L’énigme de Québec

Il faudrait être bien indifférent à la chose politique pour ne pas s’interroger sur ce qui est devenu le buzz du moment et qui a désormais pour nom « l’énigme de Québec ». Il y a forcément quelque chose à comprendre quand une région — ma région — bascule ainsi politiquement. Quelque chose à comprendre sur le jeu politique qui s’y joue ou sur la façon de réfléchir des gens qui y vivent.

J’en ai discuté avec quelques amis. J’ai lu quelques textes. Pris connaissance de quelques analyses — savantes ou spontanées. Parmi toutes ces explications, plusieurs me sont apparues un peu simplistes, d’autres un peu trop abstraites pour pouvoir éclairer l’action politique.


Simon Langlois plaide par exemple que les résidents de Québec « ont fait preuve de réflexe politique », un point de vue qu’il a défendue dans un texte vraiment très intéressant publié dans les journaux plus tôt cette semaine.

« Réflexe conservateur ? Plutôt réflexe bien politique. Michel Foucault disait : « Le pouvoir s’exerce », ce que savent tous les citoyens qui vivent dans une capitale. »

C’est évidemment séduisant de penser que les citoyens de la région de Québec ont fait une analyse particulièrement judicieuse de la situation politique — qu’ils ont fait preuve d’une lucidité (ou d’une ruse) exceptionnelle et qu’ils ont gagné au jeu du pouvoir. Mais j’ai un peu de difficulté à y croire. Très franchement. Sans doute est-ce possible (et pertinent!) de faire une telle analyse au plan sociologique, mais individuellement, au moment de remplir son bulletin de vote, est-ce que c’est ainsi que les choses se passent? J’en doute. Je veux bien croire les phénomènes de « sagesse des foules » (réf.: The Wisdom of Crowds)… mais pour agir politiquement dans une région, il faut non seulement savoir expliquer le résultat des élections, mais aussi (surtout) pouvoir l’influencer, agir sur elle — exercer un leadership. C’est à ce niveau que le texte de Simon Langlois apparaît plus faible. Parce qu’une fois qu’on a dit ça, on fait quoi?

« …le Bloc québécois se doit de revoir dès maintenant sa stratégie, et d’éviter de poser le problème seulement sur le terrain des valeurs et de la tradition. S’il veut regagner le cœur des électeurs qui ont fait défection, ne devrait-il pas plutôt expliciter les raisons de faire la souveraineté, à commencer par des raisons qui touchent les gens de la capitale? »

Je ne crois pas qu’il s’agit surtout une question de discours. Je ne pense pas qu’il s’agit de changer les mots ou de nuancer les idées. Ce n’est pas une question qui relève du marketing politique. Je suis plutôt d’avis que le défi consiste essentiellement à changer d’attitude. C’est beaucoup plus compliqué.

Quel que soit l’intérêt des explications qui nous ont été offertes sur le cas précis de cette semaine, il ne faut pas oublier de prendre note du résultat des dernières élections provinciales et municipales. Elles démontrent bien que l’élection des huit députés conservateurs n’est pas anecdotique. « L’énigme de Québec » est une tendance… un glissement, une perte de contrôle qui s’accentue.

Mon hypothèse est que tout cela est assez simple. Beaucoup plus simple que certaines analyses peuvent le laisser croire. Je pense que c’est une question d’organes… une confusion entre la bouche et les oreilles. Je pense que les formations politiques « institutionnelles » ont progressivement perdu de vue le fait que la confiance se mérite bien plus en écoutant qu’en parlant — même de façon très séduisante. Il ne s’agit pas de changer les mots qu’on emploie. Il faut plutôt se taire un peu. Pour écouter. Puis interpréter. Traduire. Proposer. Guider. Accompagner. Marcher avec les gens plutôt que leur indiquer la marche à suivre en prétendant connaître le parcours — d’autorité. Faire preuve d’humilité aussi. Surtout. Il ne s’agit pas de faire des focus group — pour trouver les mots pour parler de notre projet en empruntant les mots des électeurs… Il faut comprendre les projets et les valeurs des citoyens dans le but d’en faire émerger une démarche collective, morale, progressiste… que la politique consiste à mettre en oeuvre et à conduire.

Bien, mais alors, puisque tout cela pourrait être vrai partout, pourquoi est-ce que les effets se seraient fait sentir davantage à Québec?

Peut-être parce que la région de Québec est dramatiquement homogène, blanche, francophone, chrétienne… et qu’on a pu la prendre politiquement pour acquise plus longtemps que d’autres régions du Québec. Plus crûment… inutile d’être attentif aux besoins de Québec que ce sont des gens « dans la normale » et que le « discours général » devrait par conséquent les rejoindre. Dans cette perspective, il était « logique » de réserver les promesses et les discours particuliers aux grandes villes (beaucoup de votes), aux régions (qu’on a longtemps dites délaissées) et aux zones d’immigrations, qu’il n’est pas possible de comprendre par simple « empathie ». Après tout… les gens de Québec ne voteront quand même pas pour les conservateurs? Eh bien… oui! Voilà le résultat! Probablement parce que les conservateurs ont simplement démontré plus de crédibilité lorsqu’ils auront fait mine d’écouter — ils ont exprimé l’intention d’agir dans le dossier de l’aéroport, du jardin zoologique, etc. C’était facile, bien sûr! Convaincus qu’ils étaient, au départ, de ne pas être élus… mais voilà: ce qui était un handicap se sera avéré être un avantage stratégique important.

Le drame dans tout ça — parce que je suis loin de me réjouir du résultat de l’élection — c’est que tout ceci est une fois de plus essentiellement circonstanciel. Rien n’a vraiment changé. Et si cette fois les conservateurs ont pu donner l’impression d’écouter (et que ce sera peut-être payant pour cette fois), ce n’est pas parce qu’ils ont véritablement changé d’attitude par rapport aux autres formations politiques. Idem pour l’ADQ. Idem pour Mme Boucher. Ils ont simplement réussi à nous faire croire « qu’ils étaient plus à l’écoute que les autres ». Ils ont simplement été forts de la faiblesse de leurs opposants, qui avaient perdu de vue depuis un bon moment l’importance de cette écoute et de l’humilité qui l’accompagne. C’est un séduisant contraste a charmé l’électorat. Un réflexe? Peut-être. Si on veut être optimiste.

Le projet politique dans lequel j’ai le goût de croire est un projet politique qui n’utilise pas « une écoute intéressée » simplement dans le but de se faire élire pour ensuite « revenir à la ligne de parti » et reprendre la prédication d’un discours paternaliste coast-to-coast. En d’autres termes ne s’agit pas d’écouter avec l’intention de pouvoir manipuler plus efficacement, mais bien d’écouter dans le but de se laisser soi-même influencer. Je crois qu’un leader politique doit être au moins aussi influençable que déterminé.

J’ai le goût de croire à un projet politique où la ligne de parti consiste précisément à être à l’écoute, à reconnaître la diversité plutôt qu’à la nier. Un projet qui consiste à faciliter l’émergence de discours partagés, l’élaboration d’objectifs communs, la formulation collective d’un projet de société. Un leader politique ne doit pas parler pour les gens: il doit faciliter leur expression, animer, arbitrer. Il doit guider les conversations, éviter les abus, faciliter l’expression des points de vues particuliers. Un leader politique doit évidemment être guidé par des valeurs, un projet, des rêves; mais sans jamais perdre de vue que pour être réalisables, ceux-ci doivent d’abord être partagés et adoptés par les citoyens. Et que pour cela, ils doivent également devenir leurs valeurs, leur projet et leurs rêves. Sans quoi il survient des choses comme ce à quoi nous avons assisté cette semaine.

Je trouverais dommage qu’on ne retienne de « l’énigme de Québec » qu’un simple portrait sociologique confortant le particularisme des résidents de la capitale. Je pense plutôt qu’il faut en retenir que des circonstances particulières font en sortes qu’il y a actuellement à Québec un intéressant laboratoire pour explorer l’émergence de nouvelles formes de rapports entre les citoyens et leurs leaders politiques. Un contexte favorable à l’émergence d’une nouvelle forme de leadership politique et social devra forcément s’appuyer sur les nouvelles technologies de la communication pour maintenir et renouveler sans cesse le dialogue démocratique.

Si les formations politiques « traditionnelles » sont sérieuses lorsqu’elles prétendent vouloir agir en réaction à « l’énigme de Québec », il faudra à mon avis qu’elles acceptent d’abord de se remettre en question — profondément — afin d’établir une véritable conversation avec l’électorat. Autrement, de nouvelles formations politiques leur raviront inévitablement la place.

4 comments

  1. Très cher Clément,

    J’ai lu ton texte avec beaucoup d’intérêt… surtout que de mon côté, en Ontario isolé ;), j’ai essayé de comprendre ce qui se passe dans notre petite région de Québec. Pêle-mêle, donc, quelques réactions:

    – Je crois que tu as raison de dire qu’il est peu probable qu’on ait affaire à un phénomène de sagesse collective.

    – Toutefois, je ne suis pas certaine si je suis d’accord avec toi au sujet du «problème d’organes». En effet, je crois que les gens de Québec ont trop écouté les critiques superficielles et faciles d’un Jeff Filion, d’une mairesse Boucher, ou d’autres «grands politicologues» de leur espèce. Ce que je ne comprends pas, c’est la démographie du vote: pourquoi voit-on les jeunes, et les pauvres, voter pour la droite? Ça n’a AUCUN sens! Qu’ont-ils à gagner?
    Du côté des pauvres, il est compréhensible qu’ils en aient eu assez des promesses «petit-bourgeois» du BQ. Ils ont souvent des besoins plus criants que celui de faire la souveraineté. Pourquoi, par contre, ne se tournent-ils pas, comme on l’a vu historiquement, vers la gauche? À cet effet, qu’est-ce que le NPD n’a PAS compris de la situation québécoise?
    Du côté des jeunes, toutefois, c’est plus problématique. Qu’ils soient devenus cyniques par rapport au traditionnel BQ et qu’ils rejettent eux-aussi la gauche est incompréhensible. Tu parles de problème d’attitude au sein de la classe politique. Je crois qu’il y a aussi un problème d’attitude chez les jeunes de ma génération…

    – Je crois, tout comme toi, que la classe politique doit s’ouvrir aux vrais besoins des gens, et que les NTIC sont à cet effet un outil qui soit des plus pertinent. Or, il faut se souvenir du «digital divide», qui malheureusement laisse les exclus en marge de la révolution technologique. Toute stratégie d’intrégration des NTIC se DOIT de tenir compte des «laissés pour compte», d’autant plus qu’on se targe de valeurs sociaux-démocrates: au Québec plus qu’ailleurs, même.

    – Finalement, pour ce qui est d’une ligne de parti flexible, qui débute avec l’écoute de l’autre, ce serait l’idéal. Un antidote au cynisme, une promesse démocratique, un renouveau politique. Qui seront les artisans de ce nouveau mouvement? Quel groupe de gens vraiment spéciaux sera à même de réunir sous une même bannière des gens de croyances diverses? Quel leadership pour un tel parti? Quel mécènes? La réflection est certainement à poursuirvre pour emmener cette idée dans le domaine du faisable… et du fait établi!

    Bonne chance à nous!
    ;)

  2. Je suis de Bellechasse, dans la région de Chaudière-Appalaches (Montréalais d’adoption depuis plus de trois ans, exilé à Boston depuis cet automne), et mon comté a élu un député conservateur, ce qui ne m’a pas du tout surpris, pas plus que la vague conservatrice dans la région de Québec. Ce qui m’a étonné, par contre, est la vague de gens qui se sont déclarés surpris et les nombreuses analyses qui ont suivi, au risque de paraître simpliste, car je ne crois pas que les gens de la région font plus de calculs politiques ou de meilleurs que les autres. Je m’explique.
    Depuis que je sais ce que sont la gauche et la droite, il ne fait pas de doute que ma région est conservatrice. Les témoignages en sont nombreux (et Clément en mentionne quelques-uns) : élections provinciales et municipales, paysage radiophonique particulier, résultats du référendum de 1995 (bien que l’association gauche – souverainisme ne soit pas a priori automatique, il me semble qu’on la retrouve souvent en pratique… corrigez-moi si j’ai tort), mais aussi ce que je sais et entends de ma famille étendue, de mes amis du secondaire, des gens qui y vivent.
    De plus, il semble y avoir un lien troublant entre conservatisme et prospérité. À ce chapitre, je ne connais pas les statistiques récentes, mais je sais qu’il y a quelques années à peine Chaudière-Appalaches était la région du Québec où l’on retrouvait le taux de chômage le plus bas et aussi le taux de criminalité le plus bas, lorsqu’on excluait les crimes liés à la conduite d’un véhicule (pour lesquels les beaucerons ont une propension proverbiale! je ne sais pas exactement comment ça se reflète dans les chiffres.) Que dire de l’Alberta qui est si prospère et conservatrice? Et des États-Unis? Je ne saurais pas indiquer la cause et l’effet, et je ne sais pas si c’est vraiment important ici, mais je voulais faire la remarque. Peut-être est-ce plus facile de dire « Ils ont juste à travailler, pis qu’on vienne pas me couper ma paye pour des BS.» quand on a toujours travaillé et que le taux de chômage est bas, donc les emplois plus disponibles?

    Tout ça pour dire que je ne suis pas étonné des résultats de l’élection. Maintenant, si on me demande pourquoi la grande région de Québec est plus à droite que les autres, je ne sais pas trop quoi répondre… encore une fois, la cause et l’effet s’entremêlent. Écoute-t-on CHOI parce qu’on est à droite ou devient-on plus à droite parce qu’on écoute CHOI? Même question pour la prospérité. Il y a probablement une sorte de cercle vicieux ici, qui sait?

    Pour ce qui est de la question d’Elise : pourquoi les jeunes et les pauvres voteraient-ils pour la droite?, je vais tenter une réponse qui tient vraiment de mon expérience dans ma région et pas vraiment à Québec où j’ai côtoyé un milieu plutôt étudiant que travailleur. Encore une fois, je ne m’appuie sur aucune statistique.

    À ma connaissance, il n’y a pas de pauvreté vraiment « structurelle » dans ma région, soit de poches de pauvreté où l’on naît et grandit sans en sortir. Il semble y avoir une grande mobilité sociale, étant donnée l’abondance relative d’emplois ne nécessitant pas de formation élaborée. La pauvreté qu’on y trouve est souvent liée à des mauvaises habitudes de consommation, soit à la surconsommation et au matérialisme. Et pour une raison obscure, les jeunes (qui vont vieillir et ne pas changer leurs habitudes!) sont très consuméristes. Encore une fois, difficile de cerner la cause et l’effet, mais à cela se combinent souvent des connaissances politiques et historiques limitées et une approche généralement détachée et parfois superstitieuse plutôt que réfléchie de la religion.

    C’était donc mon petit point de vue. J’espère qu’il apportera des éléments nouveaux à la discussion.

  3. Qu’est-ce qui fait que des gens peuvent voter contre leurs intérêts politiques et économiques? (à supposer que ç’ait été le cas à Québec, évidemment) Je ne sais pas. Il faudrait que quelqu’un écrive la version québécoise du livre « What’s the Matter with Kansas? »…

    Un « parti » politique dont la « ligne » consiste non pas à parler aux électeurs mais à les écouter? L’idée ressemble à une sorte de démocratie directe à l’envers, et elle se butte aux mêmes problèmes que la démocratie directe: elle exige une activité civique intense dans tous les champs d’action du gouvernement. Il me semble donc qu’il faut l’appliquer avec discernement, seulement pour les dossiers pour lesquels il y a de multiples « voix » à écouter dans la population. Pour le reste, une proposition « citoyenne » isolée sur un dossier mineur n’est pas plus valable qu’une décision ministérielle sur le même dossier…

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