Quelle vision du numérique?

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Je me suis rendu à la Chapelle du Musée de l’Amérique francophone mercredi dernier pour assister à l’activité Le Devoir de débattre, qui avait cette fois pour thème: AirBnB, Uber et compagnie, les effets bénéfiques et pervers de l’économie du «partage». Voici le compte-rendu qu’en a fait la journaliste Isabelle Porter:

L’économie du partage, entre peur et colère | Le Devoir | 22 octobre 2015

Je connaissais déjà assez bien les points de vue de Martine Ouellet, Ianik Marcil et Michelle Blanc sur ce type de sujets. Pas du tout celui de Guillaume Blum. Pas de très grandes surprises dans les échanges, donc. J’en retiens tout de même quelques observations:

Une grande difficulté à définir de quoi on parle quand il s’agit d’innovation du type AirBnB ou UberX. Si les intervenants semblaient partager la même compréhension de ces phénomènes, au moins pour l’essentiel, je ne suis pas certain que les personnes présentes dans l’auditoire avaient le même niveau de compréhension — par delà les préjugés régulièrement lus ou entendus dans les médias. Il y a un grand besoin de vulgarisation si on veut pouvoir aborder ces enjeux, sociaux et économiques, de façon démocratique.

L’absence de méthode ou de modèle critique pour aborder l’innovation économique. Les échanges sont pas mal restés au niveau des opinions. De bons échanges, des opinions bien exprimées, mais guère d’informations factuelles. Pas beaucoup plus de références à ce qui se passe ailleurs. Or, nous ne sommes pas les seuls à s’interroger sur les manières de réagir. Il aurait été utile d’y faire référence, avec des exemples concrets. On doit absolument sortir des réactions émotives, souvent défensives, devant l’innovation.

Une vision limitée des formes d’actions possible pour un État. Je suis d’ailleurs intervenu lors de la période de questions pour signaler que les intervenants avaient souvent fait référence à des sanctions, à de la répression, à la taxation — qui sont tous des moyens d’interventions légitimes et souvent nécessaires, mais qui ne sont pas les seuls. Il ne faut pas oublier qu’un État peut aussi exercer son influence par des mesures incitatives, en imposant des normes et des standards, en utilisant son propre pouvoir d’achat, etc. Cela me semble d’autant plus important de ne pas le perdre de vue que les pouvoirs coercitifs des États ont été progressivement encadrés (j’allais dire affaiblis) par différents traités de libre-échange, notamment — alors que le champ des mesures incitatives reste plus accessible, pour qui veut s’en saisir. Mais on a besoin pour cela de femmes et d’hommes politiques audacieux et courageux.

Protéger les gens touchés par les effets néfastes de l’innovation, c’est bien, c’est même nécessaire, mais cela ne peut pas suffire. Il faudra aussi aller au-devant, apprendre à profiter des opportunités liées à ces innovations.

Alors, au moment où le gouvernement du Québec met à l’étude un projet de loi destiné à encadrer l’hébergement illégal…

Québec dépose un projet de loi visant Airbnb et l’hébergement illégal | Branchez-Vous | 23 octobre 2015

…et où il lance une ixième consultation pour guider ses réflexions et ses actions sur le numérique…

Le premier ministre Philippe Couillard, le ministre Jacques Daoust et le député André Fortin annoncent la création d’un groupe conseil et le lancement des consultations | Communiqué | 23 octobre 2015

…je suis absolument sidéré par la déclaration du premier ministre qui plaide la nécessité ne pas aller trop vite (!) dans ce domaine.

Stratégie numérique: Québec veut prendre son temps | La Presse | 23 octobre 2015

Comme je l’ai dit sur Facebook un peu plus tôt cette semaine:

Le gouvernement du Québec veut prendre son temps…?!??!? On regarde passer le train assis sur une chaise longue depuis des années et tout ce qu’on trouve à faire c’est de relever un peu le dossier pour éviter d’avoir le soleil dans les yeux?  Non, sérieux… ce qu’il faut c’est se lever debout et sauter dans l’train… c’est urgent. Urgent.

Sans un gouvernement avec une vision claire des enjeux liés au numérique dans le développement de la société québécoise, je pense qu’il va falloir que la société civile s’engage beaucoup plus directement dans ces enjeux. Comment? Je ne le vois pas encore clairement, mais il faudra manifestement commencer à y penser encore plus sérieusement.

Fierté et confiance

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Ça y est, ça a été annoncé à l’équipe et rendu public sur le site Web: je quitterai mes fonctions de vice-président et directeur général de De Marque le 31 décembre.

Changement à l’équipe de direction | De Marque | 23 octobre 2015

L’heure n’est pas encore au bilan, bien sûr, puisqu’il reste encore deux bons mois pour faire avancer plusieurs dossiers (et quelques mandats qui pourraient m’être confiés par la suite), mais je peux d’ores et déjà dire que je suis vraiment très fier de ce que j’aurai réalisé, avec toute l’équipe et avec l’ensemble du milieu du livre depuis mon retour de France en 2008. Je prendrai le temps d’y revenir ultérieurement.

Je ne sais pas encore de quoi sera fait la suite de mon parcours professionnel. Les prochaines étapes restent à inventer et j’ai le regard large. C’est un vertige que j’aborde avec confiance. Je l’ai choisi.

Je conclurai, pour aujourd’hui, en plaçant ici les références à trois textes dont la lecture a inspiré ma réflexion au cours des dernières semaines.

L’image

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Un ami m’a écrit ce matin pour me dire qu’il croyait reconnaître la vitrine d’un Prêt à Manger dans ma photo d’hier. Une chaîne anglaise. « Tes souvenirs te jouent peut-être un tour, je pense que cette photo a été prise à Londres ».

La banane dans la vitrine | Série Aléatoire | 14 août 2015

Ça été pas mal de travail de retrouver la photo dans mes archives (rappel: dans cette série j’écris sur une photo que l’ordinateur sort au hasard tous les jours), mais je l’ai retrouvée. Effectivement, mai 2014, à Londres. Près de l’hôtel que nous avions réservé pour les quarante ans d’Ana.

Mais cela n’a pas d’importance. Au contraire, je trouve particulièrement intéressant que cette photo ait ouvert un autre tiroir de ma mémoire, qu’elle ait été la clé d’un souvenir avec laquelle elle n’avait pourtant pas de lien (quoi que — il doit bien y en avoir un, mais pas celui qu’on aurait pu croire). Comme quoi la photo est peut-être un peu plus qu’un simple déclencheur.

Il y a là le germe d’une réflexion intéressante sur le rôle de l’image dans ce projet d’écriture spontanée.

L’effet imprévisible d’une banane dans une vitrine…

Merci JP.

Vingt ans plus tard…

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Quand je vois Nicolas Perrino, président de la Commission jeunesse du Parti Libéral du Québec parler des thèmes de leur congrès de la fin de semaine en affirmant qu’un des enjeux clés c’est la disponibilité d’Internet haute vitesse dans toutes les régions du Québec… je me demande si on est bel et bien en 2015.

Nicolas Perrino | TAG.média | 15 août 2015 (voir en particulier à partir de 1:00)

Sans faire de grandes recherches, quelques liens:

On a promis ça en 1995

On a promis ça en 2002

On a promis ça en 2008

On a promis ça en 2009

On a sûrement promis ça quelque part en 2012 et en 2014.

Et on en parle à la Commission jeunesse du PLQ en fin de semaine, comme quelque chose dont il faudrait convaincre le parti qui forme le gouvernement?

Mon commentaire n’est pas partisan ce matin. Il ne manifeste que de l’exaspération.

Il y a quelque chose qui ne va pas au Québec dans notre rapport aux changements technologiques. On n’est pas sérieux. Et je n’ose même pas faire des recherches en rapport avec tout ce qui s’est dit sur les plans et les virages numériques…

Eille! ça fait vingt ans qu’on fait des comités, des rapports et des promesses! Quand est-ce qu’on s’y met vraiment?

Pour arrêter d’en parler, au futur, et s’en faire une force, au présent?

Je retourne me faire un café. Noir. Très noir.

—-

Mise à jour du 20 novembre 2017 — On promet maintenant ceci: 290 millions pour brancher 100 000 foyers en région

La banane dans la vitrine

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Voyage d’une semaine, trois destinations. 5km de course dans chacune des villes. L’horaire était trop chargé pour en faire davantage. Mais certainement pas trop chargé pour dévorer la ville des yeux, jusqu’à ses panneaux publicitaires.

Milan, il me semble. J’allais glisser mon iPhone dans l’étui accroché à mon bras quand cette pub a attiré mon regard. Très probablement à cause de la banane — mon fruit fétiche. L’ananas aussi, que j’aime bien. Et les bleuets. À Milan, des bleuets…

Alors clic! et hop, c’est parti pour 30 minutes. Trois collègues, pas trop vite, en jasant. Quelques tours du parc.

Il faisait très chaud et on aurait une très grosse journée de négociation.

Un succo di ananas e banana « freshly blended » per favor.

Grazie.

Série Aléatoire, texte 8.

Partout

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L’écosystème du livre, c’est compliqué. C’est beau! mais c’est compliqué.

C’était il y a deux ans, je crois. Je revenais d’une journée au cours de laquelle j’avais eu une longue réunion téléphonique avec des libraires. Une réunion difficile, mais heureusement fructueuse.

En route vers la maison, un SMS m’indique que les enfants souhaiteraient que je passe par l’épicerie pour acheter quelque chose. Je m’arrête, stationne… et constate que la plaque d’immatriculation du véhicule devant moi se termine par ALQ…

L’Association des Libraires du Québec.

Le genre de coïncidence que j’aime généralement beaucoup… mais qui m’avait laissé cette fois là avec la désagréable impression que mon boulot m’obsédait plus qu’il ne le devrait.

Heureusement, les choses ont changé. Un peu.

Série Aléatoire, texte 7.

Les crocodiles

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— Qu’est-ce que t’en penses, toi, de cette campagne électorale?

— bah…

— Non, mais, qu’est-ce que t’en penses, vraiment?

— bah…

— Tu peux quand même pas rester indifférent…

— bah…

— J’aurais peur de Harper s’il s’aventurait dans le bassin…

— t’exagère…

— Pas sûr… et Tom, tsé Tom… je ne sais plus trop qu’en penser, il a dit aux moutons qu’il était végétarien pour les rassurer, mais je l’ai entendu négocier leur viande avec le boucher.

— t’exagère…

— Pas sûr… tu le crois, toi?

— pas sûr… et Justin?

— Justin? j’en pense rien. Toi?

— bah…

— bah…

(…)

Série Aléatoire, texte 6. (sur l’air de Ah les crocodiles)

Le cheval

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C’était à New York, je crois. Il y a trois ans. Peut-être quatre. Dans le haut d’un escalier du restaurant où nous avions rejoint P. pour parler d’affaires. De vieux fauteuils de cuir, des rideaux de velours, un éclairage tamisé, rougeâtre. Un steak house si je me souviens bien. Mais j’avais mangé des gnocchis, parce que nous étions le 29e jour du mois — en clin d’oeil à la tradition uruguayenne. Le repas avait été délicieux et nous avons finalement conclu le deal désiré à peu près deux ans plus tard. Il faut parfois être patient, et déterminé.

Mais ce cheval, photographié rapidement avant de descendre l’escalier, ramène aujourd’hui bien des choses à ma mémoire. Dans le désordre:

Mon grand-père joueur d’échec (par correspondance). Le petit cavalier sculpté dans le bois qu’il nous a laissé. Les sculptures de ma mère, où le cheval est très présent. Le Capitaine Alatriste, que m’a fait découvrir I. (le bras en écharpe, après une chute de cheval) dans un restaurant de Madrid portant le nom du héros des romans d’Arturo Pérez-Reverte. Nos premières vacances en Normandie, aussi. Et la fin de la visite du jardin des Quatre-Vents, dimanche dernier, où deux magnifiques chevaux sont spontanément venus voir les enfants.

C’est une clé qui ramène à l’esprit New York, Montevideo, Montréal, Québec, Madrid, Barcelone, la Normandie, Charlevoix — dans le passé et dans le présent, ou quasiment.

Et qu’est-ce qu’il me dit du futur?

Est-ce qu’on y va au pas, au trot ou au galop?

Série Aléatoire, texte 5.

Lost

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Je pense que c’est le seul restaurant où on est allé plus d’une fois au cours de ce voyage.

Un voyage extraordinaire de trois semaines en Uruguay et en Argentine.

C’était à Montevideo. Pizzeria et Parilla, mais je crois que nous n’y avons mangé que de la pizza (délicieuse!) et du faina.

Béatrice a fait des photos pour une amie grande fan de la série télé. Je doute que le restaurant ait eu les droits pour son identification et ses décors, mais qu’importe. On y était bien.

Je me souviens particulièrement la promenade de retour du restaurant, la deuxième fois, en discutant, tous les treize, vraisemblablement autour d’une heure du matin.

Quand est-ce qu’on retourne?

Série Aléatoire, texte 4.

L’ami Dumas

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C’est une copie d’écran prise sur mon iPhone. Je me souviens très bien à quel moment.

J’étais dans l’autobus, de retour d’une très agréable soirée avec un ami sur la rue Cartier. Je cherchais une ambiance sonore pour prolonger le plaisir. Quelques clics plus tard, Rdio m’avait poussé les notes de Dumas dans les oreilles. Je ne connaissais pas cet album, j’ai voulu m’en souvenir, pour y revenir.

J’ai fait une copie d’écran. Je n’y suis jamais revenu. Avant aujourd’hui.

Et voilà que je l’écoute en écrivant ce texte. Avec le même plaisir.

Et je me dis qu’il faudrait bien que je rappelle cet ami.

Le geste n’aura pas été inutile.

Série Aléatoire, texte 3.

Vertige

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Incroyable journée dans un hôtel de Laval, à l’été 2014. L’amorce de la campagne électorale, ma première comme candidat. Tout était encore possible. C’était vertigineux. Ici derrière Maka Koto, dans la mêlée qui a suivi la présentation de124 des 125 candidats.

Je ne sais pas qui a pris cette photo, ni comment elle s’est retrouvée dans mon ordinateur. Probablement mon ami Christian Robitaille, qui était aussi dans la même effervescence.

Mme Marois avait été remarquable cette journée-là. Je me souviens aussi, avec tendresse, du moment où, à l’invitation d’une jeune candidate, elle avait orchestré (littéralement) une photo imprévue de l’ensemble des candidates féminines. C’était un instant vraiment magique.

Je garde un très bon souvenir de cette journée, et de toutes celles qui ont suivi — même dans la défaite, qui a été particulièrement sévère cette fois-là (et pas que pour moi). La politique est un rouage indispensable de l’organisation des sociétés — tout aussi imparfaite soit-elle. Et même sa dimension partisane.

Mais quand je repense à cette journée là, avec un peu plus d’expérience, je réalise qu’il y avait déjà bien des signaux qui suggéraient que nous n’étions pas prêts à mener la bataille dans laquelle nous étions lancés.

Comment ne pas terminer ce texte sans une pensée pour toutes les personnes qui sont candidates dans l’élection fédérale qui commence — trois mois… de la pure folie. Je pense à vous. Bon courage. Ce que vous faites est important. Merci.

Série Aléatoire, texte 2.

L’abécédaire du Globe and Mail

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Projet estival: rédiger quelques abécédaires, pour le plaisir. Puis les diffuser sur Twitter, par curiosité. Ici aussi, évidemment. J’y avais d’ailleurs brièvement fait référence dans ce texte:

Abécédaire | 19 juillet 2015

Parallèlement, la maisonnée s’est abonnée au Globe and Mail pour la durée de la campagne électorale fédérale. J’en parlais sur Facebook un peu plus tôt cette semaine.

Alors comme nous avons reçu notre premier exemplaire aujourd’hui, au lendemain du premier débat en anglais, j’en ai profité pour m’amuser à compléter ma lecture d’un abécédaire — comme une façon originale de faire un compte rendu (puisqu’on me l’avait demandé!). Voilà le résultat:

L’abécédaire de l’édition du 7 juin 2015 du Globe and Mail

A– Alberta’s NDP government has taken heat from the oil patch for its corporate tax hike…
B– Bloc Québécois: mentionné une seule fois dans tout le journal; dans la chronique de Jeffrey Simpson.
C– Cautious Tom means Calm Tom, and that is what the NDP wanted.
D– Dilbert: Motivation is a form of magical thinking (…) Not hard to learn if you know how to lie.
E– Ebola: What a « game changer » vaccine says about Canadian R&D
F– Football: Ottawa looks to beat Montreal again.
G– Green Leader attacked what she called the Conservatives « fixation with a balanced budget ».
H– Harper said his critics are overstating the problem and rejected the idea of running a deficit…
I– « I fought for Canada my whole life », Mulcair said.
J– Jon Stewart made journalism better. (…) Thank you, and goodnight.
K– Kathleen Wynne has promised to do everything she can do to defeat Mr. Harper and elect Mr Trudeau.
L– Leaders set tone in bruising frist debate
M– « Mulcair’s good at his criticism and his questions but is not good at anwsering questions. »
N– Notley tells Harper to butt out.
O– Ontario College of Art and Design students sink their teeth into Pizza Pocket ad campaing.
P– Pools suggest the Conservatives will be in trouble if « promiscuous progressives » vote strategically.
Q– Quebec separatism issue.
R– Resolut ad: When you don’t have a seat at the table, you don’t have a voice.
S– Strategic voting remains more talked about than acted upon, Conservatives must hope.
T– Trudeau turned awnsers into attacks.
U– Ubiquitous Conservative attack ads undermining Justin Trudeau are targeted at shaky Liberals.
V– Violin: two full pages centerfold on a stollen Stradivarius returning home.
W– « Why bring out the debate of the Clarity Act other than satisfy the separatists within the NDP? »
X– XL Pipeline will be rejected by Barack Obama to protect his legacy on climate change, senator said.
Y– Yakabuski: « Judge a government’s economic record by the hand it was dealt. Harper had a good one. »
Z-Zosia Bielski explores the lasting consequences of sexual violence…

Pour suivre les abécédaires sur Twitter: @abecedaires.

Messages

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Je ne me souviens plus très bien d’où et quand j’ai pris cette photo, mais je me souviens en avoir pris plusieurs autres semblables.

Je suis depuis longtemps fasciné par le fait que les messages qui sont placés dans le plan vertical sont généralement destinés à être compris par le plus grand nombre. Les panneaux de circulation, les publicités, etc. Tout ça est placé à la verticale dans l’espace public, à l’intention de tout le monde. La verticalité, c’est le monde de l’intelligible.

Et tout à coup on baisse un peu les yeux sur le sol et on se retrouve dans le monde des inscriptions horizontales. On découvre un monde destiné à être compris par quelques initiés. On entre dans le monde du cryptique.

Parce que, forcément, ces petits chiffres gravés dans de petites plaques métalliques et ces symboles inscrits (parfois de manière éphémère) en peinture fluo signifient quelque chose pour quelqu’un. Mais quoi? Et pour qui? Est-ce que cela m’indique un problème à corriger? Un projet en gestation? La direction d’un lieu secret? Encore la semaine dernière, j’ai photographié un petit triangle bleu accompagné d’un 404, manifestement fait par un employé de la voirie. Certainement pas le code d’une impasse comme sur le Web. Mais alors quoi?

Je me souviens aussi d’une inscription sur le plancher d’une rame de métro, à Paris. Un demi-cercle, sur le sol, près d’une porte, accompagné d’un tag indescriptible pour moi. J’avais fini par comprendre qu’elle indiquait la présence d’un intermédiaire à quelque transaction illicite à bord du train. Il aurait sans doute fallu que je me place debout à cet endroit pendant quelque temps pour en savoir un peu plus. Je n’ai pas osé.

Une exception notoire à la lisibilité des messages verticaux: le street art, justement destiné à laisser place à l’interprétation — comme une incursion abstraite dans la très cartésienne verticalité.

Série Aléatoire, texte 1.

Aléatoire

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Je vais essayer quelque chose dans les prochains jours — toujours dans l’idée de profiter de l’été pour essayer de revenir à une écriture un peu plus libre et spontanée.

J’ai changé les préférences de mon MacBook pour que le fond d’écran change tous les jours — pour me présenter une photo, prise au hasard parmi celles qui sont dans mon dossier iPhoto. Il y a actuellement dans ce dossier environ un millier de photos, dont un grand nombre ont été prises, très spontanément, à partir de mon iPhone.

Je m’inspirerai chaque matin de l’image qui sera sur mon écran pour écrire un court texte que je publierai ici. Je vais essayer de le faire dans un premier temps pendant une semaine. On verra ensuite si l’expérience mérite d’être poursuivie.

Ci-dessus, une photo prise plus tôt aujourd’hui devant la Maison de l’Auberivière, à Québec.

Mise à jour:

Messages | Texte 1 | 7 août 2015

Vertige | Texte 2 | 8 août 2015

L’ami Dumas | Texte 3 | 9 août 2015

Lost | Texte 4 | 10 août 2015

Le cheval | Texte 5 | 11 août 2015

Les crocodiles | Texte 6 | 12 août 2015

Partout | Texte 7 | 13 août 2015

La banane dans la vitrine | Texte 8 | 14 août 2015

La terre sous les ongles

Version 2

À l’invitation de Marie-Hélène Vaugeois, j’ai lu récemment La Terre sous les ongles, premier roman de Alexandre Civico, publié aux Éditions Rivages.

La terre sous les ongles | leslibraires.ca

J’avais lu que le livre était un «road-book halluciné et macabre au rythme haletant porté par une écriture tendue et nerveuse». Ce sont les mots de l’éditeurs, qui sont repris un peu partout. Ce n’était finalement pas du tout ce à quoi je m’attendais. Il s’agit d’un récit très noir, certes (j’aime!) et indéniablement bien écrit, mais haletant? et d’une écriture nerveuse? J’ai beaucoup aimé, mais pour d’autres raisons.

J’ai trouvé qu’ily a quelque chose de Barton Fink dans cette histoire, dont le personnage principal entreprend son périple dès la première page chargé d’un paquet dont on ne découvrira la nature que beaucoup plus tard. Un paquet qui l’accompagnera jusqu’à la dernière phrase. L’ambiance sombre, parfois fantasque, relie aussi les deux oeuvres.

Le personnage central est le fils d’un d’immigrant venu d’Espagne pour travailler à Paris. C’est une histoire d’espoirs (déçus).

… sur le quai de la gare une amertume légère. Les autres, les comme lui, qui s’entassent dans les wagons, ne fuient pas, ils partent. Ils migrent. Ce n’est même pas la faim qui les pousse, juste le manque d’espoir, de perspectives. Il est de ceux-là, il ne veut pas le savoir. Il ne veut pas.

La dimension sociologique est très forte dans le récit que nous propose Alexandre Civico, et la langue y joue un rôle déterminant. La langue de l’immigrant. La langue des enfants d’immigrants. La langue qui rapproche, qui éloigne ou qui domine. La langue qui permet de rêver aussi. La langue de l’école. La langue des livres. Celle qui permet de rêver de jours meilleurs (si seulement).

L’enfance a été banale. Toutes les enfances sont banales. Tes uniques points de comparaison étaient les copains du quartier. Arabes, Yougoslaves, Manouches, et Français. La plupart d’entre vous possédaient deux langues et méprisaient le pays d’origine. La langue des parents était chez tous une langue inculte, une langue au goût de terre, de poussière et de fuite, une langue crasseuse qui fait honte. […]

Très tôt, sans que tu puisses l’expliquer par autre chose qu’un désir d’ascension dans une échelle sociale qui te dégoûtait, les livres sont apparus. Ils flottaient dans l’air, dans la maison. […] C’est le vieux, le père, qui les faisait flotter. Il respectait ce qu’il y a dans les livres. Il savait que la domination passait par eux, et tu l’avais compris, saisi au vol. Pour la comprendre, pour lui résister, il fallait aimer les livres. Pour dominer, il fallait les aimer. […]

La bibliothécaire de ton quartier n’était pas jolie, mais quelque chose t’attirait en elle. À huit ou neuf ans, tu la désirais avec une ardeur que tu saisissais mal. […] C’est par là, par les couilles et le cul de la bibliothécaire, que les livres se sont insinués en toi, lentement. […] Ils furent souffrance et plaisir, puis plaisir, et enfin souffrance, à tout jamais. Ils déchiraient le ciel, t’offraient une vue sur l’infini mais bien vite te ramenaient sur l’échelle, plantée dans la boue, glissante, que tu as voulu mépriser, sachant au fond que les barreaux en avaient été sciés.

C’est un roman dont on peut apprécier à la fois le récit et l’écriture, malgré la noirceur.

C’est un roman qui continuera à me faire réfléchir longtemps aussi, je pense.

Il me restera à l’esprit grâce à la manière dont il aborde l’enjeu de langue dans le développement d’une société — et le rôle centrale qu’elle joue dans l’accueil des immigrants. Parce que, bien qu’il se déroule entre Paris et Cadix, le roman se trouve à faire aussi écho, de façon étonnante, aux rapports complexes que nous entretenons ici avec la langue (le français, bien sûr, mais l’anglais, aussi), la culture, l’éducation et le milieu du travail.

Le jour, sur les chantiers, la langue de l’ordre est le français, mais les ordres viennent de loin, ils dégringolent et la langue se teinte, se dilue, à mesure que les consignes passent de l’un à l’autre. Tout va trop vite. La langue, en bout de course, a disparu, fondu, dans un potage arabo-italo-portugais. Babel travaille. Il essaie d’apprendre, lui. Et il apprend. L’arabe, l’italien, le portugais. Peu à peu, pourtant, des bribes de français, des mots épars de français, de quoi parler, s’insinuent sous son crâne. Il faudra qu’il tente de la faire entrer dans sa bouche, cette langue française, mais elle résiste, trop grosse, trop épaisse, comme une énorme tranche de pain de mie.

Je vous suggère en terminant de prendre six minutes pour écouter la présentation que l’auteur fait de son livre, et le contexte dans lequel il l’a écrit. C’est ici:

Alexandre Civico – La terre sous les ongles | Librairie Mollat