Livres, marché et politique

Le monde du livre est en effervescence. Rien de neuf là. Cela fait des mois qu’on le dit

Sauf que les débats sont plus vifs que jamais, dans les médias, sur les blogues, sur Twitter. Parce que les enjeux sont plus clairs, sans doute, et parce que les approches adoptées par les  uns et des autres se distinguent de plus en plus, jusqu’à s’opposer parfois. Parce qu’il y a de plus en plus de commentateurs de toute cette activité aussi, alors ça jase — beaucoup.

Les enjeux techniques ont jusqu’à récemment occupé l’essentiel des esprits. Il fallait apprendre à produire adéquatement les fichiers et à les distribuer de façon satisfaisante vers les librairies en ligne et autres types de points de vente. C’est une étape qui est, pour l’essentiel, derrière nous, il me semble.

Une nouvelle étape s’ouvre depuis quelques semaines, et c’est la diffusion qui (re)devient au centre des réflexions de tout le monde. Les éditeurs (et les libraires) doivent (ré)apprendre à faire connaître les livres publiés en versions numériques — ils doivent réapprendre comment les porter à l’attention d’autres (de nouveaux?) lecteurs, par de nouveaux canaux. Et là, tout est à faire.

Les méthodes et les outils de distribution vont évidemment encore devoir s’améliorer, mais dorénavant, ce sont les métadonnées qui accompagnent les fichiers et le savoir-faire marketing qui seront les plus déterminants. Voyons ça comme un premier signe de maturité du marché du livre numérique (déjà!).

On remarque aussi une politisation accrue du marché du livre, en général, et du livre numérique, en particulier — où deux visions s’opposent, avec parfois quelques nuances.

La première affirme que le livre un produit commercial comme les autres, et qu’il faut laisser les détaillants en fixer librement le prix.

La seconde affirme que le livre n’est pas un produit comme les autres, qu’il ne devrait pas être soumis au libre marché et que, par conséquent, son commerce doit faire l’objet d’une réglementation — notamment à l’égard du prix de vente, qui devrait être fixé par l’éditeur.

Ce sont deux visions du marché du livre qui s’affrontent, mais aussi deux façons de voir le rôle de l’État dans le développement de la culture, de façon générale, et des industries culturelles, en particulier.

Résultat: c’est souvent du dialogue — jugé plus ou moins nécessaire — entre le monde politique et le monde des affaires dont il est indirectement question dans nos échanges — gazouillis, blogues, etc. De la place de la solidarité et du chacun-pour-soi dans le développement d’un marché, aussi, très souvent. De ce qui relève du discours de l’action aussi, forcément.

Au début des années quatre-vingt, la France et le Québec (notamment) se sont dotés de lois fondamentales pour encadrer le marché du livre. Trente ans plus tard, on se trouve dans l’obligation d’imaginer des façons pour les mettre à jour, pour les réinventer de façon ingénieuse. C’est fondamental. Abandonner le livre aux lois du marché devant la difficulté de le faire n’aurait aucun sens — c’est mon avis.

* * *

 

Avec quelle énergie faut-il se battre pour défendre nos convictions au regard de pareils enjeux? Comment prennent formes les positions de chacun dans ce type de débat? Comment concilier les besoins immédiats et la poursuite d’objectifs à plus long terme dans le domaine de la culture?

C’est pour répondre à ces questions que j’ai lu cet après-midi Passion et désenchantement du ministre Lapalme, une pièce de Claude Corbo, publiée par les Éditions du Septentrion.

C’est une lecture qui m’a fait beaucoup de bien et qui a renforcé ma conviction qu’il n’est pas possible de voir le développement du livre numérique comme une opportunité d’affaires sans y voir aussi un sujet politique, un projet de société — un projet qui doit forcément être porté par une vision à long terme et qui doit faire appel à notre détermination.

18 commentaires

  1. Une lecture étrangement actuelle en France, avec les arbitrages sur l’emploi du « Grand emprunt » pour la numérisation du patrimoine.

    PS: réflexion et débat sur culture, économie et droits des lecteurs, au-delà de la politique, se révèlent bien nécessaires à la lecture de la clause suivante des conditions de vente des Éditions du Septentrion :
    « Vous n’avez pas le droit de dupliquer le fichier pour le transférer, par quelque moyen, à un membre de votre famille, un ami ou une quelconque personne autre que vous-même. »
    J’espère avoir au moins le droit de transférer le fichier, sans en garder copie.

  2. Je lis souvent des livres numériques sous licence Creative Commons. Actuellement, je lis « The Public Domain: Enclosing the Commons of the Mind », c’est en plein dans le sujet…

    Je trouve que dans les débats actuels sur la commercialisation des livres numériques on fait comme si les livres libres n’existaient pas. C’est dommage car on risque de créer des situations difficiles pour ce genre d’ouvrage. La politique du prix unique, par exemple, va s’appliquer comment dans ce cas? Peut-on avoir un prix qui est « faites un don si vous le désirez »?

  3. André: prix unique ne veut pas dire un seul prix pour tout les livres. Ça veut essentiellement dire que c’est l’éditeur qui fixe le prix de vente au détail et que les détaillants devront le respecter (et donc que le prix sera le même partout). Rien n’empêche ce que tu évoques.

  4. Bien du mal à comprendre les attendus secrets de ce billet, et pourtant si longtemps que je te lis:
    quand je mets un texte en ligne sur iTunes, FNAC ou ePagine etc, bien sûr que c’est moi qui fixe le prix de vente, avec 1 ISBN par offre, selon leurs spécificités, leurs performances, et les coûts de transaction selon contrat avec chacun
    j’ai pleine liberté de fixer éventuellement des prix différents, mais après c’est tout automatique, personne ne modifie?
    bon, d’accord, on ne roule pas Lamborghini et non ne joue pas dans le clan des Seigneurs où tu officies
    mais j’ai l’impression que tu nous en dis trop ou pas assez?

  5. François: je ne remets pas en question du tout que chaque éditeur puisse faire ses propres stratégies commerciales. C’est tout le contraire!

    Est-ce que tu sais que Amazon, Sony, Google et d’autred revendiquent le droit de fixer eux mêmes le prix de détail des livres, indépendamment des choix de l’éditeur? Est-ce que tu acceptes ça?

    Tu accepterais qu’Amazon coupe tes prix et que cela provoque le désordre dans le réseau que tu construits avec patience et détermination depuis des années?

    C’est de ça qu’il s’agit.

  6. C’est pourtant la base du wholesale model sur lequel ils s’appuient partout ailleurs. Tant mieux si leur position évolue. Je suis le premier à m’en réjouir.

    Sur le fond, ce que je dis c’est que le monde du livre est un système et qu’il faut l’analyser comme tel. Je ne sais pas quel autre non-dit tu peux détecter dans mes propos. J’ai l’impression d’être très constant à ce sujet.

  7. Le débat qui se poursuit doit grimper d’un cran.
    Comment concilier la désintermédiation innée du web avec l’affaissement de ses infrastructures (diffuseurs/détaillants) pour rendre le livre plus accessible et plus largement diffusé? Restons-nous accrochés à un modèle d’affaires très XIXe siècle dans le seul but, non de promouvoir le livre mais de protéger un très vieux modèles d’affaires que les autres secteurs d’activités économiques (voyages, disque, film, etc.) ont vu disparaître? Quand verrons-nous les diffuseurs et libraires devenir de véritables animateurs culturels plutôt que des dépositaires de bouquins poussiéreux?
    Ce n’est pas une question de technologie mais davantage un débat d’idéologie commerciale. Si on doit se cacher derrière des lois quel que soit le secteur d’activité, c’est que le secteur est gravement malade.

  8. « Quand verrons-nous les diffuseurs et libraires devenir de véritables animateurs culturels plutôt que des dépositaires de bouquins poussiéreux? »

    Sortons d’abord du cliché — quand vous avez vu la dernière fois une librairie qui avait l’air d’un dépôts de bouquins poussiéreux?

    Cette remarque faite, nous souhaitons la même chose: favoriser l’animation culturelle (qui est en soit une forme de médiation donc attention aux discours sur la désintermédiation) et faire en sorte que les libraires, entre autres, occupent une place prépondérante dans cette animation.

    Sauf que si c’est facile à dire ainsi, il faut bien également tenir compte de la réalité: comment accompagnons-nous la transformation de l’écosystème qui soutient la production éditoriale d’ici? Comment accompagnons-nous les libraires et les bibliothécaires (notamment, et avec les moyens de l’État — et sans gêne!) pour éviter que le système n’implose tout simplement, comme ça put être le cas en musique?

    Nous sommes également d’accord sur le fait que ce n’est pas essentiellement une question de technologie, mais d’idéologie commerciale — et, j’ose le redire, de projet de société.

    Quant à l’idée de se cacher derrière les lois, je ne m’y reconnais pas tellement. Une loi, ce doit être un moyen, un outil, pas un paravent.

    Quoi qu’il en soit, je pense que nous sommes d’accord sur l’essentiel — c’est sur les moyens, la méthode et le rythme que nos points de vue diffèrent.

  9. Loi loi du livre au Québec, qui date de 1981, avait comme préoccupation première le lecteur. Aujourd’hui, les divers intervenants se cachent derrière un corporatisme qui ignore totalement les intérêts du lecteur. Qui pourtant décidera, au final, de l’avenir du livre.

    Mettre derrière nous nos préjugés et nos façons de faire relève hélas de l’utopie. J’ai bien peur que ce manque de réactivité laisse la porte grande ouverte aux gros joueurs américains.

  10. Je suis bien d’accord avec toi Gilles. Et s’il faut adapter le cadre législatif et réglementaire pour l’adapter au numérique (ce que je crois nécessaire — au lieu d’abandonner tout simplement ce levier), cela ne doit certainement pas se faire au détriment de l’intérêt du lecteur (et quel/quels intérêt/s?). Tu as raison de le rappeler.

    Est-ce que je peux oser te demander d’aller un peu plus loin dans ton raisonnement et identifier quelques actions que tu souhaiterais qu’on prennent à court terme et/ou approches que tu privilégierais pour avancer avec une plus grande considération des intérêts des lecteurs?

  11. L’écosystème du livre doit changer. Y a-t-il encore place aujourd’hui à des locataires d’entrepôts de jouer un rôle? Et quel rôle? Entreposer et livrer? Je ne me fais pas d’amis ici et pourtant, mes plus intimes sont du milieu. Ils connaissent ma position. Oui l’écosystème doit changer sans crainte d’implosion. La musique est en pleine expansion avec un nombre inoui de créateurs ajoutant considérablement au patrimoine culturel qui a fait de Montréal un point de mire mondial en musique indie. Avoir réglementé et laissé aux majors toute la place et la production musicale serait demeurée un monde de blockbusters et de succès populaires. Il faut en faire autant avec le livre, accepter de se lobotomiser pour sortir de ce carcan de l’ère industrielle pour laisser aux créateurs et à leurs éditeurs toute la place pour redéfinir ce que doit être le livre à l’ère électronique. Et laisser aux lecteurs avec une plus grande disponibilité de décider le grain de l’ivraie.
    Et de la place des gouvernements, ça aussi demeure une autre dépendance de bien-être, social.

  12. M. Pressault: est-ce que vous reconnaissez qu’il y aura toujours un travail de diffusion qui restera indispensable pour faire connaître les productions éditoriales d’ici — au Québec et à l’étranger? Est-ce que vous reconnaissez que imprimé ou numérique, il est important que des entreprises aient les moyens de faire ce travail de diffusion? Ou est-ce que vous pensez que ce sera dorénavant à chaque artiste de faire, individuellement, ce travail?

    Que l’écosystème du livre doive changer, soit. Mais qu’on nie les interdépendances entre des acteurs qui jouent des rôles complémentaires pour créer, faire connaître les oeuvres et les distribuer me semble un peu simpliste. Or, il me semble qu’il est légitime que tous ces gens soient équitablement rémunérés dans ce système.

  13. Longue vie aux éditeurs, essentiels et aux ludites… pour le reste, il y a les Amazones de ce monde

  14. @ Guy Pressault
    « Y a-t-il encore place aujourd’hui à des locataires d’entrepôts de jouer un rôle? »

    Les entreprises investissant dans la propagande pour le « cloud computing » pourraient bien s’être inspirées de l’écosystème où diffusion et distribution étaient centres de profit plus que prestation de services (« commodities »).

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