Réglementer le prix des livres? L’édition.

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Je reprends ma réflexion aujourd’hui en répondant à une question qui m’a été adressée hier après-midi par Mario Asselin:

Une de tes prémisses Clément : « Il faut d’abord que celui-ci [le livre numérique ] soit écrit, édité et diffusé… ». Je comprends pour “écrit” et “diffusé”, mais pour “édité” ? Pourquoi faut-il absolument qu’un livre numérique soit édité ? »

Cela soulève la question, fondamentale, du rôle de l’éditeur.

Il existe bien sûr de plus en plus de moyens pour l’auteur d’un texte d’en faire lui-même la diffusion — particulièrement sous forme numérique. Il y a de plus en plus de plateformes d’auto-édition ou d’édition à compte d’auteur (des termes qui sont souvent utilisés pour décrire des réalités assez différentes). Et c’est très bien ainsi. C’est une excellente chose que les idées puissent circuler librement, de plus en plus facilement.

Ce n’est toutefois pas cela qui requiert mon attention dans la présente réflexion.

Ce qui m’intéresse ici c’est le processus, généralement plus exigeant, dans le cadre duquel un auteur soumet un manuscrit à un éditeur — qui le sélectionne pour sa qualité parmi l’ensemble de ceux qu’il reçoit, qui accompagnera l’auteur pour perfectionner l’oeuvre, lui donner une forme (titre, couverture, esthétisme, matériaux, formats, etc.), planifier sa diffusion, prendre la responsabilité du respect des droits de l’auteur et de la rémunération qui y sera associée. Dans un tel contexte, c’est l’éditeur qui assume les risques financiers associés à la publication de l’oeuvre, pas l’auteur. C’est un processus qui n’est pas lié au support imprimé. Il existe déjà des éditeurs qui diffusent seulement en format numérique (qui devront éventuellement être mieux reconnus).

Je crois que ce processus est important — même nécessaire — pour assurer la qualité de la production éditoriale. Le regard que portent les éditeurs sur le travail des auteurs, les choix éditoriaux et les investissements qu’ils font dans le but d’assurer la production et une diffusion adéquate des oeuvres contribuent activement à donner forme à une production éditoriale nationale riche et diversifiée.

Je ne nie pas qu’il puisse y avoir de plus en plus d’oeuvres diffusées sans édition préalable — et je me réjouis que les auteurs qui souhaitent adopter ce circuit puissent le faire de plus en plus facilement, avec des outils et des plateformes de diffusion de plus en plus simples et plus puissantes.

Il n’est donc pas absolument nécessaire qu’un livre numérique soit édité (un livre imprimé non plus d’ailleurs!) — mais il m’apparaît indispensable de préserver (mieux : d’investir!) pour s’assurer de préserver la capacité des auteurs, des éditeurs et des diffuseurs (parmi lesquels les libraires) à collaborer dans un contexte qui demeure économiquement viable pour les uns et les autres.

Cela dit, je pense qu’il faut reconnaître que les revendications du milieu du livre en faveur d’une réglementation du prix des livres neufs — et les travaux de la commission parlementaire qui doit les étudier — ne concernent pas tous les textes et tous livres. Elles visent à maintenir au Québec des conditions favorables à la production des livres pour lesquels un éditeur se porte garant de l’oeuvre qu’il choisit de publier. D’autres forums devront éventuellement s’intéresser aux enjeux associés à l’auto-édition et à l’édition à compte d’auteurs.

J’espère que la commission prendra le temps de bien définir son champ d’études — pour le limiter aux livres édités — parce que nous courrons autrement le risque de voir ses travaux se perdre dans des considérations qui ne nous permettraient pas de répondre adéquatement aux enjeux qui sont à l’origine de ses travaux.

Je poursuivrai ma réflexion plus tard aujourd’hui ou demain en répondant aux questions de Gilles Herman et de Youri Chassin sur mon texte d’hier.

– – –

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4 commentaires

  1. Merci Clément de prendre le temps d’écrire ces billets; c’est enrichissant.

    Je me demandais… Amazon et cie sont-elles réellement des éditeurs qui embrassent l’ensemble du processus d’édition? Je conçois bien leur rôle de diffusion, peut-être aussi celui de mise en page, mais assument-elles aussi tout le volet de bonification des écrits (contenu, respect des règles de l’art, etc.) soumis par les auteurs? En ce qui me concerne, c’est la qualité de cette délicate et exigeante tâche qu’il est particulièrement important de protéger, et ce malgré le fait que les technologies permettent maintenant à quiconque de publier n’importe quoi, n’importe quand et n’importe comment. J’ignore si cette préservation doit passer par une réglementation du prix des livres mais, en lisant tes deux billets, j’en suis venu à me demander si, pour mieux cerner les tenants et aboutissants du débat, il ne faudrait pas mieux distinguer les différentes étapes qui entrent en jeu dans tout le processus de publication, à partir du choix d’un sujet par l’auteur jusqu’à la parution de l’écrit, fusse-t-elle sur une tablette de bois ou numérique. Vois-tu une pertinence à ce faire?

  2. Merci de cette généreuse réponse Clément.

    Tu admets donc qu’il n’est « pas absolument nécessaire qu’un livre numérique soit édité  » et tu affirmes souhaiter, en fin de billet, que la commission parlementaire sur la réglementation du prix de vente au public des livres neufs imprimés et numériques se limite aux livres édités, parce que autrement, écris-tu, nous pourrions courir « le risque de voir les travaux se perdre »…

    L’édition a joué un rôle prépondérant dans la « la chaîne du livre » jusqu’à maintenant. Je crois que ce rôle est appelé à diminuer en importance avec le déploiement du numérique, qui offre plusieurs nouvelles possibilités à des auteurs. Aussi, les lecteurs disposent de moyens différents pour accéder aux livres. Imagine que le seul prix des livres neufs « édités » soit réglementé. Ce serait alors une porte ouverte qui exercerait une nouvelle pression très forte sur cette fameuse nouvelle « chaîne du livre » à inventer… Faudrait voir ça !

    De toute façon, tout « l’écosystème » autour de la production littéraire va devoir se redéfinir, comme c’est en train de se passer dans le domaine de la musique et de l’information. Les lecteurs et les auteurs disposent de nouveaux moyens pour satisfaire leurs ambitions, tout comme les musiciens et les amateurs de musique redéfinissent de nouveaux rapports entre eux. La musique vit de beaux jours. Le disque, c’est moins sûr.

    La commission parlementaire à venir devra doser jusqu’à quel point elle invente avec soin le futur, les yeux rivés sur le rétroviseur ou en essayant de regarder loin en avant. En privilégiant la lecture, la culture et la littérature ou chacune des composantes de « l’industrie » qui la porte aujourd’hui ?

    Tu en sais autant que moi sur ces enjeux… et bien davantage !

    Les éditeurs veulent sûrement faire partie de la solution – et non du problème, mais ne crois-tu pas que traiter de ces questions en prédéterminant « qu’il existe des conditions propices à chacune de ces étapes », comme tu l’écrivais dans ton premier billet, revient presque à décider que tous les maillons de la l’ancienne « chaîne du livre » doivent obligatoirement y trouver leurs comptes pour que cette commission « réponde adéquatement aux enjeux » ?

    Je serais surpris que la présidence ou les membres de la Commission de la culture et de l’éducation limite la portée des échanges entre les parlementaires et les invités, en audition, pour ne traiter que des livres édités dans la démarche à laquelle plusieurs sont conviés. Peut-être que ça va se faire naturellement, mais en balisant aussi fermement que tu le proposes ?

    Remarque que le parti « au pouvoir » pourra toujours proposer après coup une législation qui ne s’appliquerait qu’aux livres édités, suite à l’exercice de cette commission…

    N’oublions pas que dans le cadre de ce gouvernement qui est minoritaire, le parti qui a le privilège d’appeler les projets de loi doit chercher à convaincre une des deux autres formations politiques qui forment l’opposition de la justesse de son éventuelle proposition de législation sur cette question. À moins qu’il ne cherche qu’à agir sur l’opinion publique sachant qu’il pourrait s’avérer difficile d’ajouter au menu législatif un autre projet de loi à faire adopter avant qu’il ne tombe.

    Bref, la discussion préalable aux audiences en commission me semble bien servie par tes deux premiers billets et les quelques réactions. Il y a beaucoup de matière à débattre et à réfléchir.

    Je suivrai avec intérêt tes prochaines contributions ainsi que celles des différents commentateurs. Je m’intéresse au sujet parce qu’il m’intéresse, bien entendu, mais à titre de conseiller politique, j’aurai aussi à participer à la prise de position de mon parti, alors… tu comprends l’intérêt.

    Encore merci d’avoir ouvert la discussion.

  3. Je te remercie de participer à la réflexion Mario.

    Tu m’as bien fait sourire en commençant ton commentaire par « tu admets donc… » — comme si on était dans un débat et que je venais de concéder un point. Ce n’est pas mon état d’esprit. J’ai simplement précisé, à ta demande, un élément de mon texte précédent.

    Pour le reste, je pense que nous avons des perspectives bien moins différentes que tu sembles le penser.

    Je suis tout à fait d’accord avec toi sur le fait que « tout « l’écosystème » de la production littéraire va devoir se redéfinir » — c’est même ma première source de motivation à travailler dans ce milieu! La question est plus de savoir à quel rythme cela se fera et de quelle façon il est possible d’accompagner les acteurs de cet écosystème — en plus d’en accueillir de nouveaux — au cours de ces transformations. Quelles valeurs vont guider nos gestes au cours de ces transformations aussi (je t’invite d’ailleurs à cet exercice!).

    Tu soulèves toutefois une question importante: quel est le mandat de la commission parlementaire? Je comprends que tu le perçois beaucoup plus large que moi. Tu évoques « inventer avec soin le futur… en privilégiant la lecture, la culture et la littérature ». C’est noble — et j’y crois, tu le sais. Ma compréhension est que le mandat de la commission est beaucoup plus circonscrit que cela. Le site de l’Assemblée nationale parle d’une « consultations particulières et auditions publiques sur le document intitulé : « Document de consultation sur la réglementation du prix de vente au public des livres neufs imprimés et numériques » ». C’est très précis.

    C’est d’ailleurs la raison pour laquelle j’ai fait le souhait que la commission précise bien, dès le départ, son champ d’études. Pas parce que l’avenir du monde du livre, en général, n’est pas un sujet intéressant — bien au contraire! Pas parce qu’il n’y a pas une foule d’autres questions sur lesquelles il serait aussi important de se pencher. Simplement parce qu’on ne peut pas traiter de tous les enjeux de la plus importante industrie culturelle au Québec en deux petites semaines — à plus forte raison quand ce n’est pas sur cette base que les intervenants ont été invités à se préparer.

    Je résume en précisant que je ne crois pas utile d’opposer « le futur… la lecture, la culture et la littérature » et « l’industrie qui la porte aujourd’hui ». Pour moi « les maillons de l’ancienne « chaîne du livre » » ne sont pas des obstacles à l’avènement d’un nouveau monde du livre. Ils vont devoir se transformer eux-mêmes, profondément, sans aucun doute — mais je suis convaincu que ce n’est pas dans notre intérêt collectif que les inévitables transformations du monde du livre se fassent à la manière « table rase ». Ne serait-ce que d’un point de vue purement économique. 

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