« Nous en sommes rendus à la période du choix »

Devant l’actualité du jour, il faut apparemment se faire à l’idée: tous les coups seront permis lors de la prochaine campagne électorale, même les stratégies les plus dégradantes, dont le Québec avait jusqu’à présent été épargné: wedge politic, publicités négatives, salissage. Dur dur à accepter pour ceux qui croient encore qu’une campagne électorale c’est une occasion privilégiée de débattre d’idées et de projets de société.

Alors plutôt que de passer la soirée à faire le tour de tout ce qui se dit ici et là sur les déplorables stratégies pré-électorales du Parti Libéral, j’ai préféré ouvrir Les 50 discours qui ont marqué le Québec — question de prendre un peu de recul, et de donner un peu de perspective à tout cela.

J’y ai lu un discours prononcé par Jean Lesage le 30 septembre 1962.

En voici quelques extraits, troublants d’actualité:

Pendant les prochaines semaines, mes amis, nous allons au Québec vivre des moments historiques. Je ne parle pas tant de la campagne électorale proprement dite que de l’occasion que cette campagne donnera à tous et à chacun des citoyens de notre province de décider du sort de notre nation.

Nous en sommes rendus à la période du choix. Certains ont dit que ce serait la «minute de vérité». C’est vrai. Le Parti libéral du Québec, conscient des exigences de la démocratie dans laquelle nous vivons, a voulu, une fois sa propre décision prise, demander à la population entière de se prononcer catégoriquement sur la plus importante des questions jamais soumises à son attention. Il veut savoir d’elle si, oui ou non, elle veut enfin poser le geste dont ont rêvé nos ancêtres depuis des générations. Il veut savoir si elle accepte d’orienter elle-même son propre avenir.

(…)

Comme peuple adulte, nous ne pouvons plus supporter de croupir dans l’immobilisme forcé, immobilisme imposé par une clique politique à qui il plaît que notre province demeure une source de matière première, un réservoir de main-d’oeuvre à bon marché ou un pays vieillot que l’on visite en touriste. L’époque du colonialisme économique sera définitivement morte, oubliée même, [le lendemain de l’élection]. En ce jour qui méritera de devenir une seconde fête nationale, le peuple du Québec aura signifié leur arrêt de mort aux intérêts égoïstes qui s’opposent directement ou hypocritement à la marche en avant d’un peuple jeune à qui, désormais, l’avenir peut et doit appartenir.

(…)

Je sais qu’il y en a qui diront : «Laissons les étrangers venir ici et investir leur argent et tout ira bien». Maintenant, cela n’est plus suffisant. Les étrangers ne viennent ici que lorsque cela leur rapporte, et je comprends cela. Ils viennent ici lorsqu’ils peuvent exploiter des ressources naturelles qui peuvent leur rapporter un profit. Tel est leur but, et c’en est un parfaitement normal.

(…)

Pour nous toutefois – oui pour nous Québécois de toute origine – est-ce que cela est suffisant ? Pouvons-nous nous contenter de ce que cela peut nous rapporter ? Serons-nous toujours victimes de cet état d’esprit qui nous condamne à ne toucher toujours que les miettes qui tombent de la table à laquelle mangent ceux qui viennent d’ailleurs ? Certes ces miettes peuvent en certains moments paraître être très abondantes, mais elles ne seront toujours que des miettes. (…)

Laissons les politiques du « patchwork » à ceux qui, malheureusement pour eux, sont encore incapables de comprendre les aspirations profondes qui animent notre peuple. Laissons cette politique aux lèches-bottes qui ont déjà commencé à faire le tour de la province dans un effort vain en vue de convaincre notre peuple qu’il est de notre destin de continuer à se prosterner devant le Veau d’Or ! Quant à nous, nous avons compris depuis longtemps qu’il est inutile de rêver à un meilleur avenir si nous ne contrôlons pas notre économie aujourd’hui.

(…)

Heureusement, personne ne sera dupe. C’est Abraham Lincoln qui, je crois, disait : «On peut tromper tout le monde quelque temps. On peut tromper quelques-uns tout le temps. Mais on ne peut tromper tout le monde tout le temps ». Or, l’Union nationale, illusion qui lui sera fatale, essaie de tromper tout le monde tout le temps.

(…)

Mesdames et messieurs, à la face de la province, j’accuse l’Union nationale (…) d’être TRAÎTRE envers notre nation en prenant la part d’influences occultes qui tiennent à l’asservir…

Mesdames et messieurs, je défie publiquement le chef imposé de l’Union nationale de révéler quelle sorte d’avantages, directs ou indirects, son parti reçoit pour faire campagne en faveur des compagnies d’électricité ? Cela aussi le peuple du Québec veut le savoir !

Mes chers amis, la campagne électorale du Parti libéral n’est pas encore officiellement ouverte. Bientôt elle le sera, et alors j’aurai l’occasion de revenir avec plus de détails sur des sujets qui feront regretter à l’Union nationale, sa LÂCHETÉ, son RENIEMENT et sa TRAÎTRISE envers la population de notre province. Pour le moment, oublions ces gens chez qui les historiens de l’avenir sauront déceler les vestiges du colonialisme économique dont notre peuple veut maintenant se défaire à jamais !

C’était il y a 50 ans, presque précisément.

C’est troublant d’actualité — sauf que le Parti Libéral se retrouve aujourd’hui dans le rôle de l’Union nationale, à défendre le Veau d’Or et en prenant la part d’influences occultes…

Je ne doute pas qu’il y a des gens très bien au Parti Libéral, mais je n’arrive pas à comprendre leur silence. Je suis troublé devant la loyauté dont ils font preuve à l’égard d’un parti qui semble maintenant prêt à toutes les bassesses pour être réélu, même au détriment des valeurs et des idéaux qu’il a représentés pendant presque un demi siècle. S’il le faut.

Il me semble qu’au moins l’un d’eux devrait se lever pour crier haut et fort: « eille, la trahison de l’héritage Libéral, ça va faire! ».

* * *

J’ai aussi trouvé le discours complet en ligne.

C’est ici pour ceux et celles qui souhaiteraient le lire en entier — c’est un peu plus long, mais encore plus percutant.

* * *

Mise à jour:

En relisant mon texte, me revient à l’esprit le souvenir d’un autre livre que j’ai lu il y a un peu plus d’un an et qui faisait référence à l’époque qui suivait immédiatement l’élection dont il est question dans le discours ci-dessus: Passion et désenchantement du ministre Lapalme, une pièce de Claude Corbo, publiée par les Éditions du Septentrion. J’y avait fait référence dans ce texte…

Je pense que ce sera pertinent de le relire dans le contexte où la ministre de la Culture vient de lancer « un grand chantier pour actualiser la loi sur le livre ».

2 commentaires

  1. Incroyable! Ce discours aurait pu être écrit aujourd’hui. Comment un parti peut-il s’éloigner autant de ses valeurs d’antan?

  2. @Clément

    Quel merveilleux et rafraîchissant réflexe que de ramener cette perspective au contexte actuel. Je t’ai souvent soupçonné de rêver secrètement d’une carrière politique (dans le sens noble du terme) tu y excellerais certainement.

    Dans l’intervalle, merci de nous rappeler à l’ordre, ta réflexion mérite d’être abondemment partagée.

    @André

    La colonne vertébrale du PLQ de 1962 auquel réfère Clément a largement été absorbée par le PQ de René Lévesque en 1967-68. Le fond de commerce politique du PLQ s’est depuis transformé en une position beaucoup moins sociale au sens populaire du terme et beaucoup plus conforme aux grandes orientations de l’establishment financier canadien.

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