Ce que j’ai pensé du livre de Sébastien Proulx

J’ai lu dans les derniers jours Un Québec libre est un Québec qui sait lire et écrire. Le livre a suscité quelques réactions positives, mais également de nombreuses critiques assez dures.

J’ai pour ma part apprécié la candeur (un certain abandon des précautions politiques habituelles) avec laquelle le ministre de l’Éducation et de l’Enseignement supérieur s’adresse au lecteur. Je trouve que c’est un choix cohérent avec une phrase importante, qui ne vient que très tard dans le livre: «J’affectionne la philosophie et les gens qui réfléchissent à voix haute».

C’est tout à l’honneur du ministre d’avoir osé réfléchir à son tour à voix haute — en sachant forcément très bien qu’il allait être critiqué pour les incohérences entre le caractère vertueux de son propos et certaines des actions du gouvernement dont il fait partie. Il a osé. Trop peu d’élus le font (et encore moins lorsqu’ils sont ministres). Je pense qu’il faut souligner cela.

Il se trouve des pistes prometteuses dans les propos de Sébastien Proulx, en particulier:

  1. sur l’importance de développer le goût de la lecture au plus jeune âge, de maintenir cet intérêt tout au long de la vie (notamment en valorisant beaucoup plus les auteurs et les autrices)
  2. et sur l’importance de laisser beaucoup plus de latitude aux milieux dans la conduite de l’éducation.

«Le Ministère [doit] mieux soutenir les initiatives du terrain (…) Il doit apprendre à mieux connaître les acteurs et à aller à leur rencontre. Et faire confiance.»

«…il faudra inévitablement s’engager dans une démarche de révision du régime pédagogique, notamment pour y revoir les contenus, mais aussi pour revoir sa structure actuelle, qui ne donne aucune flexibilité au milieu.»

J’ai été par ailleurs étonné par l’importance que l’avènement de l’intelligence artificielle semble prendre dans la réflexion du ministre au sujet de la culture générale. C’est un point sur lequel j’aurais apprécié qu’il développe davantage. Dans un autre contexte peut-être (et pourquoi pas semblable à celui-ci, mais avec un perspective plus «éducative»? une idée pour La Sphère?).

Cela dit, les deux principaux reproches que j’ai envie de formuler à l’auteur sont:

  1. de sous-estimer les conséquences des inégalités socio-économiques en éducation — et le rôle de l’école pour tenter de les surmonter (et, à plus fortes raisons, les ressources que cela exige).
  2. de ne pas suffisamment élaborer (ne serait-ce que sous forme de pistes de réflexion) sur ce que les valeurs et les convictions qu’il plaide pourraient signifier dans la réalité concrète du milieu scolaire. Ça manque d’exemples, de mises en application.

C’est également cette déception (une certaine frustration même) que j’ai eu l’impression de retrouver au cœur du texte publié ce matin dans Le Devoir par deux bibliothécaires scolaires.

Je déplore aussi que le livre ne traite pratiquement que de l’éducation «scolaire». On y trouve très peu de choses sur l’éducation tout au long de la vie, et en particulier pendant notre parcours professionnel — même s’il effleure parfois le sujet, comme dans ce passage:

« Nous sommes dans un contexte favorable aux employés mobiles et aptes à se perfectionner et à apprendre rapidement. Hélas, le Québec compte des milliers de personnes qui sont dépendantes de leur emploi actuel et qui sont fragilisées face à la modernité, au numérique et à l’innovation. »

Ça me semble trop peu vu l’importance du sujet — particulièrement dans le contexte des transformations technologiques qu’il évoque (intelligence artificielle, robotisation, etc.), mais aussi des aspirations de la classe moyenne à améliorer son sort, notamment par de meilleurs salaires et des responsabilités plus stimulantes.

***

En conclusion, c’est un livre dont je recommande la lecture sans hésitation parce qu’il invite à la réflexion, suscite des réactions et — plus encore — parce qu’il peut stimuler l’engagement en faveur de l’éducation.

Toutes des choses dont la société québécoise a plus que jamais besoin.

2 commentaires

  1. Clément,
    Ton commentaire est un peu trop complaisant, à moins que le mot candide n’y prenne le sens que ma mère m’avait expliqué lorsque je m’en suis enquis: « cela veux dire innocent comme dans l’expression – gros innocent ».

    En effet, ce texte n’est pas digne, par sa superficialité, d’un ministre de l’éducation qui côtoie depuis plusieurs mois des penseurs et des spécialistes de la question. Aucune démonstration, peu (très peu) de références, beaucoup de « moi, je pense que », beaucoup de lapalissades (que tu salues avec jovialité). Du populisme à son meilleur, voilà ce que j’ai lu. Pour les solutions, c’est le vide. Plus d’autonomie requière plus de moyens ($). C’est la force du privé – que je ne condamne pas. Dans de petits milieux, l’autonomie est facile à noyauter et, de là, à détourner du bien commun pour le mieux du petit nombre, voir souvent, de sa propre progéniture. Quiconque a siégé sur un conseil d’établissement ou entraîné une équipe de sport a vécu cette expérience.

    Bref, reprenez la lecture de cette ode à l’education à l’aveugle, comme un cv anonyme, et votre appréciation sera peut-être différente.

    En terminant, j’appelle les gens à relire le chapitre 1 (Des élèves ambitieux qui ont le goût de l’effort) qui, dans son essence, place la responsabilité de la réussite scolaire et de « réussir sa vie » sur l’enfant lui-même, nonobstant son milieu de vie. Ce néolibéralisme me fait frémir.

  2. Tu sais Normand, même si je partage plusieurs des critiques que tu formules plus durement que moi dans ton commentaires, je maintiens qu’il faut saluer le choix du ministre de s’exposer à cette critique.

    Je préfère un ministre qui ose — même maladroitement — exposer publiquement sa réflexion qu’un ministre qui garde le silence et ne nous donne pas accès à sa pensée. Ce faisant, ils nous offre l’occasion de s’adresser à lui de façon constructive, autrement que par les modes de revendications traditionnellement adressées à un ministre. Est-ce que c’est de la complaisance de dire ça? Je ne crois pas. Mais je veux bien y réfléchir.

    J’ai, moi aussi, siégé sur des conseils d’établissement (au primaire et secondaire) et je pense que j’aurais pu me servir du livre du ministre pour faire avancer des dossiers (et pas que sur des sujets pour lesquels je suis d’accord avec lui — mais ça importe peu, du moment qu’on avance).

    Quant à ta dernière remarque sur le néo-libéralisme qui marquerait la vision du ministre, c’est un peu à cela aussi que je fais référence quand je dis que je pense qu’il sous-estime l’importance des inéqualités socio-économiques dans la réussite du parcours scolaire — et sur la possibilité de se servir de l’école comme d’un l’ascenceur social (auquel il fait aussi référence).

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