jeux vidéo (ben oui, quoi?). De l’électricité à profusion aussi (il en faudra, et pas que dans les véhicules, dans le mobilier urbain aussi, qui devra échanger continuellement avec les véhicules). Et même un environnement légal avant-gardiste!

Pourtant, dans la série d’articles de La Presse, un porte-parole du ministère des Transports du Québec indique qu’on est «vraiment en mode observation pour voir ce qui va se passer». Je l’ai dit le 9 janvier, et je le répète aujourd’hui: ce n’est pas la bonne attitude! Il ne faut pas laisser passer cette chance et restant de simples spectateurs.

Il faut bouger rapidement: le Québec doit prendre l’initiative — comme il l’a fait pour le jeu vidéo, il y a vingt ans, et pour l’intelligence artificielle, plus récemment.

Qu’est-ce ça peut vouloir dire, concrètement? J’évoquais quelques idées dans mon texte du 9 janvier.

Susciter l’adhésion

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J’ai lu avec intérêt le texte d’Alec Castonguay sur la fin des partis politiques. J’en retiens particulièrement trois choses — qui s’appliquent d’ailleurs presque aussi bien, je pense, pour obtenir des votes dans une élection que pour recruter des militants.

1. Pour mobiliser, il faut être inspirant

«Les formations politiques ne doivent pas oublier un ingrédient essentiel pour retrouver leur élan: l’inspiration. « Les gens veulent participer à un projet collectif, pas à une structure politique. Mais ils vont adhérer à la structure, au mouvement, si on leur offre quelque chose de différent »»

2. Pour garder mobilisé, il faut accepter les divergences d’opinions

«Les gens s’attendent à ce que tu sois d’accord avec tout ce qui émane du parti. Non merci.»

«Si un parti ne reflète pas parfaitement l’image que la personne veut projeter, elle va s’en éloigner. « Être membre d’un parti, ça vient avec des compromis, mais ça, ce n’est pas à la mode ».»

3. Les discours les plus fervents ne sont pas toujours les plus rassembleurs

«Or, moins tu as de militants, plus ceux qui demeurent sont fervents. Il ne reste que les plus motivés, mais aussi, parfois, les plus radicaux. Il y a un risque de déconnexion avec la population.

***

Si je tente de les appliquer à la réalité du Parti Québécois, et aux défis que nous avons à relever dans les prochaines semaines et les prochains mois, je me dis que:

1. On devrait passer moins de temps à réagir aux actions (et aux inactions) du gouvernement et beaucoup plus de temps à expliquer nos idées, nos propositions.

Il faut qu’on explique plus et mieux ce qui se mettra en place une fois qu’on formera le prochain gouvernement. Il faut que ce soit inspirant, donc audacieux, ambitieux, et concret. Il faut que ça donne envie au monde de se retrousser les manches et nous aider pour que ça arrive. Il faut que ce soit positif.

Il faut que ce soit clair qu’on est un parti POUR quelque chose, pas juste un parti CONTRE ce que le gouvernement fait — parce que même en étant les meilleurs pour s’opposer, ça ne sera jamais assez pour gagner.

Je trouve, par exemple, qu’on ne devrait pas trop passer de temps à s’opposer à la commission sur le racisme systémique. De mon point de vue, c’est un piège, on va y perdre notre focus. On devrait plutôt consacrer nos énergies à expliquer ce qu’on va faire, une fois au pouvoir, pour s’assurer que les nouveaux arrivants aient les mêmes droits et les mêmes opportunités que tous les Québécois.

2. Il faut miser davantage sur la diversité d’opinions

Il faut dire haut et fort, le plus souvent, et le plus clairement possible, qu’il est possible de militer au Parti Québécois et d’exprimer des divergences d’opinions.

Il faut que ce soit clair qu’on est pas obligé d’être d’accord avec la totalité du programme, ou avec tout ce le chef dit pour faire équipe — du moment qu’on sait qu’on partage une vision d’ensemble et les grandes lignes du plan d’action (et qu’on exprime nos divergences d’opinion de façon constructive).

Plus les figures auxquelles les gens pourront s’associer au sein du Parti Québécois seront fortes et diversifiées, plus il sera facile d’attirer de nouvelles personnes à se joindre à notre mouvement — et à voter pour nous en 2018.

3. Il faut tendre plus souvent le micro à ceux qui ne le prennent pas spontanément

Le micro au sens propre, dans nos assemblées, mais aussi sur les réseaux sociaux, dans nos consultations. Il faut réhabiliter les positions nuancées. Ne pas céder à la tentation de la politique de la division (wedge politic).

Vaut mieux consacrer nos énergies à porter des positions nuancées, avec courage, force et pédagogie, que de les consacrer à gérer les débordements de débats qui déraperont inévitablement et pour lesquels nous ne serons guère plus que de la chaire à média.

Ça m’apparaît d’autant plus important qu’il est de plus en plus évident qu’il n’y aura pas de victoire décisive possible en 2018 sans une certaine forme de collaboration entre les trois partis d’opposition (ou, à tout le moins, une efficace complicité entre eux).

Dans ce contexte, il me semble préférable de miser dès maintenant sur les terrains d’entente potentiels que sur les zones de désaccords les plus vifs.

***

Être inspirants,
Proposer plutôt que réagir,
Adopter un discours positif,
Accepter les opinions divergentes,
Chercher à rassembler plutôt que diviser.

Je trouve que c’est ça qui devrait être notre obsession, tous les jours, à partir de maintenant, et jusqu’à la prochaine élection.

Les filles engagées

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J’avais entendu par hasard une pièce de Samuele sur Youtube il y a quelques mois. Coup de coeur.

Puis j’ai connu Jacynthe Plamondon-Émond dans le cadre du Forum Culture + Numérique, à Shawinigan, il y a quelques semaines. Autre coup de coeur.

Alors quand j’ai découvert qu’elles travaillaient ensemble. Je me suis dit que ce qui sortirait de cette collaboration ne pouvait qu’être extraordinaire.

J’écoute depuis hier l’album fraîchement sorti de Samuele et je vous le confirme.

Et ce matin, de tout ce que j’ai lu dans les journaux du samedi, ce sont les mots de Samuele, dans Le Devoir, que j’ai envie de garder en tête pour la fin de semaine:

« Ce que je pensais il y a six mois n’est pas la même chose que je pense aujourd’hui. Ma réflexion continue. Pour moi, c’est ça, être une personne engagée, je m’engage dans “être une meilleure personne”. »

Se révolter, en commençant par soi-même

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Un peu plus tôt cette semaine, j’ai un peu mystérieusement cité ces quelques mots sur Facebook:

Si dans un cauchemar vous êtes poursuivi par un monstre féroce, vous avez deux solutions pour vous en tirer :

— courir vite ou se battre contre lui. Ça peut marcher;

— vous réveiller! Ça marche à coup sûr.

J’étais en train de lire discrètement le plus récent livre d’Alexandre Jardin, Révoltons-nous!, que j’avais eu en primeur, puisqu’il paraît aujourd’hui en France (me voilà donc libéré de l’embargo). La publication de ce livre marque une nouvelle étape dans la candidature de l’auteur à l’élection présidentielle française.

Le monstre, dans cet extrait, c’est la façon dont la politique se vit aujourd’hui — et notre rapport avec celle-ci, comme citoyen.

Alexandre Jardin nous invite dans ce livre à nous réveiller. À cesser d’entretenir l’illusion que la prochaine fois ça fonctionnera mieux et qu’en changeant simplement le parti au pouvoir ça changera les choses. Ce ne sera pas le cas, dit-il, parce que nous ne faisons pas face à un problème de personnes, mais à un problème de méthode.

Le message central du livre est le suivant:

«Il faut avoir assez de confiance dans la vie pour divorcer avec les candidats de l’ancien monde pour rebâtir. (…) On est alors prêt à donner du pouvoir à ceux et celles qui ont le courage véritable d’agir autrement : les Faizeux, pas les Diseux.»

«Ne vous demandez plus à qui vous allez donner du pouvoir mais qui souhaite vous en donner. (…) L’heure n’est plus au changement de «programme» mais bien au changement radical de méthode.»

Je crois aussi qu’il faut apprendre à privilégier les gens capables d’actions, les gens qui ont démontré leur capacité à mobiliser des gens, à canaliser des énergies, à faire arriver les choses — même s’ils ont moins le profil politico-médiatique. Tout en restant évidemment critique de ce discours qui peut, lui-aussi être faux — à preuve, Donald Trump s’en est même fait le champion.

La suite de la réflexion d’Alexandre Jardin m’apparaît encore plus essentielle:

«Mais la question clef est : avons-nous envie d’être traités en citoyens? Ou préférons-nous rester des sujets?»

La démocratie représentative, tel qu’elle s’exerce aujourd’hui, est effectivement assez confortable: parce qu’elle nous déresponsabilise. On fait des élections, on chiale pendant quatre ans, aussi souvent que nécessaire, et on recommence. Une démocratie qui engagerait vraiment les citoyens sera forcément beaucoup plus exigeante pour tout le monde. Est-ce que c’est ça qu’on veut? Moi oui.

Pour ça, une condition, dit Alexandre Jardin:

«… des citoyens qui, peu à peu, gagnent en confiance en eux et prennent conscience que le changement collectif réel passe par soi-même !»

Le candidat à la présidence aborde aussi de front la question de la colère populaire, qui pousse les électeurs vers les positions les plus extrêmes.

«Dans quasiment tous les domaines, la colère des gens est désormais fondée.»

«[elle est] d’autant plus justifiée qu’il existe des solutions opérationnelles qui, partout, réparent déjà le pays. Des solutions pertinentes, inventées par les gens et méprisées ou carrément freinées par notre système.»

«Les dures leçons de l’élection de Donald Trump et du Brexit ont fini par tomber. Nous devons désormais les entendre.

«S’il ne surgit pas une révolte puissante des Bienveillants pour dire stop aux oligarchies discréditées qui, dans toutes les démocraties, se croient propriétaires de l’État, les peuples voteront les uns derrière les autres pour d’authentiques populismes.»

Pour Alexandre Jardin, le changement politique commence donc en chacun de nous — en acceptant de reconsidérer la perception que nous avons de notre rôle dans la démocratie:

«L’enjeu politique de l’importance que chacun s’accorde est énorme. Si j’apprends à m’estimer, la démocratie citoyenne finira par s’imposer et par compléter notre démocratie représentative si défaillante; et nous sortirons du cycle politique finissant dans lequel nous stagnons (…)»

«[il faut être] des citoyens qui, peu à peu, gagnent en confiance en eux et prennent conscience que le changement collectif réel passe par soi-même !»

Cliché? Je ne crois pas. Je pense que c’est même plutôt tout le contraire.

***

Quel que soit le résultat de l’élection présidentielle, il ne fait aucun doute dans mon esprit que la présence d’Alexandre Jardin parmi les candidats aura un effet extrêmement positif sur la démocratie française.

En interpelant les faizeux et les optimistes à revendiquer plus de place dans l’espace public, il pose les bases nécessaire à des changements politiques qui sont de toute évidence indispensables — et urgents depuis… beaucoup trop longtemps!

Le Québec n’est certes pas aussi embourbé politiquement que la France peut l’être, mais il ne faudrait pas attendre d’être dans une situation semblable pour sonner le réveil.

Alors vivement que cette réflexion franchisse l’Atlantique pour se rendre jusqu’à nous!

Mise à jour: pour une présentation du livre par l’auteur, quelques instants avant le lancement, c’est ici…

Désamorcer le populisme en quatre étapes faciles (ou pas!)

Les populistes, qu’ils soient de gauche ou de droite, tirent leur pouvoir de notre réflexe à les dépeindre comme des imbéciles et des fascistes. C’est ce que nous dit Andrés Miguel Rondón dans un texte qui a été publié par le Caracas Chronicles le jour de l’inauguration de Donald Trump.

Le chroniqueur nous met en garde contre les portraits outranciers du nouveau président des États-Unis, les réactions excessives à ses décisions et une polarisation inutile de l’espace public à son sujet. C’est en faisant ça qu’on se trouverait à nourrir son pouvoir… comme l’opposition vénézuélienne l’a fait avec Hugo Chavez pendant dix ans, rappelle-t-il.

Ce texte nous met en garde: pour éviter que le Québec ne vive une situation semblable, il est urgent d’apprendre à éviter les pièges du populisme. Quand on parlera de Trump, bien sûr, mais aussi quand on commentera le discours de tous ceux et celles qui prétendent s’exprimer au nom des victimes du système contre les élites (économiques, politiques, intellectuelles, etc.).

Rappeler l’importance des faits ne sera pas suffisant. Il va falloir que nous apprenions à éviter les discours inutilement moralisateurs, à sortir de nos zones de conforts, recommencer à se rendre là où on ne nous attend plus, écouter ceux à qui on avait peut-être cessé de tendre l’oreille. Il va falloir descendre des tribunes, aller faire un tour dans le trafic, prendre le temps de jouer aux cartes, de tricoter, de prendre une bière ou de manger un roteux à l’entrée des arénas.

Et le plus tôt sera le mieux, nous avertit Andrés Miguel Rondón.

Ci-dessous quelques extraits de son texte

***

How to Culture Jam a Populist in Four Easy Steps
Andrés Miguel Rondón

Excerpts:

The recipe [of populism] is universal. Find a wound common to many, someone to blame for it and a good story to tell. Mix it all together. (…)

Populism is built on the irresistible allure of simplicity. The narcotic of the simple answer to an intractable question. The problem is now made simple. (…)

And so, some advice:

1. Don’t forget who the enemy is.

Populism can only survive amid polarization. It works through caricature, through the unending vilification of a cartoonish enemy. Pro tip: you’re the enemy. (…) Trump needs you to be the enemy just like all religions need a demon. As a scapegoat.

“But facts!”, you’ll say, missing the point entirely. (…) Your focus has to be on erase the cartoon you’ve been drawn into. Scrambling it. Undermining it.

2. Show no contempt.

Your organizing principle is simple: don’t feed polarization, disarm it.

The Venezuelan Opposition struggled for years to get this. It wouldn’t stop pontificating about how stupid it all is. (…) “Really, this guy? Are you nuts? You must be nuts.” We’d say. (…) Repeat after me: fascism ». (…)

[Doing so you would] lost the first battle. Instead of fighting polarization, you [would play] into it. (…)

3. Don’t try to force him out.

If any [plan to force Chavez out] had gone well, bear with me for a second, Venezuela wouldn’t be in the shitshow it is in right now. (…)

The people on the other side (…) will rebel against you if you look like you’re losing your mind. Worst of all, you will have proved yourself to be the very thing you’re claiming to be fighting against: an enemy of democracy. And all the while you’re just giving the Populist and his followers enough rhetorical fuel to rightly call you a saboteur, an unpatriotic schemer, for years to come. (…)

4. Find a counter-argument. (No, not the one you think.)

The problem [is] not that Trump supporters are too stupid to see right from wrong, it’s that you’re much more valuable to them as an enemy than as a compatriot.

The problem is tribal. Your challenge is to prove that you belong in the same tribe as them: that you are American in exactly the same way they are.

In Venezuela, we fell into the abstraction trap in a bad way. We wrote again and again about principles, about the separation of powers, about civil liberties, about the role of the military in politics, about corruption and economic policy. But it took our leaders ten years to figure out they needed to actually go to the slums and to the countryside. And not for a speech, or a rally, but for game of dominoes or to dance salsa – to show they were Venezuelans too, (…) It is the only way of establishing your standing. It’s deciding not to live in an echo chamber. To press pause on the siren song of polarization.

You will not find that pause button in the cities or the university’s campuses. You will find it precisely where you’re not expected.

Only then will your message land.

There’s no point sugar coating: the road ahead is tough and the pitfalls are many. It’s way easier to get this wrong than to get this right, and the chances are the people getting it wrong will drown out those getting it right.

Électro-politique

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Ça faisait longtemps qu’on n’était pas sorti le dimanche soir. Il a fallu se botter le derrière un peu pour sortir du divan, mais une fois rendu à l’Impérial, on n’a pas regretté de l’avoir fait. Wax Tailor était en grande forme pour le premier spectacle de sa tournée nord-américaine et on s’est couché porté par une très bonne énergie.

C’est encore porté par ses rythmes, et par la magnifique voix de Charlotte Savary, que j’ai lu Le Devoir de ce matin à bord du train vers Montréal.

Deux articles ont particulièrement retenu mon attention.

***

Le premier, Guerre de tranchées politique, présente une analyse d’un nouveau sondage Léger. Deux extraits:

«Il y a beaucoup de partis qui se battent pour la même tarte, et tout le monde est un peu figé à travers le temps. On peut se demander si ça ne va pas prendre un phénomène spectaculaire en politique québécoise [pour créer un changement].»

Ça renforce ma conviction que ce n’est pas la stratégie et les calculs politiques qui permettront de gagner la prochaine élection. Ce seront des idées qui interpellent, des propositions ambitieuses, et des projets mobilisateurs.

C’est ça qu’il faudra garder en tête dans les prochains mois quand on débattra du contenu de la Proposition principale (version pdf, plateforme de consultation) pour en faire le prochain programme officiel du Parti Québécois.

Il faudra oser aller toujours un peu plus loin que notre prudence, notre réflexe le commanderait. Oser aller au bout de nos idées. Sortir de nos zones de conforts.

C’est seulement en osant sortir des sentiers battus que nous pourront mériter le privilège de former à nouveau un gouvernement.

«S’il y a une baisse de satisfaction envers le gouvernement, le PQ sera le dernier à en bénéficier. C’est-à-dire que, quand il y a un gouvernement libéral, si le PQ n’est pas la seule alternative, tous ceux qui vont quitter le navire libéral iront ailleurs. »

Il faut se le répéter, tous les jours. Il faut bien sûr assumer notre rôle d’opposition officielle et critiquer le travail du gouvernement, mais qu’il ne faut pas se laisser distraire par ça non plus. Ce n’est pas ce qui nous fera gagner. Pas plus que la dénonciation continuelle et de plus en plus dure des agissements de Donald Trump n’a aidé les Démocrates à convaincre un nombre suffisant d’États-uniens de voter pour eux.

***

Le deuxième article, Au laboratoire de nos angoisses existentielles, aborde les effets psychologiques de la transformation accélérée de la société sous l’influence du numérique — en particulier de l’automatisation et de la robotisation.

Ça peut paraître comme un sujet sans rapport direct avec celui du premier article, mais je pense que c’est beaucoup plus lié qu’il ne paraît.

Les effets du développement des technologies numériques deviennent de plus en plus évidents. De plus en plus envahissant même. Les gens le sentent bien — même s’ils ne sont pas forcément en mesure de le verbaliser aussi clairement.

Je pense qu’ils sentent aussi que les femmes et les hommes politiques qui sollicitent leur confiance pour diriger l’État n’y comprennent pas grand-chose et que, sur ces sujets, ils sont pas mal tous interchangeables, alors tsé…

Quand tu crois que le monde politique ne comprend pas (pire: ne s’intéresse pas vraiment) à certaines des forces les plus puissantes qui transforment la société — pour le meilleur et pour le pire — c’est un peu normal de perdre de l’intérêt.

Je fais l’hypothèse que ce sont les candidats qui seront les plus crédibles pour parler de l’influence des technologies sur l’avenir du Québec qui seront élus en 2018.

Vaste chantier.

Trump et La République

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En ouvrant Facebook ce matin, mon attention a été attirée sur cette courte vidéo choc qui plonge dans La République de Platon pour nous inviter à réfléchir au contexte de l’élection de Donald Trump à la présidence des États-Unis.

— C’est presque trop fort pour être vrai, me suis-je dit… mais c’est sur le site de la BBC, alors…

Alors j’ai pris note de faire quelques recherches plus tard dans la journée pour documenter ça un peu plus. Et je passe à autre chose.

Passant dans le salon après avoir complété la lecture des journaux, je constate que Ana est  plongée dans La République, à partir de l’exemplaire que nous avons étudié au cégep. J’éclate de rire!

— Tu as vu la vidéo toi aussi?

Elle éclate de rire à son tour.

On a donc commencé la fin de semaine en faisant une petite heure de philosophie ensemble — en s’étonnant que le passage du texte auquel la vidéo fait référence ne semble pas exister sur le web dans une version structurée pour faciliter la lecture.

Je suis donc parti d’une version tirée de ce site, pour en faire l’adaptation ci-dessous. C’est moi qui ai ajouté les intertitres, que j’ai puisé dans le texte.

Il n’y a pas à dire, ça invite à la réflexion.

Bonne lecture!

***

LA RÉPUBLIQUE (livre VIII, de 562 à la fin)

La tyranie vient de la démocratie

— Or çà! mon cher camarade, voyons sous quels traits se présente la tyrannie, car, quant à son origine, il est presque évident qu’elle vient de la démocratie.
— C’est évident.
Maintenant, le passage de la démocratie à la tyrannie ne se fait-il de la même manière que celui de l’oligarchie à la démocratie.
— Comment?
— Le bien que l’on se proposait, répondis-je, et qui a donné naissance à l’oligarchie, c’était la richesse, n’est-ce pas?
— Oui
— Or c’est la passion insatiable de la richesse et l’indifférence qu’elle inspire pour tout le reste qui ont perdu ce gouvernement.
— C’est vrai, dit-il.
— Mais n’est-ce pas le désir insatiable de ce que la démocratie regarde comme son bien suprême qui perd cette dernière?
— Quel bien veux-tu dire?
— La liberté, répondis-je. En effet, dans une cité démocratique tu entendras dire que c’est le plus beau de tous les biens, ce pourquoi un homme né libre ne saurait habiter ailleurs que dans cette cité.
— Oui, c’est un langage qu’on entend souvent.
— Or donc – et voilà ce que j’allais dire tout à l’heure – n’est-ce pas le désir insatiable de ce bien, et l’indifférence pour tout le reste, qui change ce gouvernement et le met dans l’obligation de recourir à la tyrannie?
— Comment? demanda-t-il.
— Lorsqu’une cité démocratique, altérée de liberté, trouve dans ses chefs de mauvais échansons, elle s’enivre de ce vin pur au delà de toute décence; alors, si ceux qui la gouvernent ne se montrent pas tout à fait dociles et ne lui font pas large mesure de liberté, elle les châtie, les accusant d’être des criminels et des oligarques.
— C’est assurément ce qu’elle fait, dit-il.
— Et ceux qui obéissent aux magistrats, elle les bafoue et les traite d’hommes serviles et sans caractère; par contre, elle loue et honore, dans le privé comme en public, les gouvernants qui ont l’air de gouvernés et les gouvernés qui prennent l’air de gouvernants. N’est-il pas inévitable que dans une pareille cité l’esprit de liberté s’étende à tout?
— Comment non, en effet?

L’excès de liberté doit aboutir à un excès de servitude

— Qu’il pénètre, mon cher, dans l’intérieur des familles, et qu’à la fin l’anarchie gagne jusqu’aux animaux?
— Qu’entendons-nous par là? demanda-t-il.
— Que le père s’accoutume à traiter son fils comme son égal et à redouter ses enfants, que le fils s’égale à son père et n’a ni respect ni crainte pour ses parents, parce qu’il veut être libre, que le métèque devient l’égal du citoyen, le citoyen du métèque et l’étranger pareillement.
— Oui, il en est ainsi, dit-il.
— Voilà ce qui se produit, repris-je, et aussi d’autres petits abus tels que ceux-ci. Le maître craint ses disciples et les flatte, les disciples font peu de cas des maîtres et des pédagogues. En général les jeunes gens copient leurs aînés et luttent avec eux en paroles et en actions; les vieillards, de leur côté, s’abaissent aux façons des jeunes gens et se montrent pleins d’enjouement et de bel esprit, imitant la jeunesse de peur de passer pour ennuyeux et despotiques.
— C’est tout à fait cela.
— Mais, mon ami, le terme extrême de l’abondance de liberté qu’offre un pareil État est atteint lorsque les personnes des deux sexes qu’on achète comme esclaves ne sont pas moins libres que ceux qui les ont achetées. Et nous allions presque oublier de dire jusqu’où vont l’égalité et la liberté dans les rapports mutuels des hommes et des femmes.
— Mais pourquoi ne dirions-nous pas, observa-t-il, selon l’expression d’Eschyle, « ce qui tantôt nous venait à la bouche?»
— Fort bien, répondis-je, et c’est aussi ce que je fais. A quel point les animaux domestiqués par l’homme sont ici plus libres qu’ailleurs est chose qu’on ne saurait croire quand on ne l’a point vue. En vérité, selon le proverbe, les chiennes y sont bien telles que leurs maîtresses; les chevaux et les ânes, accoutumés à marcher d’une allure libre et fière, y heurtent tous ceux qu’ils rencontrent en chemin, si ces derniers ne leur cèdent point le pas. Et il en est ainsi du reste : tout déborde de liberté.
— Tu me racontes mon propre songe, dit-il, car je ne vais presque jamais à la campagne que cela ne m’arrive.
— Or, vois-tu le résultat de tous ces abus accumulés? Conçois-tu bien qu’ils rendent l’âme des citoyens tellement ombrageuse qu’à la moindre apparence de contrainte ceux-ci s’indignent et se révoltent? Et ils en viennent à la fin, tu le sais, à ne plus s’inquiéter des lois écrites ou non écrites, afin de n’avoir absolument aucun maître.
— Je ne le sais que trop, répondit-il.
— Eh bien ! mon ami, repris-je, c’est ce gouvernement si beau et si juvénile qui donne naissance à la tyrannie, du moins à ce que je pense.
— Juvénile, en vérité ! dit-il; mais qu’arrive-t-il ensuite?
— Le même mal, répondis-je, qui, s’étant développé dans l’oligarchie, a causé sa ruine, se développe ici avec plus d’ampleur et de force, du fait de la licence générale, et réduit la démocratie à l’esclavage; car il est certain que tout excès provoque ordinairement une vive réaction, dans les saisons, dans les plantes, dans nos corps, et dans les gouvernements bien plus qu’ailleurs.
— C’est naturel.
—Ainsi, l’excès de liberté doit aboutir à un excès de servitude, et dans l’individu et dans l’État.
— Il le semble, dit-il.
— Vraisemblablement, la tyrannie n’est donc issue d’aucun autre gouvernement que la démocratie, une liberté extrême étant suivie, je pense, d’une extrême et cruelle servitude.
— C’est logique.

Partageons par la pensée une cité démocratique en trois classes

— Mais ce n’est pas cela, je crois, que tu me demandais.
—Tu veux savoir quel est ce mal, commun à l’oligarchie et à la démocratie, qui réduit cette dernière à l’esclavage.
— C’est vrai
— Eh bien ! j’entendais par là cette race d’hommes oisifs et prodigues, les uns plus courageux qui vont à la tête, les autres, plus lâches qui suivent. — Nous les avons comparés à des frelons, les premiers munis, les seconds dépourvus d’aiguillon.
— Et avec justesse, dit-il.
— Or, ces deux espèces d’hommes, quand elles apparaissent dans un corps politique, le troublent tout entier, comme font le phlegme et la bile dans le corps humain. Il faut donc que le bon médecin et législateur de la cité prenne d’avance ses précautions, tout comme le sage apiculteur, d’abord pour empêcher qu’elles y naissent, ou, s’il n’y parvient point, pour les retrancher le plus vite possible avec les alvéoles mêmes.
— Oui, par Zeus ! s’écria-t-il, c’est bien là ce qu’il faut faire.
— Maintenant, repris-je, suivons ce procédé pour voir plus nettement ce que nous cherchons.
— Lequel?
— Partageons par la pensée une cité démocratique en trois classes, qu’elle comprend d’ailleurs en réalité. La première est cette engeance, qui par suite de la licence publique ne s’y développe pas moins que dans l’oligarchie.
— C’est vrai.
— Seulement elle y est beaucoup plus ardente.
— Pour quelle raison?
— Dans l’oligarchie, dépourvue de crédit et tenue à l’écart du pouvoir, elle reste inexercée et ne prend point de force; dans une démocratie, au contraire, c’est elle qui gouverne presque exclusivement; les plus ardents de la bande discourent et agissent; les autres, assis auprès de la tribune, bourdonnent et ferment la bouche au contradicteur; de sorte que, dans un tel gouvernements toutes les affaires sont réglées par eux, à l’exception d’un petit nombre.
— C’est exact, dit-il.
— Il y a aussi une autre classe qui se distingue toujours de la multitude.
— Laquelle?
— Comme tout le monde travaille à s’enrichir, ceux qui sont naturellement les plus ordonnés deviennent, en général, les plus riches.
— Apparemment.
— C’est là, j’imagine, que le miel abonde pour les frelons et qu’il est le plus facile à exprimer.
— Comment, en effet, en tirerait-on de ceux qui n’ont que peu de chose?
— Aussi est-ce à ces riches qu’on donne le nom d’herbe à frelons?
— Oui, un nom de ce genre, répondit-il.
— La troisième classe c’est le peuple : tous ceux qui travaillent de leurs mains, sont étrangers aux affaires, et ne possèdent presque rien. Dans une démocratie cette classe est la plus nombreuse et la plus puissante lorsqu’elle est assemblée.
— En effet, dit-il; mais elle ne s’assemble guère, à moins qu’il ne lui revienne quelque part de miel.
— Aussi bien lui en revient-il toujours quelqu’une, dans la mesure où les chefs peuvent s’emparer de la fortune des possédants et la distribuer au peuple, tout en gardant pour eux la plus grosse part.
— Certes, c’est ainsi qu’elle reçoit quelque chose.
— Cependant, les riches qu’on dépouille sont, je pense, obligés de se défendre : ils prennent la parole devant le peuple et emploient tous les moyens qui sont en leur pouvoir.
— Sans doute.
— Les autres, de leur côté, les accusent, bien qu’ils ne désirent point de révolution, de conspirer contre le peuple et d’être des oligarques.
— Assurément.
— Or donc, à la fin, lorsqu’ils voient que le peuple, non par mauvaise volonté mais par ignorance, et parce qu’il est trompé par leurs calomniateurs, essaie de leur nuire, alors, qu’ils le veuillent ou non, ils deviennent de véritables oligarques; et cela ne se fait point de leur propre gré : ce mal, c’est encore le frelon qui l’engendre en les piquant.
— Certes !
— Dès lors ce sont poursuites, procès et luttes entre les uns et les autres.
— Sans doute.
— Maintenant, le peuple n’a-t-il pas l’invariable habitude de mettre à sa tête un homme dont il nourrit et accroît la puissance?
— C’est son habitude, dit-il.
— Il est donc évident que si le tyran pousse quelque part, c’est sur la racine de ce protecteur et non ailleurs qu’il prend tige.
— Tout à fait évident.

De protecteur du peuple à tyran accompli

— Mais où commence la transformation du protecteur en tyran? N’est-ce pas évidemment lorsqu’il se met à faire ce qui est rapporté dans la fable du temple de Zeus Lycéen en Arcadie?
— Que dit la fable? demanda-t-il.
— Que celui qui a goûté des entrailles humaines, coupées en morceaux avec celles d’autres victimes, est inévitablement changé en loup. Ne l’as-tu pas entendu raconter?
— Si.
— De même, quand le chef du peuple, assuré de l’obéissance absolue de la multitude, ne sait point s’abstenir du sang des hommes de sa tribu, mais, les accusant injustement, selon le procédé favori de ses pareils, et les traînant devant les tribunaux, se souille de crimes en leur faisant ôter la vie, quand, d’une langue et d’une bouche impies, il goûte le sang de sa race, exile et tue, tout en laissant entrevoir la suppression des dettes et un nouveau partage des terres, alors, est-ce qu’un tel homme ne doit pas nécessairement, et comme par une loi du destin, périr de la main de ses ennemis, ou se faire tyran, et d’homme devenir loup?
— Il y a grande nécessité, répondit-il.
— Voilà donc, repris-je, l’homme qui fomente la sédition contre les riches.
— Oui.
— Or, si après avoir été chassé, il revient malgré ses ennemis, ne revient-il pas tyran achevé?
— Evidemment.
— Mais si les riches ne peuvent le chasser, ni provoquer sa perte en le brouillant avec le peuple, ils complotent de le faire périr en secret, de mort violente.
— Oui, dit-il, cela ne manque guère d’arriver.
— C’est en pareille conjoncture que tous les ambitieux qui en sont venus là inventent la fameuse requête du tyran, qui consiste à demander au peuple des gardes de corps pour lui conserver son défenseur.
— Oui vraiment.
— Et le peuple en accorde, car s’il craint pour son défenseur, il est plein d’assurance pour lui-même.
—  Sans doute.
— Mais quand un homme riche et par là-même suspect d’être l’ennemi du peuple voit cela, alors, ô mon camarade, il prend le parti que l’oracle conseillait à Crésus, et « le long de l’Hermos au lit caillouteux il fuit, n’ayant souci d’être traité de lâche. »
— Et aussi bien n’aurait-il pas à craindre ce reproche deux fois !
— Et s’il est pris dans sa fuite, j’imagine qu’il est mis à mort.
— Inévitablement.
— Quant à ce protecteur du peuple, il est évident qu’il ne gît point à terre «de son grand corps couvrant un grand espace soi. », au contraire, après avoir abattu de nombreux rivaux, il s’est dressé sur le char de la cité, et de protecteur il est devenu tyran accompli.
— Ne fallait-il pas s’y attendre?

Susciter des guerres, pour que le peuple ait besoin d’un chef

— Examinons maintenant, repris-je, le bonheur de cet homme et de la cité on s’est formé un semblable mortel.
— Parfaitement, dit-il, examinons.
— Dans les premiers jours, il sourit et fait bon accueil à tous ceux qu’il rencontre, déclare qu’il n’est pas un tyran, promet beaucoup en particulier et en public, remet des dettes, partage des terres au peuple et à ses favoris, et affecte d’être doux et affable envers tous, n’est-ce pas?
— II le faut bien, répondit-il.
— Mais quand il s’est débarrassé de ses ennemis du dehors, en traitant avec les uns, en ruinant les autres, et qu’il est tranquille de ce côté, il commence toujours par susciter des guerres, pour que le peuple ait besoin d’un chef.
— C’est naturel.
— Et aussi pour que les citoyens, appauvris par les impôts, soient obligés de songer à leurs besoins quotidiens, et conspirent moins contre lui.
— Evidemment.
— Et si certains ont l’esprit trop libre pour lui permettre de commander, il trouve dans la guerre, je pense, un prétexte de les perdre, en les livrant aux coups de l’ennemi. Pour toutes ces raisons, il est inévitable qu’un tyran fomente toujours la guerre.
— Inévitable.
— Mais ce faisant, il se rend de plus en plus odieux aux citoyens.
— Comment non?

L’obligation de vivre avec des gens méprisables ou de renoncer à la vie

— Et n’arrive-t-il pas que, parmi ceux qui ont contribué à son élévation, et qui ont de l’influence, plusieurs parlent librement soit devant lui, soit entre eux, et critiquent ce qui se passe- du moins les plus courageux?
— C’est vraisemblable.
— Il faut donc que le tyran s’en défasse, s’il veut rester le maître, et qu’il en vienne à ne laisser, parmi ses amis comme parmi ses ennemis, aucun homme de quelque valeur.
— C’est évident.
— D’un oeil pénétrant il doit discerner ceux qui ont du courage, de la grandeur d’âme, de la prudence, des richesses; et tel est son bonheur qu’il est réduit, bon gré mal gré, à leur faire la guerre à tons, et à leur tendre des pièges jusqu’à ce qu’il en ait purgé l’État !
— Belle manière de le purger !
— Oui, dis-je, elle est à l’opposé de celle qu’emploient les médecins pour purger le corps; ceux-ci en effet font disparaître ce qu’il y a de mauvais et laissent ce qu’il y a de bon : lui fait le contraire.
— Il y est contraint, s’il veut conserver le pouvoir.
— Le voilà donc lié par une bienheureuse nécessité, qui l’oblige à vivre avec des gens méprisables ou à renoncer à la vie !
— Telle est bien sa situation, dit-il.
— Or, n’est-il pas vrai que plus il se rendra odieux aux citoyens par sa conduite, plus il aura besoin d’une garde nombreuse et fidèle?
— Sans doute.
— Mais quels seront ces gardiens fidèles? D’où les fera-t-il venir?
— D’eux-mêmes, répondit-il, beaucoup voleront vers lui, s’il leur donne salaire.
— Par le chien ! il me semble que tu désignes là des frelons étrangers, et de toutes sortes.
— Tu as vu juste.
— Mais de sa propre cité qui aura-t-il? Est-ce qu’il ne voudra pas…
— Quoi?
— Enlever les esclaves aux citoyens et, après les avoir affranchis, les faire entrer dans sa garde.
— Certainement. Et aussi bien ce seront là ses gardiens les plus fidèles.
— En vérité, d’après ce que tu dis, elle est bienheureuse la condition du tyran, s’il prend de tels hommes pour amis et confidents, après avoir fait mourir les premiers !
— Et pourtant il ne saurait en prendre d’autres.
— Donc, ces camarades l’admirent, et les nouveaux citoyens vivent en sa compagnie. Mais les honnêtes gens le haïssent et le fuient, n’est-ce pas?
— Hé! peuvent-ils faire autrement?
— Ce n’est donc pas sans raison que la tragédie passe, en général, pour un art de sagesse, et Euripide pour un maître extraordinaire en cet art.
— Pourquoi donc?
— Parce qu’il a énoncé cette maxime de sens profond, à savoir « que les tyrans deviennent habiles par le commerce des habiles»; et il entendait évidemment par habiles ceux qui vivent dans la compagnie du tyran.
— Il loue aussi, ajouta-t-il, la tyrannie comme divine et lui décerne bien d’autres éloges, lui et les autres poètes.
— Ainsi donc, en tant que gens habiles, les poètes tragiques nous pardonneront, à nous et à ceux dont le gouvernement se rapproche du nôtre, de ne point les admettre dans notre État, puisqu’ils sont les chantres de la tyrannie.
— Je crois, dit-il, qu’ils nous pardonneront, du moins ceux d’entre eux qui ont de l’esprit.
— Ils peuvent, je pense, parcourir les autres cités, y rassembler les foules, et, prenant à gages des voix belles, puissantes et insinuantes, entraîner les gouvernements vers la démocratie et la tyrannie.
— Sûrement.
— D’autant plus qu’ils sont payés et comblés d’honneurs pour cela, en premier lieu par les tyrans, en second lieu par les démocraties; mais à mesure qu’ils remontent la pente des constitutions, leur renommée faiblit, comme si le manque de souffle l’empêchait d’avancer.
— C’est exact.

Si le peuple se fâche…

— Mais, repris-je, nous nous sommes écartés du sujet. Revenons-en à l’armée du tyran, cette troupe belle, nombreuse, diverse, et toujours renouvelée, et voyons comment elle est entretenue.
— Il est évident, dit-il, que si la cité possède des trésors sacrés, le tyran y puisera, et tant que le produit de leur vente pourra suffire, il n’imposera pas au peuple de trop lourdes contributions.
Mais quand ces ressources lui manqueront?
— Alors, il est évident qu’il vivra du bien de son père, lui, ses commensaux, ses favoris et ses maîtresses.
— Je comprends, dis-je : le peuple qui a donné naissance au tyran le nourrira, lui et sa suite.
— Il y sera bien obligé.
— Mais que dis-tu? Si le peuple se fâche et prétend qu’il n’est point juste qu’un fils dans la fleur de l’âge soit à la charge de son père, qu’au contraire, le père doit être nourri par son fils; qu’il ne l’a point mis au monde et établi pour devenir lui-même, quand son fils serait grand, l’esclave de ses esclaves, et pour le nourrir avec ces esclaves-là et le ramassis de créatures qui l’entourent, mais bien pour être délivré, sous son gouvernement, des riches et de ceux qu’on appelle les honnêtes gens dans la cité; que maintenant il lui ordonne de sortir de l’État avec ses amis, comme un père chasse son fils de la maison, avec ses indésirables convives…
— Alors, par Zeus! il connaîtra ce qu’il a fait quand il a engendré, caressé, élevé un pareil nourrisson, et que ceux qu’il prétend chasser sont plus forts que lui.
— Que dis-tu? m’écriai-je, le tyran oserait violenter son père, et même, s’il ne cédait pas, le frapper?
— Oui, répondit-il, après l’avoir désarmé.
— D’après ce que tu dis le tyran est un parricide et un triste soutien des vieillards; et nous voilà arrivés, ce semble, à ce que tout le monde appelle la tyrannie ; le peuple, selon le dicton, fuyant la fumée de la soumission à des hommes libres, est tombé dans le feu du despotisme des esclaves, et en échange d’une liberté excessive et inopportune, a revêtu la livrée de la plus dure et la plus amère des servitudes,
— C’est, en effet, ce qui arrive,
— Eh bien ! demandai-je, aurions-nous mauvaise grâce à dire que nous avons expliqué de façon convenable le passage de la démocratie à la tyrannie, et ce qu’est celle-ci une fois formée?
— L’explication convient parfaitement, répondit-il.

***

De belles photos et des données

J’attendais d’avoir quelques livres sur ma liste avant de faire une commande sur Amazon (seulement pour des livres difficiles à trouver en librairies indépendantes, évidemment!).

J’ai lancé la commande ce matin après que SocioZone, de Sophie Hamel-Dufour, m’ait fait découvrir le livre On Reading, du photographe Steve McCurry — qui a fait l’objet d’une magnifique présentation de la BBC.

De quoi intéresser aussi Maxime Tremblay, je pense.

Avec Dear Data, je devrais donc recevoir deux merveilles par la poste au cours des prochains jours.

J’ai hâte!

Voiture autonome: une opportunité pour le Québec (si…)

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Je m’intéresse de plus en plus aux enjeux associés au développement des voitures autonomes. Enjeux technologiques, bien sûr, enjeux éthiques, aussi — et en particulier à tous les impacts sur l’aménagement des milieux de vie.
L’article que Florence Sara G. Ferraris signe à ce sujet dans Le Devoir d’aujourd’hui est intéressant à plusieurs égards.

Intitulé Une révolution qui pourrait sauver des vies, le texte adopte un ton positif sur la voiture autonome:

«Dans cette logique, retirer l’être humain de derrière le volant pour le remplacer par une technologie de pointe pourrait faire chuter drastiquement le nombre d’accidents répertoriés.»

«…une commercialisation massive des véhicules autonomes pourrait, à terme, faire économiser très gros aux gouvernements du monde entier.»

«Surtout, note-t-il, le programme se perfectionne à mesure qu’on l’utilise. Plus encore, parce qu’il est connecté par Internet aux autres Tesla qui circulent dans le monde, il bénéficie des expériences de conduite des autres.»

C’est toutefois la conclusion du texte qui m’interpelle le plus, parce qu’elle témoigne d’une façon d’aborder les changements technologiques qui est beaucoup trop répandue au Québec: observer, attendre et s’adapter quand il ne sera plus possible de faire autrement.

«Au Québec, des changements majeurs devront encore être apportés au Code de la sécurité routière et à la Loi sur l’assurance automobile avant que des véhicules autonomes puissent circuler sur nos routes. Interrogée sur la question, la Société de l’assurance automobile du Québec (SAAQ) précise toutefois qu’aucun changement n’est prévu dans un avenir rapproché. « Nous sommes vigilants, assure le porte-parole de la SAAQ Mario Vaillancourt, mais rien ne nous indique, pour le moment, que des modifications, seront, ou devront, être apportées rapidement. »»

Il faut rapidement changer cet état d’esprit: être vigilant, ça veut aussi dire de porter attention aux opportunités qui accompagnent le développement d’une nouvelle technologie. On doit apprendre à voir l’évolution des technologies d’abord et avant tout comme des opportunités; plus que comme des menaces.

Dans le cas des véhicules autonomes, par exemple, il me semble qu’on devrait faire du Québec un lieu privilégié d’expérimentation. On devrait accueillir à bras ouverts les fabricants — pour qui l’hiver représente un défi évident. Un défi qu’il faudra bien qu’ils relèvent si nous souhaitons pouvoir, nous aussi, profiter pleinement des véhicules autonomes.

On pourrait évidemment mettre en place des incitatifs financiers, comme on l’a fait avec plusieurs autres industries dans le passé. Mais on pourrait surtout créer un environnement politique, législatif et réglementaire particulièrement favorable.

  • On pourrait donner accès aux voies réservées aux véhicules autonomes;
  • On pourrait annoncer notre intention de rendre les moyens de transports collectifs autonomes sur une période de dix ou quinze ans;
  • On pourrait équiper le mobilier urbain de tous les équipements utiles pour que les véhicules se coordonnent plus efficacement entre eux — et avec la réalité urbaine;
  • On pourrait s’engager à ce que toute nouvelle infrastructure routière soit spécialement conçue de manière à favoriser le passage des véhicules autonomes;
  • On pourrait rassembler des conditions particulièrement attirantes pour les entrepreneurs de cette nouvelle ruée vers l’or;
  • etc.

Il faut que le Québec fasse rapidement la démonstration qu’il est non seulement ouvert aux véhicules autonomes, mais qu’il est intéressé à jouer un rôle de premier plan dans leur développement — en particulier pour ce qui concerne les conditions hivernales.

Il faut évidemment aussi, en parallèle, trouver des moyens pour que l’automatisation n’ait pas pour effet d’ajouter encore des véhicules sur les routes.

Il faudra être ingénieux pour explorer les possibilités de partage des véhicules autonomes, de manière à optimiser l’utilisation des automobiles — qui restent très polluantes (même quand elles sont électriques) et très coûteuses. C’est d’ailleurs la principale source d’appauvrissement de la population en Amérique du Nord, comme nous le rappelle fréquemment, avec raison, Alexandre Taillefer.

C’est un des défis importants auquel nous aurons à faire face dans les prochaines années

Si on ne joue pas un rôle actif dans le processus d’innovation, il ne faudra pas se surprendre que les technologies soient ultimement conçues en fonction des réalités et des intérêts des autres…

Je pense qu’on peut faire mieux. Qu’on doit faire mieux.

En complément: un texte précédent, en écho à une entrevue avec Michel Dallaire, dans laquelle il est abondamment question de voiture autonome: Ville, technologie, démocratie.

L’architecture des écoles

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Le premier texte que j’ai lu en me levant ce matin m’a fait du bien. C’était l’éditorial de François Cardinal dans La Presse+: Pourquoi pas du beau pour nos enfants? Un texte positif, qui propose quelque chose de concret pour changer radicalement notre rapport avec l’école. Enfin.

L’idée centrale de François Cardinal: « Comme les bibliothèques, les écoles mériteraient d’être construites à l’issue de concours d’architecture. »

Je suis d’accord! Et je pense qu’il suffit pour s’en convaincre de voir comment les nouvelles bibliothèques suscitent l’enthousiasme, partout au Québec, à quel point elles sont instantanément adoptées par la population et deviennent, presque à coup sûr, un immeuble emblématique des communautés qu’elles desservent.

Ça apparaît de plus en plus comme une évidence: ce qui a de l’importance pour la société doit être beau. Les écoles doivent être belles.

***

Question d’approfondir un peu le sujet, je suis retourné dans le livre Demain — que j’ai acheté après avoir adoré le film. Je me souvenais qu’on y faisait référence à une école finlandaise à l’architecture particulièrement réussie. Il s’agit de l’école de Kirkkojärvi.

J’ai fait quelques recherches sur le Web pour en savoir plus, j’ai trouvé ça, ça et ça (vidéo). J’ai aussi trouvé de l’information au sujet de l’école Saunalahti, une autre bâtiment conçu par le même cabinet d’architecture. Deux écoles construites dans des climats semblables au nôtre. Ça fait rêver.

J’ai aussi pris le temps de regarder les vingt minutes d’une capsule vidéo produite l’année dernière par La Fabrique culturelle: L’atelier Pierre Thibault | L’école de demain.

J’ai bien ri quand, à 8 minutes 50 secondes, Jean-René Dufort dit que «s’il était ministre de l’Éducation…» l’architecture des écoles serait sa priorité prioritaire.

J’ai bien ri, parce que c’est en évoquant cette phrase que j’ai conclu mon texte d’hier… en référence à un exercice que j’avais fait en 2003 — sur lequel je m’apprête à revenir.

Mise à jour / complément: je découvre aussi l’organisme Kumulus, qui a pour mission «de sensibiliser le jeune et le grand public à l’importance du design et de l’architecture pour favoriser le développement et l’apprentissage.» Et je suivrai la publication de cette revue française, dont le numéro de février portera sur l’architecture des écoles.