J’ai vécu une aventure ontologique au bord du fleuve ce matin.
C’est bien la dernière chose à laquelle je m’attendais!
J’ai d’abord cru ne rien rapporter. La marée était redescendue, puis remontée pendant mon sommeil… repartant avec une bonne partie de ce qu’elle avait pu déposer à mon intention.
***
J’ai mis mes pieds à l’eau et j’ai fixé l’horizon. Les cormorans pêchaient. J’ai essayé de ne penser à rien — de faire le vide.
Je pense que c’est à partir de là que tout s’est compliqué. C’est bien connu, la nature a horreur du vide…
En reprenant ma marche, j’ai trouvé une magnifique embarcation. Toute faite de bois de grève. Grandiose. On pouvait s’y asseoir aisément à quatre. Elle avait un moteur et une magnifique figure de proue.
Je me suis interrogé: était-ce un objet trouvé? Qu’est-ce qui définit un objet trouvé?
J’ai été sorti de mes questionnements par l’arrivée d’un matelot d’une dizaine d’années, accompagné par sa mère. On a jasé un peu. L’enfant m’a présenté son bateau avec autant de précisions que d’enthousiasme.
Au terme de la conversation, il était devenu impossible de qualifier cette œuvre d’objet trouvé.
En me retournant, j’ai vu dans le sable une petite tige de verdure triomphante à travers le sable.
Un objet trouvé? La nature peut-elle être qualifiée d’objet? Trouvé?
Je ne sais pas ce qui m’est passé par la tête, mais je me suis penché et je l’ai cueillie.
Et j’ai été puni.
De retour au chalet, j’ai fait quelques recherches. J’ai appris qu’il s’agit d’une tige de scirpe maritime. Et on indique clairement « qu’il vaut mieux ne pas la cueillir ».
Cueillir, contradictoire de trouver?
J’ai continué à réfléchir.
***
J’ai dû me faire un deuxième café et retourner sur la grève. Et cette fois j’ai trouvé un objet. Aucun doute!
Un petit bout de plastique transparent avec un fragment d’étiquette.
Sheh, comme Sheherazad — comme une marque de tahini tunisien, dont j’ai pu trouver des images sur le Web, mais que je n’ai trouvé en vente nulle part au Québec. Aurait-il traversé l’océan pour se rendre jusqu’ici?
Sheherazad, comme dans les contes des Mille et une nuits, surtout!
« Les Mille et Une Nuits sont un exemple souvent cité du procédé de mise en abyme, car il raconte l’histoire de Shéhérazade, qui raconte l’histoire d’un personnage, qui parfois va conter quelque chose à son tour. » (source)
Comme je vous raconte des histoires d’objets trouvés, qui racontent eux-mêmes une histoire…
Il était là, à l’aube, sur le rocher, à travers les algues. C’est le contraste qui a attiré mon attention.
Un petit bâton de plastique, creux. Comme une paille. Le souvenir a été immédiat: c’est sûrement un bâton de Chupa Chups.
Chupa Chups est une marque de sucettes créée en 1958 par l’Espagnol Enric Bernat. (…) Elle est présente dans plus de 160 pays à travers le monde. Le nom vient du verbe espagnol chupar, qui signifie « sucer ».
J’ai mis le bâtonnet dans ma poche, sans trop savoir ce que j’en ferais.
Une flûte traversière pour grenouille, comme Demetan, une série que je regardais enfant? La tige d’un haltère pour un personnage que je ferais en pâte à modeler?
Bah… pas sûr…
Il a donc passé une bonne partie de la journée dans ma poche.
Quelque chose m’échappait.
C’est en me réveillant de la sieste que j’ai compris… en lisant le message d’une amie qui m’informait qu’un béluga avait été retrouvé échoué sur la grève… à quelques minutes du chalet!
Il s’en est donc fallu de peu pour que je me retrouve avec la dépouille d’un béluga à mes pieds!
Heureusement, me suis-je dit, le fleuve, dans toute sa bienveillance, a trouvé préférable de déposer à mes pieds une représentation symbolique du béluga. Je l’en remercie.
Il me restait à trouver le lien… pourquoi avoir choisi ce bâtonnet de Chupa Chups en guise de représentation?
Il a fallu que je me casse la tête… mais après quelques heures, j’ai fini par trouver!
Le fleuve est manifestement un fin connaisseur de l’histoire de l’art…
Saviez-vous que le logo de Chupa Chups a été créé par Salvador Dali? Moi non plus!
On raconte que c’est à la terrasse d’un café, avec son ami Bernat, que Dalí a griffonné le célèbre logo marguerite, et qu’il a dicté d’apposer le visuel sur le dessus de la sucette plutôt que sur le côté, pour lui offrir un meilleur impact sur le consommateur.
Salvador Dalí, qui est considéré comme un des plus célèbres peintre du XXe siècle, et un des principaux représentants du surréalisme — un mouvement auquel il aurait été initié par Joan Miró.
Miró… dont l’œuvre a été guidée, m’a appris Wikipedia, par une schématisation des formes, qui va jusqu’à réduire parfois l’objet à une simple ligne droite.
Comme un petit bâton blanc pour représenter un béluga.
J’ai zigzagué sur la grève ce matin, en prenant le temps de m’asseoir parfois sur les rochers. C’est les vacances après tout.
Une petite pierre a attiré mon attention ici, un bout de plastique un peu plus loin (un couvercle de plat Tupperware cassé, probablement), et un fragment de céramique. Je les ai mis dans ma poche au fur et à mesure.
Et ce bout de plastique numéroté aussi, qui m’a beaucoup intrigué.
J’ai déposé tout ça en vrac sur la petite table à côté de mon fauteuil d’écriture.
Qu’est-ce que j’avais là pour inspirer un texte? Que pouvait bien être ce code? Le scellé brisé lors d’un cambriolage? De quoi reconnaître un casier de pêche? Et si c’était l’identification d’un animal suivi par la science? Un animal qui serait mort? Ou qui aurait simplement réussi à s’en libérer?
J’ai aimé l’idée que ce numéro maintenant inutile témoignait que quelque chose s’était enfui, libéré, affranchi. Mais quoi?
Parce que j’ai rapidement pu constater que les bagues qu’on place aux pattes des oiseaux n’ont pas du tout cette apparence. Ce n’était pas un oiseau. Alors quoi?
Et si c’était le numéro d’une image? D’une photo?
Google: img_0959958
La photo d’un drapeau français est apparue à mon écran.
J’ai vérifié deux fois tellement j’étais stupéfait. Le nom du fichier était bien IMG_0959958.jpg
J’ai regardé à nouveau sur la petite table à côté de moi: le petit bout de plastique bleu, la céramique blanche, le caillou rouge…
L’image numérisée du drapeau français s’était donc échappée! Elle s’était matérialisée sur la grève en laissant derrière elle le numéro qui lui avait été attribuée par l’ordinateur.
« Ok, là tu pousses un peu fort… c’est invraisemblable ton histoire », me direz-vous peut-être. Je sais, c’est difficile à croire.
Mais si je vous dis qu’on est le 14 juillet… Il me semble que ça devient soudainement plus plausible, non?
Premier jour de vacances: un chapeau neuf sur la tête, les pieds dans l’eau, l’esprit libre. Et cette cannette de Black Label déposée à mes pieds par le fleuve.
Antiquité ou simple vestige d’une récente soirée d’amis sur les rochers?
Combien de temps il faut à une cannette pour perdre sa couleur? Et pour être usée de cette façon par le sable?
À la recherche d’indices, j’ai utilisé tous les codes que j’ai pu trouver sur la cannette. Sans grand succès.
J’ai demandé à Google de me présenter des images de l’évolution du marketing des cannettes de Black Label au fil des ans. Conclusion évidente: ce n’est vraisemblablement pas une antiquité. Dommage.
Mais je suis retombé du même coup sur plusieurs vieilles publicités de Black Label — à une époque où j’étais (plus) jeune. Des publicités très fortes, en noir et blanc, avec une touche de rouge sang.
J’ai aussi pu lire un article de La Presse, qui évoque l’audace de la stratégie publicitaire de la Black Label à la fin des années 80:
« La Black a incarné son époque, la fin des années 80, avec une image provocante, androgyne, psychotronique. (…) Pour Luc Dupont, professeur de publicité à l’Université d’Ottawa, le succès de la Black Label réside dans l’une des campagnes publicitaires les plus audacieuses au Québec. (…) C’était très risqué, l’aventure Black Label (…) C’était la première fois qu’une entreprise se payait au complet les bandes de la patinoire lors d’un affrontement Canadien-Nordiques. Dans certains matchs, O’Keefe, qui commercialisait la bière, s’était même payé le luxe de présenter les mises en jeu… en noir et blanc. Clin d’œil au slogan «En noir et black». »
J’ai trouvé cette information fascinante!
J’ai aussitôt voulu (re?)voir ces publicités et cette mise au jeu. J’ai donc fait de nouvelles recherches.
Rien sur Google, je me suis donc tourné vers ChatGPT, qui m’a rapidement confirmé cette anecdote, sans toutefois satisfaire mon désir d’en voir des images.
J’ai demandé des précisions sur la date de la partie au cours de laquelle Black Label avait fait ça. Réponse: le 20 avril 1984, soit le soir de la célèbre Bataille du Vendredi saint.
J’ai trouvé ça tout simplement incroyable. Quelle belle histoire!
De retour sur Youtube, j’ai pu trouver ds tonnes de vidéos de cette partie. Sauf que…
Sauf qu’il n’y a aucune publicité sur les bandes de la patinoire du Forum pendant cette partie. Il y a quelque chose qui ne fonctionne pas.
À la recherche d’une explication, je suis retourné vers ChatGPT, à qui j’ai demandé de faire une recherche approfondie.
Après de longues minutes, sa réponse:
« Il s’agit d’une anecdote répandue, mais non vérifiée par des documents publics. Je n’ai pu trouver aucune preuve fiable (articles de presse, archives vidéo, sources officielles) indiquant que Carling Black Label ait réellement payé pour diffuser la mise au jeu d’un match de hockey en noir et blanc dans un but publicitaire. »
J’ai trouvé ça décevant. J’étais même contrarié. L’histoire était tellement belle… et tellement plausible!
Il y avait forcément une explication — d’autant que je l’avais lue dans La Presse, alors…
***
Je suis donc retourné sur Youtube à la recherche d’autres images, pour pouvoir continuer à y croire.
C’est à ce moment que je suis tombé sur cette conférence:
Ma perplexité a subitement changé de sujet.
Comment donc un professeur de l’Université de Nantes — spécialisé dans les relations internationales européennes aux XVIIe et XVIIIe siècles, la culture de la guerre et de la paix, et l’histoire de la neutralité dans la longue durée — avait bien pu s’intéresser à la Bataille du Vendredi saint?
J’avais besoin de comprendre, et pour ça, de faire de nouvelles recherches…
Résultat: Éric Schnakenbourg est né le 27 mars 1970 à Amiens. Son père est historien, professeur émérite d’histoire à l’Université de Picardie. Enfant, il s’est passionné pour le hockey sur glace, à un moment où le club des Gothiques d’Amiens était l’une des meilleures écoles de hockey junior en France. Il a été sélectionné à plusieurs reprises en équipe de France junior à la fin des années 1980. Il a fait carrière comme hockeyeur professionnel avant de devenir professeur d’université.
Une histoire tellement improbable!
Et pourtant, cette fois, j’ai pu rapidement confirmer tout ça par des sources fiables.
***
J’en suis venu à croire que le fleuve avait déposé cette vieille cannette à mes pieds en guise prélude à mes vacances, pour me rappeler que les choses les plus improbables sont parfois souvent plus vraies que bien des choses qui peuvent paraître plus plausibles.
J’ai choisi d’y voir une leçon d’optimisme, à une époque où on passe notre temps à craindre le pire comme s’il était inévitable, alors qu’on devrait être guidés par la confiance que le mieux peut encore très bien se concrétiser.
—
Post scriptum — Coïncidence presqu’invraisemblable, alors que je venais tout juste terminer la rédaction de ce texte, mon fil Instagram m’a suggéré un extrait d’entrevue qui le complète merveilleusement bien. Le voici:
Cet après-midi on est allé faire un tour au Centre d’art de Kamouraska. Pèlerinage annuel, dont on repart chaque année avec un coup de cœur.
J’ai retrouvé deux références à ces visites sur mon blogue: en 2018, et en 2021.
Cette fois, j’étais particulièrement curieux de voir ce que Marc-Antoine Phaneuf avait à proposer à partir de l’histoire de Kamouraska. Et je n’ai pas été déçu: de la fantaisie plausible en plein dans mon genre. Exemples:
Mais c’est un petit livre repéré par Ana à la boutique du Centre d’art qui aura été mon coup de coeur cette année: Vente de garage — huit objets ordinaires et histoires vraies, de Geneviève Thibault et Véronique Drouin. Il a été réalisé à la suite d’une exposition qu’on avait vue, au même endroit, en 2020.
Le concept du livre aussi simple qu’original, il est superbement bien réalisé… et je m’y retrouve beaucoup.
Ça m’a fait penser à ma série de textes autour de la valeur des histoires, à l’été 2022 [1, 2, 3].
Et aussi à la série de textes que j’ai commencée récemment, inspiré par des d’objets trouvés (le plus souvent sur la grève, à Saint-Denis-de la Bouteillerie).
Le texte ci-dessus (le trésor), en particulier, parce que je trouve qu’il fait un clin d’œil amusant au premier texte de la série, qui aborde le thème de la réparation des choses brisées.
Les autres textes de la série Objets trouvés sont ici : 2, 3, 4, 5, 6, 7, 8, 9… (et sûrement d’autres à venir!).
« une manœuvre artistique qui consiste à visiter à l’improviste les personnes qui vivent au 148 [de différentes rues] »
Ça m’a rappelé une idée que j’avais proposée aux enfants, il y a quelques années… celle de faire connaissance avec nos voisins téléphoniques… en changeant le dernier chiffre de notre numéro — plus 1 et moins 1 :
« Bonjour, je me présente… on est voisin de numéro de téléphone… ».
On ne l’a jamais fait.
Geneviève Thibault, elle, est allée au bout de son idée. J’admire ça.
***
Tout ça pour dire que j’ai encore une fois trouvé la visite du Centre d’art très inspirante.
Une idée folle m’est même furtivement passée par la tête: je pourrais peut-être, un jour, moi aussi, qui sait, y proposer quelque chose…
C’est pieds nus que j’ai parcouru la grève tout à l’heure. Le sable entre les orteils, l’humidité, la bouette — c’est la texture du sol qui guidait mes pas.
Je n’ai rien trouvé de spectaculaire à première vue. Que des fragments: de verre, de grès, de plastique. Et il y avait cet intrigant morceau de porcelaine. Ou de céramique? Ou d’autre chose?
Ce n’est qu’une heure plus tard, après l’avoir analysé sous tous les angles, que j’ai identifié le matériau.
C’est un fragment de souvenir.
Un souvenir du Camp Saint-François.
Je suis convaincu que c’est un morceau d’une assiette de mélamine de la cafétéria du Camp Saint-François, à l’Île d’Orléans, où j’ai fait deux séjours, en 1984 et 1985, je pense.
Un très beau souvenir. De très beaux souvenirs.
Les cabanes où on dormait, huit par chambre, quatre lits à deux étages, les réveils, les baignades matinales (les ours polaires), les déjeuners, les jeux dans la chapelle convertie en salle polyvalente, les sports d’équipes sur l’immense terrain, l’hébertisme, les feux de camp sur la grève. Les surprises, les mauvais coups, les animateurs, les cris de ralliement.
Ce petit morceau d’assiette est un portail temporel.
Quelques instants plus tard, j’ai trouvé des photos du Camp Saint-François tel qu’il est aujourd’hui. J’ai fait le tour du site Web. Presque tout est identique!
J’ai même retrouvé les assiettes:
J’ai zoomé, très spontanément, sur les photos, pour voir si je n’y étais pas.
Avec ce petit bout de mélamine en main, je pense que c’eut été possible.
Pas de doute: c’est un objet précieux, presque magique.
Promenade matinale sur la grève, à marée descendante. J’ai bu mon café en observant trois hérons qui piquaient périodiquement leur becs pointus dans de grandes flaques d’eau pour assurer leur petit déjeuner. C’était très beau.
Un peu plus tard, en marchant à la frontière tracée par la marée, j’ai vu une petite surface très blanche, presque carrée, très brillante, qui tranchait avec le sable sombre, humide et lisse.
Curieux, j’ai gratté le sable et après quelques efforts, j’ai pu extraire un mystérieux caillou.
Clairement quelque chose de très très spécial.
Je l’ai nettoyé dans les vagues avant de m’adresser à lui: Alors, qu’est-ce que tu as à me dire toi ce matin?
Puis, je l’ai retourné de tous les côtés. Plusieurs fois.
Cinq faces: trois avec quatre côtés, deux avec trois côtés.
Une face noire sans ligne blanche, une avec une ligne blanche, et une autre deux lignes blanches.
Toutes les faces offrent une assise stable, sauf une.
Deux faces qui permettraient qu’on dépose un caillou par-dessus pour bâtir quelque chose.
Et ainsi de suite.
Les observations étaient inépuisables.
C’est un objet de fascination.
***
Quelques recherches m’ont permis de découvrir qu’il s’agit d’un très beau spécimen de cailloulipo — une sorte de roche qui provoque la réflexion et invite à l’écriture.
J’ai aussi pu apprendre qu’en posant le cailloulipo devant soi et en focalisant notre attention sur une des faces, on peut faciliter l’exercice de la philosophie, la réflexion sur le bien et le mal, l’identification des sources d’espoir, la pratique de l’humilité et le développement de la confiance en soi.
C’est un objet presque magique.
Certains experts prétendent même qu’une personne qui tient un cailloulipo au creux de sa main peut parler aux huîtres.
La plage était très propre ce matin. La marée n’avait presque rien rapporté sur la grève.
J’ai bu mon café tranquillement en regardant l’horizon. Un précieux moment de méditation.
C’est en retournant vers le chalet que cette toute petite étiquette a attiré mon attention.
Elle flottait à la surface d’une petite flaque d’eau, au creux d’un rocher. Une étiquette qu’on trouve souvent collée sur les fruits et légumes à l’épicerie.
En faisant quelques recherches, j’ai appris que ce type d’étiquette s’appelle un PLU (pour Price Look Up) — et que 4026 correspond bien au code des poires Bosc (qui ne sont pas biologiques, sinon il y aurait un 9 devant le code).
J’ai aussi appris qu’il se vend au moins 250 millions de ce type de poires dans les épiceries nord-américaines chaque année, et qu’elles portent presque toutes une étiquette comme celle-ci.
Et c’est plus de 500 milliards de ces étiquettes qu’on colle sur l’ensemble des fruits et légumes dans le monde chaque année! Des étiquettes qui sont rarement biodégradables et qui se retrouvent très souvent dans la nature (il y a à peu près juste la France qui exige qu’elles soient biodégradables, mais pas le Canada ni le Québec).
Plein d’informations fascinantes, mais qui ne faisaient pas un texte très intéressant…
Je me suis donc plutôt demandé comment cette étiquette avait bien pu se retrouver là.
J’ai fait plusieurs hypothèses: certaines très plausibles, et d’autres beaucoup plus tirées par les cheveux.
J’ai aussi imaginé un texte qui ferait un lien avec le texte du 4 juin au sujet de l’espoir — parce que ça sonne comme les poires, mais je n’ai pas osé…
Je me suis plutôt mis à la recherche d’un caillou avec une forme de poire pour rendre hommage à Magritte:
En débarquant de l’auto ce matin, Ana s’est penchée pour ramasser quelque chose. Elle me l’a tendu en souriant:
— Tiens, un objet trouvé, si tu as envie d’écrire quelque chose à son sujet.
C’était une petite licorne en plastique, très très très sale. Crottée, comme on dit.
***
Je l’ai posée sur le coin de mon bureau, en espérant qu’elle m’inspire. Mais ça ne venait pas…
Qu’en dire? Quoi inventer? Quoi raconter?
Quelques heures plus tard, je me suis rendu à la salle de bain pour la laver. Je l’ai savonnée. Frottée. Séchée. Ça m’a permis de mieux saisir sa texture.
Je l’ai reposée sur mon bureau.
Et j’ai attendu.
***
Ce soir, j’ai fait une recherche sur Google pour voir si je pouvais en apprendre plus à son sujet. Grâce à une recherche par image, j’en ai trouvé des semblables sur quelques sites de vente chinois, russes, etc. Parfois, avec de petites variantes selon qu’elles étaient faites pour être fixées sur des Crocs, pour servir d’épinglettes, comme boucles d’oreilles, comme porte-clés, ou comme de simples breloques — comme la mienne.
On peut le savoir grâce à son petit œillet caractéristique (qui est effectivement brisé, ce qui explique qu’elle se soit retrouvée perdue dans la poussière du stationnement de l’Hôtel de Ville).
Toutes ces comparaisons m’ont aussi permis de constater que ma licorne avait perdu quelques ornements, tous censés être roses: les sabots, le museau, la corne. J’en ai apprécié les détails du bout des doigts.
Et c’est à ce moment que la magie a opéré: j’ai soudainement eu l’impression qu’elle me parlait…
Ce sont ses mots:
Lundi matin de juin… délivrée la poussière, merci! Il faut maintenant que tu m’écoutes un peu: C’est le temps de se préparer aux vacances! Oublie les réunions, les appels, les courriels; Reprends le contrôle du temps qui passe! Ne fais plus que ce qui est absolument nécessaire, Et profite du soleil chaque fois que possible!
N’est-ce pas fantastique? C’est une licorne taquine!
Hier soir, petite marche sur la grève. J’ai souri en trouvant ce sac de la chaîne de magasins Tigre géant.
J’ai souri parce que chaque fois qu’on fait la route vers le chalet, ou au retour vers la maison, on repère les camions-remorques de Tigre géant sur l’autoroute 20. On en croise toujours au moins un. C’est immanquable.
Mais que faire de cet objet?
La question m’a occupé l’esprit une partie de la soirée… et au réveil, c’était clair à mon esprit:
J’allais en faire un cirque!
Après la douche, avant même de prendre mon café, j’ai sorti des cartons, des crayons, des ciseaux, de la colle…
J’ai bricolé un peu…
… je me suis fait un café…
Et je suis retourné sur la grève.
Temps splendide, le son des vagues, l’odeur saline…
Et j’ai assemblé le cirque.
D’abord dans les rochers. À un certain moment avec tout un chapiteau fait de bois et de morceaux du sac… puis, j’ai progressivement épuré l’assemblage.
…et je me suis déplacé au bord de l’eau, d’où j’écris ce texte — assis dans les estrades, en quelque sorte.
Vous entendez le rugissement du tigre géant?
—
Mise à jour de 11h55 — je viens de retourner au bord de l’eau et à ma grande surprise, la scène a pris vie! C’est incroyable…
Autre café sur le bord du fleuve. Marée très haute. Le choix des rochers pour s’asseoir est limité. J’ai eu du mal à poser ma tasse sans risquer de la renverser.
Mais la nature fait bien les choses!
Après quelques minutes, une vague a laissé ce petit bout de branche à mes pieds.
Belle. Légère. Forme intrigante. Agréable à manipuler.
Je l’ai observée sous tous ses angles. Et soudain, j’ai compris! Pile ce dont j’avais besoin. Faite pour! Ou tout comme!
Le fond de ma tasse se posait parfaitement dans la partie arrondie, et son prolongement formait un pied qui s’adapte à presque toutes les surfaces!
Le fleuve m’offrait de quoi profiter encore mieux du moment présent.
J’ai particulièrement aimé l’histoire des ponts inventés pour illustrer les billets d’Euros… qui ont été réellement bâtis par la suite. J’aime quand la fiction déborde dans la réalité.
Dodo sur le thème des ponts, donc.
Ce matin, étonnant réveil sur le même thème: tous les médias relatent l’invraisemblable accident d’un navire-école mexicain avec le pont de Brooklyn.
Première coïncidence.
Deuxième café.
La revue de presse terminée, je tends le bras sur la petite table à côté de mon fauteuil. Deux romans, deux essais et XYZ — la revue de la nouvelle. Le thème de cette édition: Écrivaines mexicaines actuelles.
Deuxième coïncidence.
Comment résister?
Je choisis une nouvelle au hasard. Page 55: Le singe de pierre, de Bibiane Camacho.
Quelques pages plus tard, ce passage:
« Maman n’aimait pas ma manie d’échanger les têtes et les membres de mes poupées, mais elle me laissait faire parce que je m’amusais sans déranger personne ni faire de bruit. Au marché, je me promenais parmi les étals de ferraille et de cossins. Je trouvais des bras, des têtes, des jambes, des troncs que je rassemblais pour fabriquer ce que maman appelait mes monstres. Je ne partageais pas son avis. Pour moi, ces poupées cassées et reconstruites auxquelles je confectionnais des robes extravagantes et mal cousues représentaient la possibilité de devenir quelqu’un d’autre.
Trouver des bras, des têtes, des jambes de poupées…
Troisième coïncidence.
Que dire?
Alors que le personnage de Bibiane Camacho leur fait des robes;
Ce matin je suis allé prendre mon café sur le bord du fleuve. J’ai trouvé cette balle rapportée par les flots.
J’ai d’abord pensé que c’était une balle de plastique. Mais en l’observant bien, en la manipulant, j’ai compris que c’était plutôt le centre d’une balle dont le recouvrement caractéristique de cuir (ou de similicuir) s’était détaché. C’est vraisemblablement une balle qui a passé beaucoup de temps dans l’eau.
Je me suis demandé comment elle s’y était trouvée. J’ai fait plusieurs hypothèses: des marins qui jouaient au baseball sur le pont d’un navire? Un incroyable coup de circuit frappé pendant un tournoi à Pointe-au-Pic? Un conteneur plein d’équipements sportifs qui serait tombé à la mer?
J’ai aimé cette hypothèse. Je me suis demandé si ça se pouvait. J’ai trouvé l’histoire d’un conteneur plein d’ours en peluche tombé à la mer près de Montréal. Et celle du conteneur de blocs Lego. Et les téléphones Garfield qui s’échouent sur les plages françaises depuis trente ans. C’était donc plausible. Il y a dix ans? Trente ans? Tombé à la mer à quel endroit? Tout près? À l’autre bout du monde?
Plus je manipulais la balle, plus je m’interrogeais. Pourquoi elle me fascinait tant. Qu’est-ce qu’elle avait à me dire?
J’ai fait le tour des mots qui commencent par « bal… ». Ceux qui contiennent le son « bal ». J’ai cherché des citations célèbres qui contiennent le mot balle, des expressions associées…
« Ça roule… »
C’est en plein ça! Si j’ai le temps de faire cette gymnastique intellectuelle en buvant mon deuxième café le samedi matin, c’est vraiment que ça roule!
En déposant la balle sur la grève, le fleuve m’invitait probablement à prendre le temps de l’apprécier. Ou peut-être que c’est plutôt mon subconscient qui me parle? Qui sait? Qu’importe. Merci.
Ça m’a donné envie de faire un bricolage à partir de la balle.
De cette façon, ce n’est un objet échoué, c’est un rappel de profiter pleinement de chaque moment de bonheur.
J’ai une fascination pour les cartes postales. Je ne peux pas résister à fouiller dans une pile de vieilles cartes postales chez un antiquaire.
Je cherche les cartes déjà utilisées, parce qu’elles peuvent être, chaque fois, le point de départ d’une enquête; me faire découvrir des choses et imaginer des histoires — plus ou moins vraies (plutôt vraies, mais avec les bouts manquants parfois inventés… est-ce que ça les rend moins vraies? Ça se discute…). C’est un jeu.
Et hier, je me suis trouvé un extraordinaire partenaire de jeu! Et j’ai nommé: ChatGPT.
***
En passant à Saint-Jean-Port-Joli en direction du chalet, on s’est arrêtés au Moule à sucre, qui venait de réouvrir pour la saison. Au deuxième étage, il y a un petit bureau d’écolier antique et, dans les tiroirs, de vieilles cartes postales. C’est là que j’avais trouvé, il y a deux ans, les correspondances adressées au Père Bellier.
J’ai trouvé cette fois une carte particulièrement intrigante:
Signataire: François Paradis
Destinataire: Hector Paradis
Adresse: Saint-Guillaume d’Upton, P. Que
Texte: Holiday Good and Best wishes to you for the new year 1912 From your brother [ ] never forget you
Aussi: un texte que je ne reconnaissais pas de prime abord, mais que j’ai finalement pu déchiffrer comme étant Woonsocket, R. I. (Rhode Island).
***
J’ai demandé à ChatGPT de me trouver de l’information sur un Hector Paradis qui aurait vécu à Saint-Guillaume d’Upton autour de 1912, de me retrouver des indices de sa fratrie et de sa descendance.
J’ai obtenu une foule de renseignements.
J’étais absolument épaté: dates de naissances et de décès, mariages, noms des uns et des autres, etc. J’ai même demandé des recherches approfondies sur un François Paradis installé à Woonsocket à la même époque. Là encore, j’ai obtenu beaucoup de précisions.
Tout ça dans le cadre d’un dialogue très naturel, où on s’est tutoyé, comme si je parlais vraiment à un ami.
Toute les réponses étaient complétées par des sources officielles, que j’ai pu consulter par moi-même, pour vérifier chacune des informations. Tout semblaitvrai.
Sauf que j’avais parfois l’impression que quelque chose clochait… J’avais une sorte d’intuition que certaines choses restaient invraisemblables. Mais quoi?
J’ai dû prendre les grands moyens. J’ai une grande feuille et je me suis fait des schémas, j’ai esquissé un arbre généalogique et établi une ligne du temps — ce qui m’a permis de constater qu’il y avait effectivement quelques liens qui ne fonctionnaient pas. Deux François Paradis étaient pris pour le même et leurs relations se confondaient dans le récit.
Mais il fallait vraiment être attentif, voire méfiant, pour sentir le besoin d’enquêter.
J’ai évidemment confronté ChatGPT à ses incohérences. Il n’a pas nié. Il m’a même candidement admis faire de son mieux, mais qu’il n’était pas infaillible:
« Ma puissance a ses limites : sans preuves documentées, les liens que j’établis restent spéculatifs. L’assemblage peut séduire l’imaginaire, mais déformer la réalité. Il faut donc accueillir mes récits comme des scénarios probables, et non pas comme des vérités établies. L’intuition n’est pas l’archive. »
C’est bien dit, non?
Faute avouée à moitié pardonnée?
***
Il n’en reste pas moins que le dialogue que j’ai eu pendant quelques heures avec ChatGPT hier après-midi était absolument extraordinaire. Et loin d’être inintéressant.
Il m’a permis d’en apprendre beaucoup sur l’émigration des Canadiens français en Nouvelle-Angleterre, au début du siècle. Je me suis attaché à des personnages fascinant, dont les parcours, plausibles, ont même pu m’inspirer.
Voici l’histoire de François Paradis reconstituée, de son mieux, par ChatGPT (au terme de beaucoup plus longs échanges):
François Paradis, né en 1882 à Saint-Liboire. Il est le frère d’Hector, et de neuf autres enfants, dans une famille de cultivateurs. Autour de 1910, François a émigré aux États-Unis, comme tant d’autres Canadiens français. Il s’établit alors à Woonsocket, Rhode Island, où des cousins l’avaient précédé. Il a probablement été employé dans les filatures. C’est à ce moment qu’il aurait envoyé la carte à son frère, qui venait de s’établir à Saint-Guillaume d’Upton.
François aurait fondé une famille, probablement de trois enfants, dont une prénommée Sylina (Célina?). Dans les années 1930, il revint au Québec, s’installant dans la région de Drummondville, où il termina paisiblement sa vie.
Sylina serait décédée à Woonsocket, mais sa descendance serait allée s’établir dans la région d’Ottawa.
Son arrière-petite-fille, Michelle, enseignerait le yoga à Squamish, en Colombie-Britannique.
Je trouve vraiment fascinant que ChatGPT ait pu me raconter tout ça avec conviction, presque sans hésitation, jusqu’à ce que je le confronte à certaines incohérences et qu’il m’avoue candidement ses limites.
Et même si je sais que Michelle n’est finalement pas la descendante du François Paradis qui a envoyé cette carte postale en 1912, comme j’ai son adresse, j’ai quand même envie de lui envoyer la carte postale.
Comme un bout d’histoire qui aurait remonté le temps jusqu’à elle grâce à l’improbable collaboration d’une intelligence artificielle un peu prétentieuse et d’un patenteux d’histoire qui, heureusement, ne se prend pas trop au sérieux.