Vision politique et réalité économique

grelq

Le colloque étudiant du GRÉLQ/CRILCQ se tenait jeudi et vendredi à l’Université de Sherbrooke sous le thème «Les transformations du monde du livre à l’ère du numérique». Le programme de l’événement était varié. Les présentations auxquelles j’ai assisté vendredi étaient toutes très intéressantes.

Colloque étudiant du GRÉLQ | Sherbrooke | 16 et 17 avril 2015

La première présentation m’a évidemment particulièrement touché. Joanie Grenier y présentait un travail réalisé à la maîtrise au sujet de l’Entrepôt numérique, développé par De Marque en partenariat avec l’Association nationale des éditeurs de livres. Wow… l’effet de mise en perspective était saisissant. Presque huit ans de travail acharné, les mains dedans tous les jours pour inventer le chemin, une décision à la fois… et voilà une description de notre parcours décrit avec beaucoup de recul — fruit de l’analyse de toutes les traces que nous avons laissées derrière nous! Bravo à Joanie, et bravo à toute l’équipe de De Marque pour ce qui est maintenant devenu l’objet d’études!

J’avais accepté d’intervenir en fin de journée, comme conférencier, en me disant que ce serait l’occasion de formaliser un peu certaines réflexions qui me trottent dans la tête depuis quelques mois.

Ma présentation portait le titre: «De l’imprimé au numérique: l’étape du choc entre la volonté politique et la réalité économique». Elle suivait grosso modo le raisonnement suivant:

  • Mon regard est celui d’un entrepreneur engagé, pour qui l’entrepreneuriat est aussi une manière de participer à la réalisation d’un projet de société — où la culture devrait avoir un rôle prépondérant.
  • Dans de nombreux pays, comme au Québec, on considère que le livre n’est pas un produit comme les autres.
  • Dans ces pays, des lois et des règlements encadrent le marché du livre — c’est le cas au Québec.
  • Retour rapide sur la Loi 51 et ses principaux mécanismes.
  • Constat que l’avènement du livre numérique échappe complètement au cadre de la loi 51.
  • Devant ce constat, le milieu a souvent fait appel à « l’esprit de la loi 51 » — à qui j’ai donné une apparence espiègle, pour les fins de la présentation (c’était vendredi après-midi, après tout!).
  • Constat que ce réflexe du milieu a été super efficace pour franchir un certain nombre d’étapes et se donner un premier ensemble de moyens pour aborder la transformation du monde du livre.
  • Mais constat, aussi, que pour y arriver, il a fallu déployer beaucoup de ressources, faire de la place à de nouveaux intervenants, revoir les frontières des rôles et des responsabilités de chacun, prendre en charge de nouveaux coûts, etc. — et que le modèle économique, lui, n’a pas toujours pris en compte ces ajouts et modifications.
  • On a établi, par exemple, des paramètres financiers semblables pour la vente des livres numériques aux particuliers et pour la vente aux bibliothèques, alors que les structures de coûts sont très différentes dans les deux cas.
  • Résultat: on est aujourd’hui dans un modèle qui s’est construit en faisant largement appel à l’esprit de la loi 51, à partir d’une vision politique du marché, mais qui est de plus en plus inadéquat pour rendre compte de la réalité économique correspondante.
  • Ce déséquilibre économique est source de vulnérabilité pour les infrastructures qu’on a mises en place.
  • C’est un défi pressant, pour les différents acteurs de l’industrie, de trouver les moyens pour faire mieux correspondre la vision politique qu’on a du marché du livre (mais quelle est-elle, justement?) et la réalité économique qui a pris forme au cours des sept ou huit dernières années.
  • L’esprit de la loi 51 nous a rendu de grands services, mais il nous a aussi joué quelques tours et mis sur quelques fausses pistes… il est essentiel de s’interroger rapidement à leur sujet.

Je place ici le support visuel de ma présentation (en format pdf), même si sans mes propos, c’est probablement difficile d’y suivre le fil de ma réflexion.

De l’imprimé au numérique: l’étape du choc entre la volonté politique et la réalité économique | Présentation au colloque du GRÉLQ (format pdf) | 17 avril 2015

Tant mieux si la discussion peut se poursuivre ici — ou ailleurs sur le Web. Je pense que c’est nécessaire.

[photo: René Audet, via Twitter]

4 commentaires

  1. Je suis tout à fait d’accord avec ton exposé Clément. Dommage que je n’ai pu assister à ta présentation. Il est vraiment temps de se dire les vraies affaires sur le dossier des livres numériques. On a maintenant une des meilleures expertises au monde pour être en mesure de se poser les bonnes questions et revoir les habitudes. À quand la discussion? Faites-moi signe!

  2. Très intéressant, cher Clément.

    Pourrais-tu expliciter ta pensée, notamment en regard du déséquilibre économique dont tu parles, et des fausses pistes sur lesquels nous auraient entraîné cette volonté consensuelle de suivre, dans la mesure du possible, l’esprit de la loi 51 ?

    Je vois bien qu’il y a plusieurs éléments de réponse dans les diapos de la présentation, mais sans ton commentaire, on a l’impression de manquer quelque chose, et peut-être quelque chose d’important.

    À mon sens, il fallait passer par où nous sommes passé pour être en mesure, aujourd’hui, d’amorcer une réflexions sur l’évolution des rôles de chacun, les structures de coûts, le partage des responsabilités et des revenus. Aurions-nous vraiment pu faire cela il y 4 ans ? Est-ce que cela nous aurait permis d’avoir de meilleurs résultats ?

    Très intéressé à poursuivre cette discussion, essentielle.

  3. Merci Lyne et Jacqueline pour les commentaires.

    Je suis aussi d’accord, Jean-François, qu’il fallait passer par où nous sommes passé pour pouvoir se poser, maintenant, les questions que je soulève dans cette présentation. Je ne regrette rien, bien au contraire (d’où l’esprit de la Loi 51 avec sa cape de Superman)! Non, on aurait pas pu faire ça il y a 4 ans.

    Je pense qu’on peut même dire que si l’idée «d’avancer avec les points de repères qu’on avait, pour ensuite s’ajuster, au regard des données et des observations qu’on allait avoir», pouvait être perçue comme un peu subversive… elle se sera révélée particulièrement efficace pour nous permettre de franchir les obstacles. Il reste toutefois à faire le bout «s’ajuster ensuite en fonction de…». Et si on ne le fait pas… on sera passé à côté!

    Un exemple de déséquilibre économique? Je reprendrai l’exemple que j’ai évoqué dans le texte ci-dessus: de mon point de vue, il n’est pas logique que la structure de partage des revenus soit la même dans le cas de la vente au détail et dans celui de la vente aux bibliothèques étant donné que la structure de coûts pour les différents acteurs n’est pas du tout la même (ne serait-ce que parce qu’il n’y a essentiellement qu’un téléchargement, quasi-instantané, à assurer dans un cas, alors qu’il y en a potentiellement 55, répartis sur des années, dans l’autre cas). Je n’irai pas plus dans le détail à ce stade parce que je ne pense pas qu’il aborder cela par une liste d’exemples ou de cas particulier. Il faut plutôt s’engager dans une analyse rigoureuse de l’apport de chacun des acteurs dans ce nouveau marché.

    Les fausses pistes? C’est une réflexion encore plus large… mais disons que la volonté de s’appuyer sur l’esprit de la Loi 51 pour avancer fait que nous avons probablement négligé certains aspects de la transformation du monde du livre. À titre d’exemple, l’esprit de la Loi 51 n’étant d’aucun recours pour nous aider à baliser tout ce qui ne relevait pas de la vente de livres numérique à l’unité (la rémunération en fonction de la lecture, au nombre de pages vues par exemple) — nous avons détourné notre attention de ces nouveaux modèles économiques… mais les offres commerciales n’ont pas arrêtées pour autant de se développer ailleurs dans le monde, et les comportements des consommateurs n’ont pas attendu qu’on se penche sur le sujet pour s’y intéresser… Alors ont est aujourd’hui dans une position quelque peu inconfortable. C’est un exemple, il y en aurait bien d’autres.

    De façon très très générale, la question que je me pose, c’est de savoir si on est pas rendu à un moment où plutôt que de s’accrocher aux mécanismes prévus de la Loi 51 (qu’on associe à l’esprit de la Loi 51), il ne serait pas mieux de revenir aux fondements de cette loi et se remémorer les objectifs qui était poursuivis lors de l’adoption de la loi. Et si on croit toujours à cette vision, à ce projet, quels sont les moyens les plus efficaces pour poursuivre ces objectifs aujourd’hui — en particulier pour ce qui concerne le livre numérique. Et, plus concrètement encore, de quelle façon on peut mettre en place des modèes économiques qui pourront concrétiser cette vision.

    C’est un très vaste chantier, je sais. On ne pourra pas tout résoudre d’un seul coup, mais il faut commencer quelque part. Il faut se mettre en marche sans tarder pour ajuster les modèles économiques à la vision du marché du livre numérique qui nous anime… quitte à s’ajuster de nouveau en cours de route.

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