Le prix n’est certainement pas la seule chose qui compte

J’ai participé le 10 avril à une table ronde sur le livre numérique dans le cadre du Salon international du livre de Québec. Les autres intervenants étaient Hervé Foulon, président directeur général des Éditions Hurtubise et François Bon, écrivain. La discussion était animée par Stanley Péan, président de l’Union des écrivains québécois.

Didier Fessou, chroniqueur au quotidien Le Soleil, était manifestement présent dans la salle. Il revient sur l’événement dans un texte publié aujourd’hui: Le iPad détrônera le Kindle.

Le texte est provocateur. Il interpelle directement les écrivains — injustement, de mon point de vue. Il aborde un peu trop simplement plusieurs questions complexes aussi. Comme dans cette phrase, qui m’a particulièrement fait réagir:

Pendant une heure, ils ont brassé des idées mais pas une fois ils n’ont évoqué la seule chose qui compte : combien coûtera un livre téléchargé sur un livre électronique?

La seule chose qui compte? Sérieusement! Bien sûr que la question du prix est importante, mais poser ça dans ces termes, c’est balayer sous le tapis tous les autres enjeux associés à la transformation du monde du livre dans le contexte, beaucoup plus large, d’un environnement culturel de plus en plus numérique (ce qui dépasse largement la question de la simple dématérialisation du livre).

L’affirmation suivante me choque aussi:

le livre électronique n’a pas besoin d’imprimeur, de distributeur et de libraire. À eux trois, c’est 80% du prix d’un livre.

Cela me choque parce qu’il est faux de dire que le livre électronique n’a plus besoin de tous ces gens. Leurs métiers sont bouleversés, ils devront s’adapter, mais pour se vendre, les livres numériques auront encore besoin qu’on les fasse connaître, qu’on les recommande, qu’on y assure un accès équitable et, parfois qu’on puisse les imprimer. Les libraires, en particulier, ont un rôle culturel indéniable qu’il m’apparaît indispensable de réaffirmer.

Sans le travail du libraire, l’accès à la culture est menacé. La diversité culturelle aussi.

Que ceux qui pensent que Amazon, Google et Apple pourraient suffire pour permettre l’épanouissement du monde littéraire (au sens large) se détrompent. Je les invitent à réfléchir au fait que ces géants choisissent ce qu’ils veulent bien vendre (ils nous l’ont d’ores et déjà démontré). Le jour où ils seront responsables d’une trop grande proportion du commerce des livres, et où ils auront de facto droit de vie ou de mort sur un projet éditorial, nous en serons tous à la fois plus mal et plus faibles.

Alors, moins cher le livre numérique? Assurément, mais dans quelle proportion? Et y aura-t-il même un seul prix pour une oeuvre numérique? ou plutôt de nombreuses formules tarifaires qui donneront accès aux oeuvres? Et de toute façon, ne perdons pas de vue que ce sont les lecteurs — et en particulier ceux qui achètent des livres — qui le détermineront, en fonction de ce qu’ils se montreront prêts à payer.

Une chose me semble bien plus importante que le prix du livre… C’est de réaliser que les métamorphoses actuelles du livre constituent une occasion en or pour réaffirmer que le livre n’est pas un produit comme les autres — qu’il n’est pas un simple produit de consommation — et que c’est le moment ou jamais pour le replacer au coeur d’un grand projet culturel — et plus encore, au coeur d’un véritable projet de société.

* * *

Ces points soulevés, je ne m’attarderai pas davantage sur le reste du texte de Didier Fessou, sinon pour déplorer le fait que le chroniqueur a manifestement choisi de donner aux lecteurs du Soleil l’impression qu’il existait un conflit idéologique entre Hervé Foulon et moi alors qu’il n’en est rien.

Pas de conflit lors de la table ronde. Pas de conflit non plus au cours des nombreux échanges que nous avons eus sur les mêmes sujets au cours des jours suivants. Toujours des échanges constructifs, comme l’ensemble des acteurs du monde du livre ont d’ailleurs aussi pu avoir lors d’une journée interprofessionnelle sur le livre numérique organisée par l’Association des libraires du Québec jeudi dernier.

Je me réjouis bien sûr que Didier Fessou ait consacré une chronique entière au sujet du livre numérique — et que les points de vue que j’ai exprimés lors de la table ronde lui aient apparemment plu — mais je trouve dommage que celui-ci n’ait pas rendu compte du fait que le milieu du livre québécois réfléchit bien plus ensemble, en concertation, que presque partout ailleurs dans le monde. Je souhaiterais pour ma part que les auteurs y prennent une part encore plus active, mais cela viendra sans doute dans les prochaines semaines.

Que le iPad ait plus ou moins d’avenir que le Kindle m’importe somme toute assez peu. Ce qui m’importe davantage c’est de tout faire pour qu’il y ait au Québec (et ailleurs) de plus en plus d’écrivains et de lecteurs — et, cela, quel que soit le support qu’ils choisiront pour écrire et pour lire tous ces récits et toutes ces réflexions qui sont indispensables à notre identité.

5 commentaires

  1. il y a si longtemps que les auteurs doivent s’inviter au débat « dans les prochaines semaines »…

  2. Sans parler de baisse de prix de l’ordre de 80% comme le propose M. Fessou, je crois qu’il a raison, le prix importe pour le succès du livre numérique.

    En tout cas, il importe si on ne veut pas vivre la même situation que pour la musique… un circuit de distribution parallèle et qui ne rapporte rien à l’auteur, ni à l’éditeur.

    Ce n’est pas le prix absolu du livre numérique qui compte, c’est le différentiel avec le prix de l’édition papier.

    J’avais fixé un prix pour l’achat de ma musique en ligne et… je l’ai finalement trouvé chez eMusic. Musique légale à moins de 50 cents du morceau.

    Ma marque pour le livre électronique sera autour de 50 % du prix du livre papier.

    En plus du prix, il faut régler le cas de l’interopérabilité du livre nunérique. J’ai toujours refusé l’achat de musique avec DRM (ici aussi eMusic fut ma solution). Je compte bien ne pas acheter de livres numériques avec des DRM ou quelque mécanisme qui ne me permette pas d’utiliser le support qui me convient pour la lecture. De plus, les DRM sont un obstacle à la pérennité de son achat. Un livre on garde cela longtemps, plus longtemps que le gadget qui nous permet de le lire.

    Oui, le prix ça compte. Du moins pour l’offre légale du livre numérique.

  3. Vous dites: «Les libraires, en particulier, ont un rôle culturel indéniable qu’il m’apparaît indispensable de réaffirmer.»
    J’ajouterais qu’ils ont un rôle nouveau à jouer, se redéfinir en devenant des animateurs culturels et faire de leurs lieux, des endroits d’animation culturelle, de rencontres, d’échanges qui vont bien au delà du commerce du livre. Quels sont, aujourd’hui, nos lieux d’échanges culturels, d’échanges informels de culture? Les bibliothèques de moins en moins fréquentées et confinées au silence et à la solitude, les salles de théâtre où on assiste au spectacle sauf la fois dans le mois où il y a rencontre avec les comédiens, aux salons annuels du livre, dans les musées, sic. Enfin, l’opportunité appartient aux libraires d’être l’aimant culturel de leur territoire, là où il fait bon se rencontrer, causer, prendre un café, demander conseil, rencontrer des auteurs et des acteurs du livre et oui, pourquoi pas, améliorer un endroit où le libraire peut être davantage rentable. Est-ce que la librairie Olivieri tracerait la voie avec son programme de rencontres et son Bistro? Il leur manque cependant un site web.

  4. Le problème, c’est que le livre n’est jamais perçu comme un produit culturel.

    D’ailleurs, en marketing, à l’université, dans le domaine des communications, rarement associe-t-on le monde du livre avec celui de la culture. Les études sur l’industrie culturelle s’arrêtent souvent à la danse, au théâtre, à la musique, bref, à la culture qui se donne en spectacle, qui offre une expérience.

    Et cette expérience peut valoir très chère. Certains sont prêts à dépenser des centaines de dollars pour voir le spectacle de leur groupe rock préféré. On module les prix selon l’endroit où l’on est assis dans la salle, selon la journée où l’on assiste au spectacle, etc.

    Ainsi, pourquoi ne pourrait-on pas moduler le prix du livre, numérique ou non, en tenant compte de l’expérience qu’en tire le consommateur?

    Ou alors passer outre tous ces débats, se dire une fois pour toute que le livre est un produit de consommation comme un autre et jouer le jeu économique de l’offre et de la demande.

    Reste à savoir ce qui est le plus rentable à long terme… et selon moi, ce n’est jamais ce qui semble le plus simple…

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