Il s’agissait que j’écrive, hier, que j’avais l’impression qu’il y avait moins de détritus sur la grève que les dernières années (et que je m’en réjouisse), pour que le fleuve me donne une leçon.
Il y avait vraiment beaucoup de déchets de plastique sur la grève ce matin.
Heureusement, parmi les détritus, il avait un sac de plastique intact. J’ai donc pu ramasser tous les débris que j’ai trouvés. Ce faisant, j’ai vu au loin la dame d’hier matin. On s’est salué d’un geste du bras.
Résultat de la cueillette: deux douilles de balles de fusil, des morceaux d’emballages de toutes sortes (de la barre de chocolat au sac de fertilisant agricole), un bouchon de bouteille de 7up et un mystérieux petit bout de plastique… beaucoup plus inspirant que tout le reste.
Je me relis et je m’interroge: déchets, détritus, débris… quelles différences?
Petit tour au dictionnaire: un déchet, c’est quelque chose dont on choisi de se débarrasser — ça se situe dans le présent; un détritus, c’est quelque chose qui a été abandonné et qui a accumulé les saletés dans son parcours — c’est un déchet qui a de l’histoire; un débris, c’est brisé, c’est un fragment de détritus — c’est une histoire à inventer.
Voilà qui est plus clair. Après quatorze textes, il était temps!
Alors, pour en revenir au débris de plastique: il a l’allure d’un chapeau de champignonet à l’intérieur on peut lire « 360 », mais écrit pour devoir être lu à l’envers. C’est étonnant.
À moins… à moins…
À moins que cela révèle que je suis, à mon tour, passé de l’autre côté?
Il faudra que je reste attentif à d’autres indices…
J’ai vraiment l’impression qu’il y a moins de détritus sur la grève que les dernières années. Je m’en réjouis, mais ça fait aussi moins d’objets trouvés…
Ce matin j’ai donc décidé de marcher en sens inverse, vers l’Ouest, dans l’espoir de repérer des objets qui traînent peut-être depuis un peu plus longtemps. Ça n’a pas vraiment été plus fructueux, mais ça m’a donné l’occasion de discuter avec une dame qui se baladait aussi sur la grève.
— Vous cherchez quelque chose?
— Toujours un peu… je suis curieux.
— Quelque chose en particulier?
— Non… juste quelque chose d’inspirant… ça peut être un peu n’importe quoi. J’écris ensuite des textes à partir de ce que je trouve.
J’ai bien vu sa surprise. Elle ne s’attendait visiblement pas à ce genre de réponse.
— Vous cherchez quelque chose d’inspirant? Sur la grève? À cette heure matinale?
— Oui…
— (visiblement perplexe)
— Et vous, que cherchez-vous?
— Rien, je prends l’air. Simplement.
— Je ne vous crois pas… vous êtes forcément à la recherche de quelque chose…
— Je ne crois pas, mais vous me faites douter…
Nous avons éclaté de rire.
Elle s’est laissée prendre au jeu, et m’a tendu le bras pour m’offrir quelque chose.
— Alors je vous offre ce petit morceau de verre bleu que j’ai ramassé par là, il y a quelques minutes. Vous y trouverez peut-être une source d’inspiration!
— Bien sûr! Merci. Il y a assurément quelque chose à écrire à son sujet. Je vous dirai…
Nous nous sommes salués avant de reprendre notre route en directions opposées.
Je me suis assis un instant sur un rocher pour bien observé mon cadeau.
Probablement le bas du col d’une bouteille. En verre bleu. Ce pourrait être une bouteille de bière 1664, ou d’eau minérale… mais ce pourrait aussi être un fragment du flacon d’un produit médicinal.
On peut y distinguer un G, suivi d’un point, d’un espace, puis d’un O. Et un peu plus bas, les lettres IAS.
Je suis resté tellement longtemps sur le rocher à chercher ce que ça pouvait bien être, et l’inspiration qui s’y cachait, que la marée a beaucoup monté, à mon insu, et j’ai dû marcher dans l’eau pour retrouver la rive.
Mais j’ai trouvé!
« …G. O… » comme dans « REG. OZ », comme « Regular Once ».
Et « …IAS…» comme dans « ENTHOUSIASM ».
Je crois qu’il s’agit d’un morceau d’un très vieux flacon qui contenait quelques onces d’enthousiasme!
Je trouve ça tout simplement incroyable!
De retour au chalet, j’ai pris le temps pour peindre une représentation de la bouteille complète.
Pas d’objet trouvé aujourd’hui, plutôt jeu en famille, sieste, un peu de lecture… et des contacts fréquents avec l’équipe qui coordonne les actions de la ville pour faire face au déluge.
Ça commence à être difficile de nier l’existence des changements climatiques quand on voit se multiplier ces pluies aussi abondantes que rapides — et leurs conséquences dans les villes, qui n’ont pas été conçues pour y faire face.
Ça me ramène aussi à l’Affaire Savignac, un roman que j’ai lu dans les derniers jours, qui a été écrit par le maire de Bordeaux.
C’est une forme de huis clos écologiste très bien tourné, qui évite de tomber dans une conclusion inutilement pontifiante (après nous l’avoir habilement fait craindre!). C’est aussi un plaidoyer efficace pour une écologie du réel:
« L’écologie du réel, me dit-il, c’est la négociation plutôt que l’obligation, la conversation plutôt que la contrainte. Forcer les gens à adopter de nouveaux comportements, cela ne marche plus et cela provoque parfois l’effet inverse. (…)
L’écologie du réel, ajouta-t-il, c’est privilégier l’échange plutôt qu’imposer autoritairement des mesures qui seront incomprises parce qu’on n’aura pas pris le temps de les expliquer. (…)
L’écologie du réel, conclut-il, c’est respecter les traditions tout en les adaptant au goût du jour et aux contraintes économiques de l’époque. »
Pierre Hurmic plaide l’urgence d’agir, mais aussi la nécessité d’une approche plus collective, et surtout plus positive:
« Cela fait trente ans qu’on nous accuse et qu’on nous culpabilise, mais cela ne marche pas. Oh, bien sûr, on s’est habitués à faire des gestes pour la planète. Mais où est l’adhésion? Pourquoi tant de contraintes? Pourquoi rendre la protection de l’environnement si sinistre et culpabilisante? »
***
La meilleure façon d’adapter nos villes aux changements climatiques, c’est probablement d’en faire un projet stimulant, plutôt qu’une contrainte.
Cette nécessité de transformer la ville, doit aussi être perçue comme une opportunité pour la rendre plus agréable à vivre. C’est une belle occasion pour la réparer de certains défauts qui ont pu apparaître au fil des ans.
L’adhésion de tous et chacun aux actions par lesquelles devra se faire cette transformation ne peut bien sûr pas être obtenue du jour au lendemain. Elle sera le résultat de conversations et de débats — mais c’est une exigence qu’on doit s’imposer… sans pour autant en faire un préalable à l’action.
Les élections qui auront lieu cet automne, dans toutes les villes du Québec, seront assurément de belles occasions pour débattre de tout ça.
J’ai vécu une aventure ontologique au bord du fleuve ce matin.
C’est bien la dernière chose à laquelle je m’attendais!
J’ai d’abord cru ne rien rapporter. La marée était redescendue, puis remontée pendant mon sommeil… repartant avec une bonne partie de ce qu’elle avait pu déposer à mon intention.
***
J’ai mis mes pieds à l’eau et j’ai fixé l’horizon. Les cormorans pêchaient. J’ai essayé de ne penser à rien — de faire le vide.
Je pense que c’est à partir de là que tout s’est compliqué. C’est bien connu, la nature a horreur du vide…
En reprenant ma marche, j’ai trouvé une magnifique embarcation. Toute faite de bois de grève. Grandiose. On pouvait s’y asseoir aisément à quatre. Elle avait un moteur et une magnifique figure de proue.
Je me suis interrogé: était-ce un objet trouvé? Qu’est-ce qui définit un objet trouvé?
J’ai été sorti de mes questionnements par l’arrivée d’un matelot d’une dizaine d’années, accompagné par sa mère. On a jasé un peu. L’enfant m’a présenté son bateau avec autant de précisions que d’enthousiasme.
Au terme de la conversation, il était devenu impossible de qualifier cette œuvre d’objet trouvé.
En me retournant, j’ai vu dans le sable une petite tige de verdure triomphante à travers le sable.
Un objet trouvé? La nature peut-elle être qualifiée d’objet? Trouvé?
Je ne sais pas ce qui m’est passé par la tête, mais je me suis penché et je l’ai cueillie.
Et j’ai été puni.
De retour au chalet, j’ai fait quelques recherches. J’ai appris qu’il s’agit d’une tige de scirpe maritime. Et on indique clairement « qu’il vaut mieux ne pas la cueillir ».
Cueillir, contradictoire de trouver?
J’ai continué à réfléchir.
***
J’ai dû me faire un deuxième café et retourner sur la grève. Et cette fois j’ai trouvé un objet. Aucun doute!
Un petit bout de plastique transparent avec un fragment d’étiquette.
Sheh, comme Sheherazad — comme une marque de tahini tunisien, dont j’ai pu trouver des images sur le Web, mais que je n’ai trouvé en vente nulle part au Québec. Aurait-il traversé l’océan pour se rendre jusqu’ici?
Sheherazad, comme dans les contes des Mille et une nuits, surtout!
« Les Mille et Une Nuits sont un exemple souvent cité du procédé de mise en abyme, car il raconte l’histoire de Shéhérazade, qui raconte l’histoire d’un personnage, qui parfois va conter quelque chose à son tour. » (source)
Comme je vous raconte des histoires d’objets trouvés, qui racontent eux-mêmes une histoire…
Il était là, à l’aube, sur le rocher, à travers les algues. C’est le contraste qui a attiré mon attention.
Un petit bâton de plastique, creux. Comme une paille. Le souvenir a été immédiat: c’est sûrement un bâton de Chupa Chups.
Chupa Chups est une marque de sucettes créée en 1958 par l’Espagnol Enric Bernat. (…) Elle est présente dans plus de 160 pays à travers le monde. Le nom vient du verbe espagnol chupar, qui signifie « sucer ».
J’ai mis le bâtonnet dans ma poche, sans trop savoir ce que j’en ferais.
Une flûte traversière pour grenouille, comme Demetan, une série que je regardais enfant? La tige d’un haltère pour un personnage que je ferais en pâte à modeler?
Bah… pas sûr…
Il a donc passé une bonne partie de la journée dans ma poche.
Quelque chose m’échappait.
C’est en me réveillant de la sieste que j’ai compris… en lisant le message d’une amie qui m’informait qu’un béluga avait été retrouvé échoué sur la grève… à quelques minutes du chalet!
Il s’en est donc fallu de peu pour que je me retrouve avec la dépouille d’un béluga à mes pieds!
Heureusement, me suis-je dit, le fleuve, dans toute sa bienveillance, a trouvé préférable de déposer à mes pieds une représentation symbolique du béluga. Je l’en remercie.
Il me restait à trouver le lien… pourquoi avoir choisi ce bâtonnet de Chupa Chups en guise de représentation?
Il a fallu que je me casse la tête… mais après quelques heures, j’ai fini par trouver!
Le fleuve est manifestement un fin connaisseur de l’histoire de l’art…
Saviez-vous que le logo de Chupa Chups a été créé par Salvador Dali? Moi non plus!
On raconte que c’est à la terrasse d’un café, avec son ami Bernat, que Dalí a griffonné le célèbre logo marguerite, et qu’il a dicté d’apposer le visuel sur le dessus de la sucette plutôt que sur le côté, pour lui offrir un meilleur impact sur le consommateur.
Salvador Dalí, qui est considéré comme un des plus célèbres peintre du XXe siècle, et un des principaux représentants du surréalisme — un mouvement auquel il aurait été initié par Joan Miró.
Miró… dont l’œuvre a été guidée, m’a appris Wikipedia, par une schématisation des formes, qui va jusqu’à réduire parfois l’objet à une simple ligne droite.
Comme un petit bâton blanc pour représenter un béluga.
J’ai zigzagué sur la grève ce matin, en prenant le temps de m’asseoir parfois sur les rochers. C’est les vacances après tout.
Une petite pierre a attiré mon attention ici, un bout de plastique un peu plus loin (un couvercle de plat Tupperware cassé, probablement), et un fragment de céramique. Je les ai mis dans ma poche au fur et à mesure.
Et ce bout de plastique numéroté aussi, qui m’a beaucoup intrigué.
J’ai déposé tout ça en vrac sur la petite table à côté de mon fauteuil d’écriture.
Qu’est-ce que j’avais là pour inspirer un texte? Que pouvait bien être ce code? Le scellé brisé lors d’un cambriolage? De quoi reconnaître un casier de pêche? Et si c’était l’identification d’un animal suivi par la science? Un animal qui serait mort? Ou qui aurait simplement réussi à s’en libérer?
J’ai aimé l’idée que ce numéro maintenant inutile témoignait que quelque chose s’était enfui, libéré, affranchi. Mais quoi?
Parce que j’ai rapidement pu constater que les bagues qu’on place aux pattes des oiseaux n’ont pas du tout cette apparence. Ce n’était pas un oiseau. Alors quoi?
Et si c’était le numéro d’une image? D’une photo?
Google: img_0959958
La photo d’un drapeau français est apparue à mon écran.
J’ai vérifié deux fois tellement j’étais stupéfait. Le nom du fichier était bien IMG_0959958.jpg
J’ai regardé à nouveau sur la petite table à côté de moi: le petit bout de plastique bleu, la céramique blanche, le caillou rouge…
L’image numérisée du drapeau français s’était donc échappée! Elle s’était matérialisée sur la grève en laissant derrière elle le numéro qui lui avait été attribuée par l’ordinateur.
« Ok, là tu pousses un peu fort… c’est invraisemblable ton histoire », me direz-vous peut-être. Je sais, c’est difficile à croire.
Mais si je vous dis qu’on est le 14 juillet… Il me semble que ça devient soudainement plus plausible, non?
Premier jour de vacances: un chapeau neuf sur la tête, les pieds dans l’eau, l’esprit libre. Et cette cannette de Black Label déposée à mes pieds par le fleuve.
Antiquité ou simple vestige d’une récente soirée d’amis sur les rochers?
Combien de temps il faut à une cannette pour perdre sa couleur? Et pour être usée de cette façon par le sable?
À la recherche d’indices, j’ai utilisé tous les codes que j’ai pu trouver sur la cannette. Sans grand succès.
J’ai demandé à Google de me présenter des images de l’évolution du marketing des cannettes de Black Label au fil des ans. Conclusion évidente: ce n’est vraisemblablement pas une antiquité. Dommage.
Mais je suis retombé du même coup sur plusieurs vieilles publicités de Black Label — à une époque où j’étais (plus) jeune. Des publicités très fortes, en noir et blanc, avec une touche de rouge sang.
J’ai aussi pu lire un article de La Presse, qui évoque l’audace de la stratégie publicitaire de la Black Label à la fin des années 80:
« La Black a incarné son époque, la fin des années 80, avec une image provocante, androgyne, psychotronique. (…) Pour Luc Dupont, professeur de publicité à l’Université d’Ottawa, le succès de la Black Label réside dans l’une des campagnes publicitaires les plus audacieuses au Québec. (…) C’était très risqué, l’aventure Black Label (…) C’était la première fois qu’une entreprise se payait au complet les bandes de la patinoire lors d’un affrontement Canadien-Nordiques. Dans certains matchs, O’Keefe, qui commercialisait la bière, s’était même payé le luxe de présenter les mises en jeu… en noir et blanc. Clin d’œil au slogan «En noir et black». »
J’ai trouvé cette information fascinante!
J’ai aussitôt voulu (re?)voir ces publicités et cette mise au jeu. J’ai donc fait de nouvelles recherches.
Rien sur Google, je me suis donc tourné vers ChatGPT, qui m’a rapidement confirmé cette anecdote, sans toutefois satisfaire mon désir d’en voir des images.
J’ai demandé des précisions sur la date de la partie au cours de laquelle Black Label avait fait ça. Réponse: le 20 avril 1984, soit le soir de la célèbre Bataille du Vendredi saint.
J’ai trouvé ça tout simplement incroyable. Quelle belle histoire!
De retour sur Youtube, j’ai pu trouver ds tonnes de vidéos de cette partie. Sauf que…
Sauf qu’il n’y a aucune publicité sur les bandes de la patinoire du Forum pendant cette partie. Il y a quelque chose qui ne fonctionne pas.
À la recherche d’une explication, je suis retourné vers ChatGPT, à qui j’ai demandé de faire une recherche approfondie.
Après de longues minutes, sa réponse:
« Il s’agit d’une anecdote répandue, mais non vérifiée par des documents publics. Je n’ai pu trouver aucune preuve fiable (articles de presse, archives vidéo, sources officielles) indiquant que Carling Black Label ait réellement payé pour diffuser la mise au jeu d’un match de hockey en noir et blanc dans un but publicitaire. »
J’ai trouvé ça décevant. J’étais même contrarié. L’histoire était tellement belle… et tellement plausible!
Il y avait forcément une explication — d’autant que je l’avais lue dans La Presse, alors…
***
Je suis donc retourné sur Youtube à la recherche d’autres images, pour pouvoir continuer à y croire.
C’est à ce moment que je suis tombé sur cette conférence:
Ma perplexité a subitement changé de sujet.
Comment donc un professeur de l’Université de Nantes — spécialisé dans les relations internationales européennes aux XVIIe et XVIIIe siècles, la culture de la guerre et de la paix, et l’histoire de la neutralité dans la longue durée — avait bien pu s’intéresser à la Bataille du Vendredi saint?
J’avais besoin de comprendre, et pour ça, de faire de nouvelles recherches…
Résultat: Éric Schnakenbourg est né le 27 mars 1970 à Amiens. Son père est historien, professeur émérite d’histoire à l’Université de Picardie. Enfant, il s’est passionné pour le hockey sur glace, à un moment où le club des Gothiques d’Amiens était l’une des meilleures écoles de hockey junior en France. Il a été sélectionné à plusieurs reprises en équipe de France junior à la fin des années 1980. Il a fait carrière comme hockeyeur professionnel avant de devenir professeur d’université.
Une histoire tellement improbable!
Et pourtant, cette fois, j’ai pu rapidement confirmer tout ça par des sources fiables.
***
J’en suis venu à croire que le fleuve avait déposé cette vieille cannette à mes pieds en guise prélude à mes vacances, pour me rappeler que les choses les plus improbables sont parfois souvent plus vraies que bien des choses qui peuvent paraître plus plausibles.
J’ai choisi d’y voir une leçon d’optimisme, à une époque où on passe notre temps à craindre le pire comme s’il était inévitable, alors qu’on devrait être guidés par la confiance que le mieux peut encore très bien se concrétiser.
—
Post scriptum — Coïncidence presqu’invraisemblable, alors que je venais tout juste terminer la rédaction de ce texte, mon fil Instagram m’a suggéré un extrait d’entrevue qui le complète merveilleusement bien. Le voici:
Cet après-midi on est allé faire un tour au Centre d’art de Kamouraska. Pèlerinage annuel, dont on repart chaque année avec un coup de cœur.
J’ai retrouvé deux références à ces visites sur mon blogue: en 2018, et en 2021.
Cette fois, j’étais particulièrement curieux de voir ce que Marc-Antoine Phaneuf avait à proposer à partir de l’histoire de Kamouraska. Et je n’ai pas été déçu: de la fantaisie plausible en plein dans mon genre. Exemples:
Mais c’est un petit livre repéré par Ana à la boutique du Centre d’art qui aura été mon coup de coeur cette année: Vente de garage — huit objets ordinaires et histoires vraies, de Geneviève Thibault et Véronique Drouin. Il a été réalisé à la suite d’une exposition qu’on avait vue, au même endroit, en 2020.
Le concept du livre aussi simple qu’original, il est superbement bien réalisé… et je m’y retrouve beaucoup.
Ça m’a fait penser à ma série de textes autour de la valeur des histoires, à l’été 2022 [1, 2, 3].
Et aussi à la série de textes que j’ai commencée récemment, inspiré par des d’objets trouvés (le plus souvent sur la grève, à Saint-Denis-de la Bouteillerie).
Le texte ci-dessus (le trésor), en particulier, parce que je trouve qu’il fait un clin d’œil amusant au premier texte de la série, qui aborde le thème de la réparation des choses brisées.
Les autres textes de la série Objets trouvés sont ici : 2, 3, 4, 5, 6, 7, 8, 9… (et sûrement d’autres à venir!).
« une manœuvre artistique qui consiste à visiter à l’improviste les personnes qui vivent au 148 [de différentes rues] »
Ça m’a rappelé une idée que j’avais proposée aux enfants, il y a quelques années… celle de faire connaissance avec nos voisins téléphoniques… en changeant le dernier chiffre de notre numéro — plus 1 et moins 1 :
« Bonjour, je me présente… on est voisin de numéro de téléphone… ».
On ne l’a jamais fait.
Geneviève Thibault, elle, est allée au bout de son idée. J’admire ça.
***
Tout ça pour dire que j’ai encore une fois trouvé la visite du Centre d’art très inspirante.
Une idée folle m’est même furtivement passée par la tête: je pourrais peut-être, un jour, moi aussi, qui sait, y proposer quelque chose…
C’est pieds nus que j’ai parcouru la grève tout à l’heure. Le sable entre les orteils, l’humidité, la bouette — c’est la texture du sol qui guidait mes pas.
Je n’ai rien trouvé de spectaculaire à première vue. Que des fragments: de verre, de grès, de plastique. Et il y avait cet intrigant morceau de porcelaine. Ou de céramique? Ou d’autre chose?
Ce n’est qu’une heure plus tard, après l’avoir analysé sous tous les angles, que j’ai identifié le matériau.
C’est un fragment de souvenir.
Un souvenir du Camp Saint-François.
Je suis convaincu que c’est un morceau d’une assiette de mélamine de la cafétéria du Camp Saint-François, à l’Île d’Orléans, où j’ai fait deux séjours, en 1984 et 1985, je pense.
Un très beau souvenir. De très beaux souvenirs.
Les cabanes où on dormait, huit par chambre, quatre lits à deux étages, les réveils, les baignades matinales (les ours polaires), les déjeuners, les jeux dans la chapelle convertie en salle polyvalente, les sports d’équipes sur l’immense terrain, l’hébertisme, les feux de camp sur la grève. Les surprises, les mauvais coups, les animateurs, les cris de ralliement.
Ce petit morceau d’assiette est un portail temporel.
Quelques instants plus tard, j’ai trouvé des photos du Camp Saint-François tel qu’il est aujourd’hui. J’ai fait le tour du site Web. Presque tout est identique!
J’ai même retrouvé les assiettes:
J’ai zoomé, très spontanément, sur les photos, pour voir si je n’y étais pas.
Avec ce petit bout de mélamine en main, je pense que c’eut été possible.
Pas de doute: c’est un objet précieux, presque magique.
Promenade matinale sur la grève, à marée descendante. J’ai bu mon café en observant trois hérons qui piquaient périodiquement leur becs pointus dans de grandes flaques d’eau pour assurer leur petit déjeuner. C’était très beau.
Un peu plus tard, en marchant à la frontière tracée par la marée, j’ai vu une petite surface très blanche, presque carrée, très brillante, qui tranchait avec le sable sombre, humide et lisse.
Curieux, j’ai gratté le sable et après quelques efforts, j’ai pu extraire un mystérieux caillou.
Clairement quelque chose de très très spécial.
Je l’ai nettoyé dans les vagues avant de m’adresser à lui: Alors, qu’est-ce que tu as à me dire toi ce matin?
Puis, je l’ai retourné de tous les côtés. Plusieurs fois.
Cinq faces: trois avec quatre côtés, deux avec trois côtés.
Une face noire sans ligne blanche, une avec une ligne blanche, et une autre deux lignes blanches.
Toutes les faces offrent une assise stable, sauf une.
Deux faces qui permettraient qu’on dépose un caillou par-dessus pour bâtir quelque chose.
Et ainsi de suite.
Les observations étaient inépuisables.
C’est un objet de fascination.
***
Quelques recherches m’ont permis de découvrir qu’il s’agit d’un très beau spécimen de cailloulipo — une sorte de roche qui provoque la réflexion et invite à l’écriture.
J’ai aussi pu apprendre qu’en posant le cailloulipo devant soi et en focalisant notre attention sur une des faces, on peut faciliter l’exercice de la philosophie, la réflexion sur le bien et le mal, l’identification des sources d’espoir, la pratique de l’humilité et le développement de la confiance en soi.
C’est un objet presque magique.
Certains experts prétendent même qu’une personne qui tient un cailloulipo au creux de sa main peut parler aux huîtres.
La plage était très propre ce matin. La marée n’avait presque rien rapporté sur la grève.
J’ai bu mon café tranquillement en regardant l’horizon. Un précieux moment de méditation.
C’est en retournant vers le chalet que cette toute petite étiquette a attiré mon attention.
Elle flottait à la surface d’une petite flaque d’eau, au creux d’un rocher. Une étiquette qu’on trouve souvent collée sur les fruits et légumes à l’épicerie.
En faisant quelques recherches, j’ai appris que ce type d’étiquette s’appelle un PLU (pour Price Look Up) — et que 4026 correspond bien au code des poires Bosc (qui ne sont pas biologiques, sinon il y aurait un 9 devant le code).
J’ai aussi appris qu’il se vend au moins 250 millions de ce type de poires dans les épiceries nord-américaines chaque année, et qu’elles portent presque toutes une étiquette comme celle-ci.
Et c’est plus de 500 milliards de ces étiquettes qu’on colle sur l’ensemble des fruits et légumes dans le monde chaque année! Des étiquettes qui sont rarement biodégradables et qui se retrouvent très souvent dans la nature (il y a à peu près juste la France qui exige qu’elles soient biodégradables, mais pas le Canada ni le Québec).
Plein d’informations fascinantes, mais qui ne faisaient pas un texte très intéressant…
Je me suis donc plutôt demandé comment cette étiquette avait bien pu se retrouver là.
J’ai fait plusieurs hypothèses: certaines très plausibles, et d’autres beaucoup plus tirées par les cheveux.
J’ai aussi imaginé un texte qui ferait un lien avec le texte du 4 juin au sujet de l’espoir — parce que ça sonne comme les poires, mais je n’ai pas osé…
Je me suis plutôt mis à la recherche d’un caillou avec une forme de poire pour rendre hommage à Magritte:
En débarquant de l’auto ce matin, Ana s’est penchée pour ramasser quelque chose. Elle me l’a tendu en souriant:
— Tiens, un objet trouvé, si tu as envie d’écrire quelque chose à son sujet.
C’était une petite licorne en plastique, très très très sale. Crottée, comme on dit.
***
Je l’ai posée sur le coin de mon bureau, en espérant qu’elle m’inspire. Mais ça ne venait pas…
Qu’en dire? Quoi inventer? Quoi raconter?
Quelques heures plus tard, je me suis rendu à la salle de bain pour la laver. Je l’ai savonnée. Frottée. Séchée. Ça m’a permis de mieux saisir sa texture.
Je l’ai reposée sur mon bureau.
Et j’ai attendu.
***
Ce soir, j’ai fait une recherche sur Google pour voir si je pouvais en apprendre plus à son sujet. Grâce à une recherche par image, j’en ai trouvé des semblables sur quelques sites de vente chinois, russes, etc. Parfois, avec de petites variantes selon qu’elles étaient faites pour être fixées sur des Crocs, pour servir d’épinglettes, comme boucles d’oreilles, comme porte-clés, ou comme de simples breloques — comme la mienne.
On peut le savoir grâce à son petit œillet caractéristique (qui est effectivement brisé, ce qui explique qu’elle se soit retrouvée perdue dans la poussière du stationnement de l’Hôtel de Ville).
Toutes ces comparaisons m’ont aussi permis de constater que ma licorne avait perdu quelques ornements, tous censés être roses: les sabots, le museau, la corne. J’en ai apprécié les détails du bout des doigts.
Et c’est à ce moment que la magie a opéré: j’ai soudainement eu l’impression qu’elle me parlait…
Ce sont ses mots:
Lundi matin de juin… délivrée la poussière, merci! Il faut maintenant que tu m’écoutes un peu: C’est le temps de se préparer aux vacances! Oublie les réunions, les appels, les courriels; Reprends le contrôle du temps qui passe! Ne fais plus que ce qui est absolument nécessaire, Et profite du soleil chaque fois que possible!
N’est-ce pas fantastique? C’est une licorne taquine!
Hier soir, petite marche sur la grève. J’ai souri en trouvant ce sac de la chaîne de magasins Tigre géant.
J’ai souri parce que chaque fois qu’on fait la route vers le chalet, ou au retour vers la maison, on repère les camions-remorques de Tigre géant sur l’autoroute 20. On en croise toujours au moins un. C’est immanquable.
Mais que faire de cet objet?
La question m’a occupé l’esprit une partie de la soirée… et au réveil, c’était clair à mon esprit:
J’allais en faire un cirque!
Après la douche, avant même de prendre mon café, j’ai sorti des cartons, des crayons, des ciseaux, de la colle…
J’ai bricolé un peu…
… je me suis fait un café…
Et je suis retourné sur la grève.
Temps splendide, le son des vagues, l’odeur saline…
Et j’ai assemblé le cirque.
D’abord dans les rochers. À un certain moment avec tout un chapiteau fait de bois et de morceaux du sac… puis, j’ai progressivement épuré l’assemblage.
…et je me suis déplacé au bord de l’eau, d’où j’écris ce texte — assis dans les estrades, en quelque sorte.
Vous entendez le rugissement du tigre géant?
—
Mise à jour de 11h55 — je viens de retourner au bord de l’eau et à ma grande surprise, la scène a pris vie! C’est incroyable…
Autre café sur le bord du fleuve. Marée très haute. Le choix des rochers pour s’asseoir est limité. J’ai eu du mal à poser ma tasse sans risquer de la renverser.
Mais la nature fait bien les choses!
Après quelques minutes, une vague a laissé ce petit bout de branche à mes pieds.
Belle. Légère. Forme intrigante. Agréable à manipuler.
Je l’ai observée sous tous ses angles. Et soudain, j’ai compris! Pile ce dont j’avais besoin. Faite pour! Ou tout comme!
Le fond de ma tasse se posait parfaitement dans la partie arrondie, et son prolongement formait un pied qui s’adapte à presque toutes les surfaces!
Le fleuve m’offrait de quoi profiter encore mieux du moment présent.