Trump et La République

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En ouvrant Facebook ce matin, mon attention a été attirée sur cette courte vidéo choc qui plonge dans La République de Platon pour nous inviter à réfléchir au contexte de l’élection de Donald Trump à la présidence des États-Unis.

— C’est presque trop fort pour être vrai, me suis-je dit… mais c’est sur le site de la BBC, alors…

Alors j’ai pris note de faire quelques recherches plus tard dans la journée pour documenter ça un peu plus. Et je passe à autre chose.

Passant dans le salon après avoir complété la lecture des journaux, je constate que Ana est  plongée dans La République, à partir de l’exemplaire que nous avons étudié au cégep. J’éclate de rire!

— Tu as vu la vidéo toi aussi?

Elle éclate de rire à son tour.

On a donc commencé la fin de semaine en faisant une petite heure de philosophie ensemble — en s’étonnant que le passage du texte auquel la vidéo fait référence ne semble pas exister sur le web dans une version structurée pour faciliter la lecture.

Je suis donc parti d’une version tirée de ce site, pour en faire l’adaptation ci-dessous. C’est moi qui ai ajouté les intertitres, que j’ai puisé dans le texte.

Il n’y a pas à dire, ça invite à la réflexion.

Bonne lecture!

***

LA RÉPUBLIQUE (livre VIII, de 562 à la fin)

La tyranie vient de la démocratie

— Or çà! mon cher camarade, voyons sous quels traits se présente la tyrannie, car, quant à son origine, il est presque évident qu’elle vient de la démocratie.
— C’est évident.
Maintenant, le passage de la démocratie à la tyrannie ne se fait-il de la même manière que celui de l’oligarchie à la démocratie.
— Comment?
— Le bien que l’on se proposait, répondis-je, et qui a donné naissance à l’oligarchie, c’était la richesse, n’est-ce pas?
— Oui
— Or c’est la passion insatiable de la richesse et l’indifférence qu’elle inspire pour tout le reste qui ont perdu ce gouvernement.
— C’est vrai, dit-il.
— Mais n’est-ce pas le désir insatiable de ce que la démocratie regarde comme son bien suprême qui perd cette dernière?
— Quel bien veux-tu dire?
— La liberté, répondis-je. En effet, dans une cité démocratique tu entendras dire que c’est le plus beau de tous les biens, ce pourquoi un homme né libre ne saurait habiter ailleurs que dans cette cité.
— Oui, c’est un langage qu’on entend souvent.
— Or donc – et voilà ce que j’allais dire tout à l’heure – n’est-ce pas le désir insatiable de ce bien, et l’indifférence pour tout le reste, qui change ce gouvernement et le met dans l’obligation de recourir à la tyrannie?
— Comment? demanda-t-il.
— Lorsqu’une cité démocratique, altérée de liberté, trouve dans ses chefs de mauvais échansons, elle s’enivre de ce vin pur au delà de toute décence; alors, si ceux qui la gouvernent ne se montrent pas tout à fait dociles et ne lui font pas large mesure de liberté, elle les châtie, les accusant d’être des criminels et des oligarques.
— C’est assurément ce qu’elle fait, dit-il.
— Et ceux qui obéissent aux magistrats, elle les bafoue et les traite d’hommes serviles et sans caractère; par contre, elle loue et honore, dans le privé comme en public, les gouvernants qui ont l’air de gouvernés et les gouvernés qui prennent l’air de gouvernants. N’est-il pas inévitable que dans une pareille cité l’esprit de liberté s’étende à tout?
— Comment non, en effet?

L’excès de liberté doit aboutir à un excès de servitude

— Qu’il pénètre, mon cher, dans l’intérieur des familles, et qu’à la fin l’anarchie gagne jusqu’aux animaux?
— Qu’entendons-nous par là? demanda-t-il.
— Que le père s’accoutume à traiter son fils comme son égal et à redouter ses enfants, que le fils s’égale à son père et n’a ni respect ni crainte pour ses parents, parce qu’il veut être libre, que le métèque devient l’égal du citoyen, le citoyen du métèque et l’étranger pareillement.
— Oui, il en est ainsi, dit-il.
— Voilà ce qui se produit, repris-je, et aussi d’autres petits abus tels que ceux-ci. Le maître craint ses disciples et les flatte, les disciples font peu de cas des maîtres et des pédagogues. En général les jeunes gens copient leurs aînés et luttent avec eux en paroles et en actions; les vieillards, de leur côté, s’abaissent aux façons des jeunes gens et se montrent pleins d’enjouement et de bel esprit, imitant la jeunesse de peur de passer pour ennuyeux et despotiques.
— C’est tout à fait cela.
— Mais, mon ami, le terme extrême de l’abondance de liberté qu’offre un pareil État est atteint lorsque les personnes des deux sexes qu’on achète comme esclaves ne sont pas moins libres que ceux qui les ont achetées. Et nous allions presque oublier de dire jusqu’où vont l’égalité et la liberté dans les rapports mutuels des hommes et des femmes.
— Mais pourquoi ne dirions-nous pas, observa-t-il, selon l’expression d’Eschyle, « ce qui tantôt nous venait à la bouche?»
— Fort bien, répondis-je, et c’est aussi ce que je fais. A quel point les animaux domestiqués par l’homme sont ici plus libres qu’ailleurs est chose qu’on ne saurait croire quand on ne l’a point vue. En vérité, selon le proverbe, les chiennes y sont bien telles que leurs maîtresses; les chevaux et les ânes, accoutumés à marcher d’une allure libre et fière, y heurtent tous ceux qu’ils rencontrent en chemin, si ces derniers ne leur cèdent point le pas. Et il en est ainsi du reste : tout déborde de liberté.
— Tu me racontes mon propre songe, dit-il, car je ne vais presque jamais à la campagne que cela ne m’arrive.
— Or, vois-tu le résultat de tous ces abus accumulés? Conçois-tu bien qu’ils rendent l’âme des citoyens tellement ombrageuse qu’à la moindre apparence de contrainte ceux-ci s’indignent et se révoltent? Et ils en viennent à la fin, tu le sais, à ne plus s’inquiéter des lois écrites ou non écrites, afin de n’avoir absolument aucun maître.
— Je ne le sais que trop, répondit-il.
— Eh bien ! mon ami, repris-je, c’est ce gouvernement si beau et si juvénile qui donne naissance à la tyrannie, du moins à ce que je pense.
— Juvénile, en vérité ! dit-il; mais qu’arrive-t-il ensuite?
— Le même mal, répondis-je, qui, s’étant développé dans l’oligarchie, a causé sa ruine, se développe ici avec plus d’ampleur et de force, du fait de la licence générale, et réduit la démocratie à l’esclavage; car il est certain que tout excès provoque ordinairement une vive réaction, dans les saisons, dans les plantes, dans nos corps, et dans les gouvernements bien plus qu’ailleurs.
— C’est naturel.
—Ainsi, l’excès de liberté doit aboutir à un excès de servitude, et dans l’individu et dans l’État.
— Il le semble, dit-il.
— Vraisemblablement, la tyrannie n’est donc issue d’aucun autre gouvernement que la démocratie, une liberté extrême étant suivie, je pense, d’une extrême et cruelle servitude.
— C’est logique.

Partageons par la pensée une cité démocratique en trois classes

— Mais ce n’est pas cela, je crois, que tu me demandais.
—Tu veux savoir quel est ce mal, commun à l’oligarchie et à la démocratie, qui réduit cette dernière à l’esclavage.
— C’est vrai
— Eh bien ! j’entendais par là cette race d’hommes oisifs et prodigues, les uns plus courageux qui vont à la tête, les autres, plus lâches qui suivent. — Nous les avons comparés à des frelons, les premiers munis, les seconds dépourvus d’aiguillon.
— Et avec justesse, dit-il.
— Or, ces deux espèces d’hommes, quand elles apparaissent dans un corps politique, le troublent tout entier, comme font le phlegme et la bile dans le corps humain. Il faut donc que le bon médecin et législateur de la cité prenne d’avance ses précautions, tout comme le sage apiculteur, d’abord pour empêcher qu’elles y naissent, ou, s’il n’y parvient point, pour les retrancher le plus vite possible avec les alvéoles mêmes.
— Oui, par Zeus ! s’écria-t-il, c’est bien là ce qu’il faut faire.
— Maintenant, repris-je, suivons ce procédé pour voir plus nettement ce que nous cherchons.
— Lequel?
— Partageons par la pensée une cité démocratique en trois classes, qu’elle comprend d’ailleurs en réalité. La première est cette engeance, qui par suite de la licence publique ne s’y développe pas moins que dans l’oligarchie.
— C’est vrai.
— Seulement elle y est beaucoup plus ardente.
— Pour quelle raison?
— Dans l’oligarchie, dépourvue de crédit et tenue à l’écart du pouvoir, elle reste inexercée et ne prend point de force; dans une démocratie, au contraire, c’est elle qui gouverne presque exclusivement; les plus ardents de la bande discourent et agissent; les autres, assis auprès de la tribune, bourdonnent et ferment la bouche au contradicteur; de sorte que, dans un tel gouvernements toutes les affaires sont réglées par eux, à l’exception d’un petit nombre.
— C’est exact, dit-il.
— Il y a aussi une autre classe qui se distingue toujours de la multitude.
— Laquelle?
— Comme tout le monde travaille à s’enrichir, ceux qui sont naturellement les plus ordonnés deviennent, en général, les plus riches.
— Apparemment.
— C’est là, j’imagine, que le miel abonde pour les frelons et qu’il est le plus facile à exprimer.
— Comment, en effet, en tirerait-on de ceux qui n’ont que peu de chose?
— Aussi est-ce à ces riches qu’on donne le nom d’herbe à frelons?
— Oui, un nom de ce genre, répondit-il.
— La troisième classe c’est le peuple : tous ceux qui travaillent de leurs mains, sont étrangers aux affaires, et ne possèdent presque rien. Dans une démocratie cette classe est la plus nombreuse et la plus puissante lorsqu’elle est assemblée.
— En effet, dit-il; mais elle ne s’assemble guère, à moins qu’il ne lui revienne quelque part de miel.
— Aussi bien lui en revient-il toujours quelqu’une, dans la mesure où les chefs peuvent s’emparer de la fortune des possédants et la distribuer au peuple, tout en gardant pour eux la plus grosse part.
— Certes, c’est ainsi qu’elle reçoit quelque chose.
— Cependant, les riches qu’on dépouille sont, je pense, obligés de se défendre : ils prennent la parole devant le peuple et emploient tous les moyens qui sont en leur pouvoir.
— Sans doute.
— Les autres, de leur côté, les accusent, bien qu’ils ne désirent point de révolution, de conspirer contre le peuple et d’être des oligarques.
— Assurément.
— Or donc, à la fin, lorsqu’ils voient que le peuple, non par mauvaise volonté mais par ignorance, et parce qu’il est trompé par leurs calomniateurs, essaie de leur nuire, alors, qu’ils le veuillent ou non, ils deviennent de véritables oligarques; et cela ne se fait point de leur propre gré : ce mal, c’est encore le frelon qui l’engendre en les piquant.
— Certes !
— Dès lors ce sont poursuites, procès et luttes entre les uns et les autres.
— Sans doute.
— Maintenant, le peuple n’a-t-il pas l’invariable habitude de mettre à sa tête un homme dont il nourrit et accroît la puissance?
— C’est son habitude, dit-il.
— Il est donc évident que si le tyran pousse quelque part, c’est sur la racine de ce protecteur et non ailleurs qu’il prend tige.
— Tout à fait évident.

De protecteur du peuple à tyran accompli

— Mais où commence la transformation du protecteur en tyran? N’est-ce pas évidemment lorsqu’il se met à faire ce qui est rapporté dans la fable du temple de Zeus Lycéen en Arcadie?
— Que dit la fable? demanda-t-il.
— Que celui qui a goûté des entrailles humaines, coupées en morceaux avec celles d’autres victimes, est inévitablement changé en loup. Ne l’as-tu pas entendu raconter?
— Si.
— De même, quand le chef du peuple, assuré de l’obéissance absolue de la multitude, ne sait point s’abstenir du sang des hommes de sa tribu, mais, les accusant injustement, selon le procédé favori de ses pareils, et les traînant devant les tribunaux, se souille de crimes en leur faisant ôter la vie, quand, d’une langue et d’une bouche impies, il goûte le sang de sa race, exile et tue, tout en laissant entrevoir la suppression des dettes et un nouveau partage des terres, alors, est-ce qu’un tel homme ne doit pas nécessairement, et comme par une loi du destin, périr de la main de ses ennemis, ou se faire tyran, et d’homme devenir loup?
— Il y a grande nécessité, répondit-il.
— Voilà donc, repris-je, l’homme qui fomente la sédition contre les riches.
— Oui.
— Or, si après avoir été chassé, il revient malgré ses ennemis, ne revient-il pas tyran achevé?
— Evidemment.
— Mais si les riches ne peuvent le chasser, ni provoquer sa perte en le brouillant avec le peuple, ils complotent de le faire périr en secret, de mort violente.
— Oui, dit-il, cela ne manque guère d’arriver.
— C’est en pareille conjoncture que tous les ambitieux qui en sont venus là inventent la fameuse requête du tyran, qui consiste à demander au peuple des gardes de corps pour lui conserver son défenseur.
— Oui vraiment.
— Et le peuple en accorde, car s’il craint pour son défenseur, il est plein d’assurance pour lui-même.
—  Sans doute.
— Mais quand un homme riche et par là-même suspect d’être l’ennemi du peuple voit cela, alors, ô mon camarade, il prend le parti que l’oracle conseillait à Crésus, et « le long de l’Hermos au lit caillouteux il fuit, n’ayant souci d’être traité de lâche. »
— Et aussi bien n’aurait-il pas à craindre ce reproche deux fois !
— Et s’il est pris dans sa fuite, j’imagine qu’il est mis à mort.
— Inévitablement.
— Quant à ce protecteur du peuple, il est évident qu’il ne gît point à terre «de son grand corps couvrant un grand espace soi. », au contraire, après avoir abattu de nombreux rivaux, il s’est dressé sur le char de la cité, et de protecteur il est devenu tyran accompli.
— Ne fallait-il pas s’y attendre?

Susciter des guerres, pour que le peuple ait besoin d’un chef

— Examinons maintenant, repris-je, le bonheur de cet homme et de la cité on s’est formé un semblable mortel.
— Parfaitement, dit-il, examinons.
— Dans les premiers jours, il sourit et fait bon accueil à tous ceux qu’il rencontre, déclare qu’il n’est pas un tyran, promet beaucoup en particulier et en public, remet des dettes, partage des terres au peuple et à ses favoris, et affecte d’être doux et affable envers tous, n’est-ce pas?
— II le faut bien, répondit-il.
— Mais quand il s’est débarrassé de ses ennemis du dehors, en traitant avec les uns, en ruinant les autres, et qu’il est tranquille de ce côté, il commence toujours par susciter des guerres, pour que le peuple ait besoin d’un chef.
— C’est naturel.
— Et aussi pour que les citoyens, appauvris par les impôts, soient obligés de songer à leurs besoins quotidiens, et conspirent moins contre lui.
— Evidemment.
— Et si certains ont l’esprit trop libre pour lui permettre de commander, il trouve dans la guerre, je pense, un prétexte de les perdre, en les livrant aux coups de l’ennemi. Pour toutes ces raisons, il est inévitable qu’un tyran fomente toujours la guerre.
— Inévitable.
— Mais ce faisant, il se rend de plus en plus odieux aux citoyens.
— Comment non?

L’obligation de vivre avec des gens méprisables ou de renoncer à la vie

— Et n’arrive-t-il pas que, parmi ceux qui ont contribué à son élévation, et qui ont de l’influence, plusieurs parlent librement soit devant lui, soit entre eux, et critiquent ce qui se passe- du moins les plus courageux?
— C’est vraisemblable.
— Il faut donc que le tyran s’en défasse, s’il veut rester le maître, et qu’il en vienne à ne laisser, parmi ses amis comme parmi ses ennemis, aucun homme de quelque valeur.
— C’est évident.
— D’un oeil pénétrant il doit discerner ceux qui ont du courage, de la grandeur d’âme, de la prudence, des richesses; et tel est son bonheur qu’il est réduit, bon gré mal gré, à leur faire la guerre à tons, et à leur tendre des pièges jusqu’à ce qu’il en ait purgé l’État !
— Belle manière de le purger !
— Oui, dis-je, elle est à l’opposé de celle qu’emploient les médecins pour purger le corps; ceux-ci en effet font disparaître ce qu’il y a de mauvais et laissent ce qu’il y a de bon : lui fait le contraire.
— Il y est contraint, s’il veut conserver le pouvoir.
— Le voilà donc lié par une bienheureuse nécessité, qui l’oblige à vivre avec des gens méprisables ou à renoncer à la vie !
— Telle est bien sa situation, dit-il.
— Or, n’est-il pas vrai que plus il se rendra odieux aux citoyens par sa conduite, plus il aura besoin d’une garde nombreuse et fidèle?
— Sans doute.
— Mais quels seront ces gardiens fidèles? D’où les fera-t-il venir?
— D’eux-mêmes, répondit-il, beaucoup voleront vers lui, s’il leur donne salaire.
— Par le chien ! il me semble que tu désignes là des frelons étrangers, et de toutes sortes.
— Tu as vu juste.
— Mais de sa propre cité qui aura-t-il? Est-ce qu’il ne voudra pas…
— Quoi?
— Enlever les esclaves aux citoyens et, après les avoir affranchis, les faire entrer dans sa garde.
— Certainement. Et aussi bien ce seront là ses gardiens les plus fidèles.
— En vérité, d’après ce que tu dis, elle est bienheureuse la condition du tyran, s’il prend de tels hommes pour amis et confidents, après avoir fait mourir les premiers !
— Et pourtant il ne saurait en prendre d’autres.
— Donc, ces camarades l’admirent, et les nouveaux citoyens vivent en sa compagnie. Mais les honnêtes gens le haïssent et le fuient, n’est-ce pas?
— Hé! peuvent-ils faire autrement?
— Ce n’est donc pas sans raison que la tragédie passe, en général, pour un art de sagesse, et Euripide pour un maître extraordinaire en cet art.
— Pourquoi donc?
— Parce qu’il a énoncé cette maxime de sens profond, à savoir « que les tyrans deviennent habiles par le commerce des habiles»; et il entendait évidemment par habiles ceux qui vivent dans la compagnie du tyran.
— Il loue aussi, ajouta-t-il, la tyrannie comme divine et lui décerne bien d’autres éloges, lui et les autres poètes.
— Ainsi donc, en tant que gens habiles, les poètes tragiques nous pardonneront, à nous et à ceux dont le gouvernement se rapproche du nôtre, de ne point les admettre dans notre État, puisqu’ils sont les chantres de la tyrannie.
— Je crois, dit-il, qu’ils nous pardonneront, du moins ceux d’entre eux qui ont de l’esprit.
— Ils peuvent, je pense, parcourir les autres cités, y rassembler les foules, et, prenant à gages des voix belles, puissantes et insinuantes, entraîner les gouvernements vers la démocratie et la tyrannie.
— Sûrement.
— D’autant plus qu’ils sont payés et comblés d’honneurs pour cela, en premier lieu par les tyrans, en second lieu par les démocraties; mais à mesure qu’ils remontent la pente des constitutions, leur renommée faiblit, comme si le manque de souffle l’empêchait d’avancer.
— C’est exact.

Si le peuple se fâche…

— Mais, repris-je, nous nous sommes écartés du sujet. Revenons-en à l’armée du tyran, cette troupe belle, nombreuse, diverse, et toujours renouvelée, et voyons comment elle est entretenue.
— Il est évident, dit-il, que si la cité possède des trésors sacrés, le tyran y puisera, et tant que le produit de leur vente pourra suffire, il n’imposera pas au peuple de trop lourdes contributions.
Mais quand ces ressources lui manqueront?
— Alors, il est évident qu’il vivra du bien de son père, lui, ses commensaux, ses favoris et ses maîtresses.
— Je comprends, dis-je : le peuple qui a donné naissance au tyran le nourrira, lui et sa suite.
— Il y sera bien obligé.
— Mais que dis-tu? Si le peuple se fâche et prétend qu’il n’est point juste qu’un fils dans la fleur de l’âge soit à la charge de son père, qu’au contraire, le père doit être nourri par son fils; qu’il ne l’a point mis au monde et établi pour devenir lui-même, quand son fils serait grand, l’esclave de ses esclaves, et pour le nourrir avec ces esclaves-là et le ramassis de créatures qui l’entourent, mais bien pour être délivré, sous son gouvernement, des riches et de ceux qu’on appelle les honnêtes gens dans la cité; que maintenant il lui ordonne de sortir de l’État avec ses amis, comme un père chasse son fils de la maison, avec ses indésirables convives…
— Alors, par Zeus! il connaîtra ce qu’il a fait quand il a engendré, caressé, élevé un pareil nourrisson, et que ceux qu’il prétend chasser sont plus forts que lui.
— Que dis-tu? m’écriai-je, le tyran oserait violenter son père, et même, s’il ne cédait pas, le frapper?
— Oui, répondit-il, après l’avoir désarmé.
— D’après ce que tu dis le tyran est un parricide et un triste soutien des vieillards; et nous voilà arrivés, ce semble, à ce que tout le monde appelle la tyrannie ; le peuple, selon le dicton, fuyant la fumée de la soumission à des hommes libres, est tombé dans le feu du despotisme des esclaves, et en échange d’une liberté excessive et inopportune, a revêtu la livrée de la plus dure et la plus amère des servitudes,
— C’est, en effet, ce qui arrive,
— Eh bien ! demandai-je, aurions-nous mauvaise grâce à dire que nous avons expliqué de façon convenable le passage de la démocratie à la tyrannie, et ce qu’est celle-ci une fois formée?
— L’explication convient parfaitement, répondit-il.

***

2 commentaires

  1. Merci pour cette lecture fort intéressante. En lisant ce texte, je faisais des liens avec la Pédagogie des opprimés, de Paulo Freire, que je dois lire pour mon cours de Pédagogie critique. On pourra en reparler bientôt autour d’une petite bouffe.

  2. Merci pour ces liens avec l’histoire, la philosophie. Ce matin, Louis Cornellier écrit en page F6 du Devoir un article sur le dernier livre de Bernard Émond, « Camarade, ferme ton poste ». Une des citations fulgurantes de M. Émond: « nous sommes libres pour rien ». Je dois lire ces textes sans plus attendre, surtout après avoir lu ton texte de ce matin. Merci encore!

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